CHAPITRE V
Le palais du roi. — Les écuries royales. — Le grand chambellan Rodostamos. — Tremblement de terre de Gépbalonie. — Corfou et les sept îles. — Fête à bord de la Renommée, — Mœurs parlementaires en Grèce. — "Retour du roi.
Athènes, 8 février 1867.
M. Balatiatio, agent des Principautés, restera ici quelques jours. Il arrive de Buckarest et se rend à Paris, envoyé par son souverain, le prince Charles de Hohenzollern et de Roumanie. C'est un homme intelligent, lié avec "mon ami Valfrey, ce qui nous amis immédiatement en relation. M. de Gobineau Ta beaucoup vu et a légèrement éteint le feu de son enthousiasme à Tégard des Grecs ; au cas peu probable d'une lutte avec la Turquie, les Principautés et la Grèce s'uniraient volontiers, mais elles seraient trop faibles pour agir seules ; tout serait subordonné, d'ailleurs, à Tattitudje de la Russie.
Aujourd'hui, j'ai conduit madame Phipps et madame d'lde\ille visiter les écuries royales. C'est le baron de Czernowitch, un Hongrois, qui remplit les fonctions d'écuyer. Il fut indiqué par le général Fleury au roi, à son premier passage à Paris, au moment où le souverain allait prendre possession de son trône. Les écuries sont bien tenues; le roi, excellent cavalier, a peu de chevaux; mais ils sont beaux. Quant aux équipages, nous attendons une reine pour achever de nous monter. En sortant des écuries, nous rencontrons Sa Majesté à cheval qui rentre au palais. André, selon son habitude, crie en l'apercevant : Vive le roi! Celui-ci salue ces dames en souriant. Il me faudra bientôt, cependant, modifier l'éducation de mon fils. Ce cri serait passablement séditieux en France.
M. Rodostamos, le grand maître du palais, le grand confident du roi, son conseiller, son majordome, nous rencontre et nous propose de visiter lé château et ses célèbres cuisines et offices. Nos dames acceptent avec empressement et s^ extasient surtout devant l'installation si complète et vraiment merveilleuse du département de la bouche. C'est, en effet, une véritable usine, dont le galant Rodostamos nous fait visiter avec orgueil les plus minutieux détails ; les machines et instruments ont été récemment expédiés d'Angleterre. La dépense a été fort élevée, entre parenthèse.
M. Rodostamos, n'étant point marié, a son appartement au palais. C'est l'ami le plus fidèle et le
plus dévoué de Sa Majesté. Ionien d'origine, et presque Anglais de tournure et de façons, M. Rodostamos, (dont le nom signiGe en grec parfum de rose), est le type du parfait chambellan; il s'occupe peu de politique, et se borne à diriger fort bien, d'ailleurs, la maison du roi. Il est le neveu du célèbre Capo d'Istria, chef du gouvernement grec, qui mourut assassiné, en 1831, par deux de ses compatriotes jaloux, les frères Mavromichalis.
Athènes, 9 février 1867.
M. Erskine conduit madame d'Ideville avec madame Phipps au Pirée. Visite aux deux frégates anglaise et française. L'amiral Simon reçoit les deux amies avec une extrême amabilité.
Athènes, 10 février 1867.
Le tremblement de terre de Céphalonie a pris des proportions effrayantes. On parle de deux cents morts en un seul jour. La ville entière a été détruite ; les habitants campent sous des tentes et des abris, que le gouvernement d'Athènes s'est hâté de leur expédier. Le roi et sa maison doivent partir mercredi seulement, la frégate VHellas n'étant pas encore prête. C'est un voyage de quarante heures.
Le jeune souverain fait preuve de tact en s'empressant d'aller visiter le théâtre du désastre.
DeuK navires turcs ont ramené aujourd'hui au Pirée trois cents nouveaux volontaires crétois découragés qui, plutôt que de continuer la lutte, ont préféré se rendre à Mustapha-Pacha. Les ministres se sont transportés au Piréc; mais, cette fois, rien n'est venu troubler la tranquillité. Les armes ont été remises à la mairie par les Turcs, et les volontaires ont été débarqués à Salamine sur des bateaux grecs. Excellents Turcs! n'est-ce pas bien magnanime de leur part?
Soirée musicale chez les Phipps. — Madame Galliani, une très-jolie femme, mariée au consul du Saint-Siège à Athènes, chante avec sou mari. Touchant spectacle.
Athènes, Il février 1867.
Visite chez les Dragoumis. Ce sont les Athéniens que nous voyons avec le plus de plaisir. J'aime leur petite maison située au pied de TAcropole, si paisible et leur intérieur si simple. Pour y arriver, il faut traverser le bazar, l'antique quartier des Turcs, les ruines de la porte de TAgora, la Mosquée. Celte partie d'Athènes est la seule qui soit pittoresque et qui ait conservé une certaine physionomie.
EN GRÈCE. 24i
Âlhènes, 13 février 1867.
Aujourd'hui, à cinq heures et demie, le roi a uilté Athènes, s'embarquant sur VHeïlaSy Tunique régate grecque, afin d'aller juger par lui-même les inistres de Céphalonie. li a emmené loutesa maison nilitaire. Les malheurs deCéphalonie émeuvent méliocrcment la population d'Athènes, population probndément égoïste d'ailleurs, et préoccupée avant bout des événements politiques. Les affaires vont, il 3st vrai, fort mal en Crète. Le gouvernement grec est accusé de mollesse par les Cretois insurgés, et Dieu sait cependant s'il travaille ouvertement pour 2ux! Quel peuple que ce peuple hellène! Chaque our amène pour moi une désillusion. Sans doute, M. de Gobineau est trop passionné et peut, quelquefois, être accusé de partialité à leur endroit; cependant les Anglais, que je vois beaucoup, sont aussi peu sympathiques que mon ministre, à la cause hellène. Vus de près, ces descendants de Périclès sont loin d'être intéressants.
Hier, à la Chambre, un député ionien a dit à la tribune : « JVkudit soit celui qui le premier a parlé de l'annexion des Sept Iles! Si jamais les Anglais avaient traité les îles avec une semblable indifféï^ence, et employé vis-à-vis d'elles des procédés aussi tyranniques, l'Europe se serait indignée et soulevée
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contre eux ! Nos Sept îles sont perdues, et leur niioe est consommée ! » Ce député était jadis un des plus zélés partisans de l'annexion, et personne n'osa lui répliquer, tant était fondée la justesse de ses reproches et de ses accusations. Et quand on songe que ce même gouvernement aspire à conquérir nonseulement la Crète, mais la Thessalie et l'Épire, n'est-ce pas de la pure folie?
Athènes, 14 février iSd7.
Le ministère Commondouros-Tricoupis a peu de temps à vivre. Le ministre des affaires étrangères lui-même Ta annoncé à M. de Gobineau et à moi. Après lui, qui aurons nous? M. Bulgaris ou ^ana^ chie. On assure que le retour du roi sera fêté par une crise ministérielle. L'année dernière, onze mi* nistères ont été constitués pendant Tespace de six mois. Quel pays d'intrigues, de mensonges, He mesquines compétitions personnelles, d'ambitions aussi démesurées qu'étranges ! Ah! les Romains! Ah! les Italiens ! Quel sens pratique en politique, quelle sagesse à côté des gens d'ici !
Alhène5, 10 février 1867.
Je ne connais. pas de fortune plus diverse, plus bizarre que celle des lies ioniennes. Tour à tour possédées par Venise, par la Turquie, par l'Italie et par a France, ces jolies îles, il y a peu d'années encore, maient prospères et indépendantes sous le trèsloux protectorat de l'Angleterre. C'était une sorte de ■république aristocratique représentative, avec une Ilbambre et un petit Sénat. Un Lord haut commissaire dirigeait les relations extérieures, la police, la tresse. Une garnison anglaise occupait les places ortes, et le Lord commandait les troupes. De toutes ^arts, les étrangers accouraient à Corfou pour y jouir l'un climat enchanteur et des avantages d'une cité îche, heureuse et bien administrée. — La situation le Corfou est délicieuse. Abritée par les montagnes TAIbanie, et baignée par l'Adriatique, cette petite «pitale en miniature possédait le climat et la fertiité de ritalie, le ciel de l'Orient et ses côtés pitloesques, et de plus^ le précieux confortable de la ciilisation d'Angleterre. — L'état financier des Iles :>niennes était des plus prospères ; tout marchait à ouhait. Ces peuples, en vérité, étaient trop heueux.
C'est alors qu'un démon tentateur et jaloux, sous ^ forme du fameux démon des nationalités, vint
harceler les infortunes Corfîoles. « Nous sommes Grecs! s*écrièrent-ils un matin en se réveillant; nous ne voulons point demeurer les esclaves de l'Angleterre I » — Des esclaves! vous. Heureux Corfiotesl Y pensez-vous?
Toutefois, le sort en était jeté : plus de sommeil, plus de joie. Tous aspiraient sans repos ni trèye vers cet idéal : être indépendants et réunis à la Grèce I L'occasion ne se fit pdint attendre. L'Angleterre ne tenant point à protéger plus long- ' temps, malgré elles, ces ingrates populations, abandonna Corfou et les îles. Aussi, lorsque le nouveau roi des Grecs, Georges I*', prit en 1865 posse.<sion du Irône d'Athèpes, put-il offrir comme don de joyeux avènement à ses nouveaux peuples les îles fortunées et Corfou leur perle. — La translormation ne se fit point longtemps attendre, et Tadministralion athénienne succédant à la tyrannie anglaise, tout changea comme sous la baguette d*une fée. Fée bien malfaisante, hélas! répètent aujourd'hui, à l'envi, les infortunés Corfiotes, ceux-là précisément qui adressaient au ciel les vœux les plus ardents pour revendiquer leur indépendance, et le retour à la grande famille des Hellènes. — Aujourd'hui, ils sont devenus Grecs et il n'est pas un seul d'entre eux qui ne pense au fond de son cœur ce que déclarait H y a trois jours, à la tribune, le député corfiote: « Maudit soit le jour où nous avons demandé d'être annexés à la Grèce! » — Les résultats de celle annexion n'ont pas tardé à porter leui^s fruits :
ilus de sécurité, plus d'industrie, plus de comnerce. Les étrangers ont déserté Corfou; les hôels sont vides, les maisons abandonnées; les roues, les ponts ne sont plus entretenus; la misère a out desséché là où régnaient jadis l'abondance et a prospérité. Mais les Corfiotes sont Grecs! C'est oaintenant à Athènes qu'ils envoient leurs impôts, Burs richesses, leurs économies et leurs députés. En change, on les gratiGe de fonctionnaires athéniens. !t nous savons cequ*ils sont! Quant au roi, il aime beaucoup Corfou ; c'est là qu'il va se reposer des faigues du trône. Mais ce n'est point suffisant pour cndre aux Iles leur prospérité.
Athènes, 15 février 1867.
Fêle à bord de la Renommée, Dîner chez Tamiral. représentation dramatique donnée par les matelots :
La rue de la Lune. » Puis, danses et souper. Quelues dames d'Athènes, toutes celles du Pirée, et les fficiers anglais de la Résistance. Rien de plus pitîresque, de mieux organisé qu'une fête à bord, a décoration de la frégate était du meilleur goût; artout des fleurs et des plantes ; les voiles et les avillons cousus ensemble formaient Tabri de la salle u bal. Sur la dunette, recouverte d'une tente, on vait installé le buffet. C'était la prenaière fois que assistais à une fête semblable. Nos rivaux et alliés^ Messieurs les Anglais, l'ont trouvée très-réussie.
A une heure, nous nous sommes retirés avec M. Erskine et les Phipps; mais la fête s'est prolongée jusqu^au malin, les dames du Pirée ayant la réputation d'être infatigables. — Singulier départ d'un bal; la descente par l'escalier du bord, la lune splcndide éclairant la mer, les accords de la musique s'éloignant graduellement, tandis que le canot amiral et ses trente matelots nous ramènent à terre. C'est une impression que je n'oublierai pas.,
. A huit heures, au moment où les convives de IV mira] se levaient de table, on avait signalé à l'horizon le Forbin^ commandant Duperré, arrivant d'Alexandrie. M. Duperré est très-séduisant; à Rome, la comtesse de Montebello nous avait beaucoup parlé de son voyage en Orient, avec Tlmpératrice, sur le bateau commandé par Duperré. L'arrivée du commandant du Forbin au milieu du bal est fort bien accueillie. Notre galant marin ne perd pas de temps, et, à peine présenté, engage-t-il nos jeunes dames à déjeuner à son bord dans trois jours.
Athènes, 18 février.
Une altercation, je me trompe, une rixe violente a eu lieu à la Chambre des députés. Un membre, M. X., s'étant permis de blâtner des tentatives d'émeute et des rassemblements qui ont eu lieu hier, un de ses collègues, M. X,, s'est jeté ^ur lui au mo-
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ment où il descendait de la tribune et Ta soufOeté par deux fois. Rixe, coups de poing. D^autres honorables prennent part à cette joule exlra-parlementaire; les habits se déchirent, les chapeaux s'aplatissent. Grand et noble peuple, voilà au moins de l'énergie et de la résolution ! Ces députés sont sûrs d'être réélus.
M. Fouquier et sa, femme, jeune ménage trèssavant, est de passage à Athènes, se rendant à Sanlorin, à Céphalonie et à Naples. M. Fouquier est un cousin de mon ami le capitaine Corbin. Aussi lui faisons-nous Taccueil le plus empressé.
Festin à la légation de France : L'amiral, les commandants de la Renommée et le commandant du Forbin, M. Charles Duperré, le plus accompli, le plus choyé des hommes de Cour, est un très-aimable compagnon, plein de gaieté et d'entrain. Sa carrière a été des plus brillantes, des plus rapides, mais il a eu le talent de se faire pardonner ses succès, car tous ses camarades l'adorent. Le vieux commissaire de la station, M. Lcbreton, m'intéresse non moins que M. Duperré. Cet excellent homme a été, six ans, commissaire en chef du bagne de Toulon. J'apprends de lui de singuliers détails, ce Vous ne sauriez avoir une idée, monsieur, me dit-il, de la correspondance que j'ai échangée pendant ces années? Quelles rêvé-* lations ! hélas ! que de gens enviés en ce monde, dont la vie est un enfer; que de familles respectables dont le nom est représenté à Toulon ! Tous les drames, toutes les tragédies, tous les romans aux- *
!2i» JOURNAL DXN DIPLOMATE
(|uels j*ai assisté formeraient de bien curieux mé-
moires. »
Athènes, 19 fémer 1807.
La cause véritable de l'altercation entre les deux honorables av.iit, parait-il, uh caractère essentiellement grec. Il faut donc rétablir les faits. L'un de CCS messieurs reprochait à l'autre les complaisances fort étranges de certaine personne de sa famille pour un collègue puissant; l'autre demanda, à son tour, compte i l'interlocuteur d'une somme de onze mille drachmeis destinées au Trésor et dont on ne retrouvait plus la trace. Aménités helléniques. Chacun des deux députés a accepté l'injure avec une résignation qui laisse supposer que la conscience de l'un et de l'autre n'est pas absolument irréprochable.
Voilà les résultats et les effets du gouvernemenl constitutionnel et parlementaire qui fonctionne depuis si longtemps en Grèce ^ Je n'oublierai jamais le
* Le soulèvement général des provinces grecques soumises à la Turquie date de 1821. Après une guerre de neuf ans, que signalèrent le siège de Missolongiii (1826) et la victoire remportée à Navarin par les flottes de France, d'Angleterre et de Russie sur celle des Turcs (1827j, durant laquelle Marco Dotzaris, Capo d'Istria, Canaris, Colocolroni, Miauiis, Mavrocordato, Mavromicbalis se couvrirent de gloire, l'existence de la Grèce comme monarchie indépendante fut proclamée le 3 février 1JÎ30. La couronne, offerte eu vain à Lcopold de Saxe-Cobourg (plus tard roi des Belges), fut acceptée en 1852 par Othon, second fils du roi de Bavière, qui n'atteignit sa majoriic
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piteux effet qu'a produit sur moi la première séance de la Chambre à laquelle j'ai assisté. Cette baraque provisoire, édiflée en plâtre et en planches (le palais de la représentation nationale est encore à construire), ressemble à une mauvaise salle de distribution de prix. Partout des drapeaux grecs fort sales et des estrades garnies de calicot rouge. Les députés sont peu nombreux, deux cents environ, les uns vêtus de paletot et casquette, les autres en fustanelle, étendus, couchés, sur les bancs. Tout cela crie, gesticule, se démène et, en vérité, n'a rien de majestueux.
M. Gaspari, notre chancelier, qui m'accompagnait, me traduisait leurs discours. Je fus fort étonné, je Tavoue, de voir un de nos honorables en fustanelle, après une interruption pleine d'éloquence, se moucher gravement avec ses doigts. Il paraît que c'est un usage, en Grèce, qui n'a rien de choquant. Si encore ces messieurs faisaient de la bonne politique !
qu'en 1855. Le roi Othon dut accepter, en 1843, une constitution qui donnait à la Grèce le suffrage universel et le régime parlement taire.
En 1862, une révolution délivra la Grèce de l'épouvantable tyi^nnie du roi Othon, et chassa la dynastie bavaroise. C'est alors que le peuple, appelé par un gouvernement provisoire à se choisir un nouveau roi, élut le prince Alfred d'Angleterre, second fils de la reine Victoria ; cette souveraine, pleine de prudence, refusa pour son fils le trône d'Agamemnon. A son défaut, le prince Georges de Danemark fut choisi et déclaré roi des Grecs en 1863.
Athènes, 20 février 1867.
Le roi, annoncé ce matin, d'après une dépêche télégraphique de Fatras, n'est point arrivé ; VHellas n'est même pas signalé. Le vent violent qui soufDe fait croire ({ue le navire aura été forcé de chercher un abri.
Le discours de l'empereur Napoléon III nous est parvenu; il n'a pas été accueilli, paraît-il, en France, avec un immense enthousiasme. Je trouve les harangues de Sa Majesté fort bien écrites, mais trop ambiguës. La phrase, indépendante vis-à-vis de TAmcrique, était nécessaire. Mais, hé|as! efface-t-elle la douleur et la honte que chacun de nous porte cachées au fond de son cœur depuis la nouvelle que notre expédition du Mexique est terminée? Pour tout succès, notre départ a été salué par des coups de fusil et des huées I Hélas! que va devenir cet empereur Maximilien que j'ai vu, à Rome, si heureux, plein d'enthousiasme et d'espérance dans l'avenir, le soir oii sa compagne rayonnante ceignait sa couronne pour la première fois? Tout cela me semble triste et de mauvais augure.
Athènes, 21 février 1867.
Le courrier de France n'est pas arrivé. Le bateau des Messageries, venant de Constantinople, n'est pas signalé ; il en est de même de YHellas. Si ces navires portaient des personnes chères, je serais fort inquiet.
Promenade avec les Phipps et André au Jardin du roi et aux colonnes. En sortant par la grande allée des poivriers, quel magnifique panorama! L'Acropole, Phalère, le soleil se. couchant dans la mer, les montagnes de l'Hymette, semblables à un mur gigantesque élevé par les géants ; devant nous, au premier plan, les colonnes du temple d'Hercule, la vallée du Jardin du roi, qui s'étend verte, ombragée, du côté lu cimetière protestant. Tout cela est beau, sans ioute, fort beau ; mais, vu chaque jour, admiré d'abord, apprécié ensuite, ce spectacle finit par laisser tout à fait calme. On se fatigue aisément de certaines beautés de la nature. Ici, point de théâtre; peu de distractions; la monotonie des conversations de la petite ville finit par être fastidieuse ; une politique ou mesquine, ou sinistre d'un peuple qui n'existe pas^ décrépitude, néant !
Le Phôs, journal grec, dans son numéro du 15 février, a publié un article intitulé : UOrsini hellène ! C'est le morceau le plus odieux , le plus haineux
que j'aie lu depuis longtemps. M. de Gobineau a voulu faire poursuivre le monsieur, auteur de cette infamie; il avait disparu d'Athènes, nous a-t-K)n assuré. Nou^ avons averti M. Tricoupis, le ministre, que la traduction de cette pièce avait été envoyée par nous au gouvernement français.
Athènes, 22 fémer 1867.
Après un retard de trois jours, le courrier de France est arrivé ce matin. Le roi a fait également son entrée à dix heures ; nous Tavons acclamé de notre balcon à son passage. Notre petite maison de la rue du Stade est assez gaie ; Tun des salons, situé du coté du nord sera précieux, quand le soleil nous saluera de trop brillants rayons ; l'autre , au contraire, vers le midi, est, dès le matin, inondé' de soleil et de gaieté. Nos objets familiers, les étofTes de perse rapportées de Paris, nous rappellent la France; les lapis de Smyrne, les nuances tendres des murs blanchis à la chaux, donnent aux salons un aspect oriental; les plafonds couverts de ces arabesques harmonieux, dont lltalie a le secret, reposent les yeux et les charment.
Notre charmante amie, madame Phipps, isolée dans son intérieur, passe tous ses après-midi chez madame dldeville, tandis que son mari est à la légation. Sans- eux nous serions bien seuls; c'est notre unique
société. Vers le soir, nous faisons ensemble de Iongués promenades à pied, peu variées du reste, mais nous les animons en nous livrant à des rêves d'avenir. Souvent nous rencontrons le roi, tantôt seul, tantôt avec un aide de camp ou avec le fidèle Rodostamos; alors Sa Majesté nous accompagne, fort heureuse de s'unir à nous et de bavarder avec ces dames. C'est pour lui une grande distraction, une bonne fortune.
Aujourd'hui, avec madame Phipps, nous allons faire visite à madame Colocolroni, dont l'époux, aide de camp du roi, est revenu ce matin de Céphalonie, douloureusement impressionné par son voyage. Le roi Georges a été très-frappé, paraît-il, de la misère, des scènes de destruction et de mort auxquelles il a assisté. Le sol s'est affaissé sur une grande étendue : on aperçoit un gouffre béant qui a englouti maisons, villages, toute végétation. A plusieurs reprises, pendant la nuit et le jour, dix fois environ en vingt-quatre heures, le roi et sa suite ont ressenti des secousses.
Voilà un mois que dure ce terrible phénomène. C'est généralement au milieu d'un silence sinistre que le sourd roulement, avanl-coureur, se fait entendre ; au moment où le sol vacille sous les pieds, chacun s'arrête et se précipite à genoux, fait des signes de croix en fermant les yeux, et attend la mort. « Rien au monde, nous disait Colocotroni, ne peut être comparé à la sensation horrible que l'on éprouve en sentant le sol se dérober
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SOUS Tos pas. Sur VHMaSj où chaque soir nous revenions coucher, les secousses se faisaienl sentir. De Fatras, de Corfou, de Halte, les secours arrivent, mais 25 millions seraient à peine suffisants pour réparer les désastres. L'ile est ruinée pour un siècle. »