‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 28 sur 40 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dusUie étrangère et les patriotes grecs. — Les mines du Lauium. — Les héros de la Grèce contempûraine, — Le vicomte .melot de Chaiilon. — L'art moderne en Grèce. — Enterrement u Pirée. — Carnaval à Athènes. —A bord du Forbin.

Athènes, 24 lévrier 1867.

On parlait hier, devant moi, du peu d'aptitude des bitants de l'Âtlique. pour l'industrie et le cornerce. Ces populations sont surtout agricoles, dilUon. Je le veux bien ; mais cependant les plaines cultes et désolées qui forment le territoire athénien I semblent pas indiquer de la part des habitants un lût bien prononcé pour les travaux de l'agriculture, crois qu ils aiment surtout a chasser et à vivre sifsdans la montagne. N'est-ce point là le plusdoinant de leurs goûts?

Je me souviens toujours de ma première impres- >n en arrivant à Athènes; la route du Pirée, très-

fréquentée par des voilures de place, de petits omnibus, me parut bien entretenue. Peu de temps après, il est vrai, j'appris que ces huit kilomètres de route étaient les seuls de toute la Grèce qui fussent carrossables, et que de plus, Tempierrement et l'entretien de la route étaient à la charge.de la corporation des cochers. Quelques maisons proprettes et bien bâties, un large faubourg assez animé, annonçaient l'approche d'une capitale; au loin enfin, se dressaient de hautes cheminées d'usine. — a C'est encore une calomnie des écrivains contre la Grèce, fis-je à part moi; cette petite ville doit être industrieuse, et pleine de vie. » Mais, hélas I il n'y avait point calomnie!

Quelques jours après, me promenant avec le ministre d'Angleterre, M. Erskine, j'appris bien des choses. « Les belles fabriques, les usines que vous avez aperçues, me dit -il, et qui vous inspiraient de loin, le jour de votre débarquement, une si haute idée de la prospérité industrielle d'Athènes, ont été, en effet, construites, agencées par des compatriotes à vous et à moi. Les Grecs les ont laissé s'installer, et ces filatures auraient, sans aucun doute, réussi; elles commençaient déjà à donner d'excellents résultats. Les directeurs n'avaient pas eu de peine à recruter des ouvrières et des ouvriers dans cette terre bénie de la pauvreté et du désœuvrement. On les payait très-largement pour la Grèce, en raison de quelques leptas. Mais cela ne fit point Taffaire des politique^ grecs, du peuple athénien, ombrageux et jaloux, a Quoi! ces étrangers, dirent-ils,

m sont venus s'enrichir à nos dépens, amasser des « trésors sur nos ruines. Allons donc ! ils ne con- € naissent point les Grecs. »

c( Et aussitôt, d'ourdir une conspiration contre les usines ; rien de plus facile. Un beau matin, plus d'ouvriers, plus d'ouvrières aux ateliers : émoi des directeurs. Les mécontents exigeaient une augmentation très-considérable de salaire, qui fut accordée sur l'heure, et les machines de fonctionner de nouveau. Mais voyant que les étrangers ne se ruinaient point, qu'au contraire, ils continuaient à faire travailler et naturellement à s'enrichir, les politiques de se réunir et de donner de nouvelles instructions. Nouvelle grève ; cette fois c'était le triple du salaire que réclamaient les ouvriers d'après les ordres du comité des patriotes. Les propriétaires des usines durent refuser. Cependant d'autres onvriers s'étant présentés à des conditions acceptables, les travaux allaient reprendre, lorsque les ingénieux patriotes imaginèrent un nouveau moyen pour arriver à chasser ces étrangers avides. Sous peine de mort, il fut défendu à quiconque de travailler aux fabriques; peu de jours après, les feux furent éteints et les ateliers déserts. Depuis trois ans, les bâtiments sont inoccupés, l'herbe pousse dans les cours; les étrangers sont bien |)artis ; cette fois, expulsés par le patriotisme des Grecs. »

Si l'exploitation des minerais argentifères du Laurium et les mines d'Ergastilia, de la' Société francoitalienne, existent encore, c'est à la patience, à l'é-

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nergic, à la persévérance seules de M. Ililarion Roui qu'on le doit. On ne saurait se faire une idée. des diflicultés sans nombre qui sont créées chaque jour à notre Marseillais. Il a jusqu'ici lutté contre les obstacles de tout genre, mais à quel prix ?

Ses ouvriers sont tous espagnols, français ou anglais. Il a construit un port, une petite ville entièrCr un chemin de fer, des routes. C'est le seul coin de 11 Grèce qui puisse rappeler un centre industriel. Âassi, l'irritation des Grecs contre ces étrangers infâmes n'à-t-ellc point de bornes I Sans cesse au Parlement on s'apprête à discuter la question de leur renvoi, pour caïKC d'utilité et de sécurité publiques ^

Les légendes les plus étranges sont répandues sor les mystères du Laurium, sur ces navires chargés de trésors qui s'éloignent nuitamment des côtes de Grèce emportant les richesses du pays.

« On nous vole, on nous ruine, on nous dépouille, disent les petits journaux d'Athènes; et le gouvernement tolère ces déprédations! Quels moyens peut bien employer la compagnie pour amasser ces richesses? Quel est leur talisman? » — Le travail et la persévérance, bons Grecs d'Athènes, et pas autre chose I Faites-en autant que M. R^ux, et vous découvrirez son secret !

* Les politiques forces sont enfin arrivés à leur but. — La Société franco-italienne n'existe plus, et M. Uilorion Roux a été dépossédé légalement des mines du Laiirium. Dans le courant de Tannée 1873, une décision parlementaire a attribué à 1 ancienne Société une indemnité de plusieurs millions de drachmes. — Les Grecs exploitent seuls aujourd hui leurs mines ; n'est-il pas à craindre qu'ainsi que dans le conte, la poule aux œufs d'or ne soit bientôt é ventrée?

Athènes, 25 février 1867.

Je n'avais point osé, jusqu'à présent, parler devant les Grecs du livre la Grèce contemporaine, ce livre célèbre dont on a voulu faire un pamphlet, mais que les étrangers établis à Athènes consultent eimune le guide le plus véridique et le plus sûr. — ftttssi quel fut mon élonnement d'entendre M. X..., ancien ministre, un de nos Grecs les plus spirituels me parler, tantôt, avec un véritable enthousiasme du efcef-d'œuvre de notre compatriote. Je n'en revenais point.

€ Quel esprit dépensé dans chaque page de ce livre, me*dit-il, et comme tout est vrai, comme About a jugé les Grecs* ! Vous savez, ajouta-t-il, quel est le héros de certaine histoire? C'est M. X... — Ah! ncaiment! — Et le pauvreZ..., comme il Ta^lépeinl! {Del portrait frappant ! » Les noms des citoyens l'Athènes désignés par Tauteur de la Grèce contemporaine^ me furent ainsi révélés un à un. iMais ce ju'il y a de plaisant, c'est que le personnage grec |ui s'égayait avec tant de grâce sur le compte de IM. tels et tels, était lui-même indiqué dans le livre omme le héros d'une aventure des moins agréables.

* « Le caraclire des Grecs modernes a peu changé. Je trouve dans ^ voyage littéraire <te Grèce 1750, d'un .>!arï:eiilais, M. Guys, de irieux détails" sur « leur esprit remuant, léger, inquiet, aussi prompt 8'enflammer qu'à s'éteindre. »

t>60 JOl'R.NU DXn DIPLOMATE

Athènes, S6 féf rier 1867.

Le roi ir/a demandé hier, avec beaucoup d^intérèt, des nouvelles de son ami Amelot. Le vicomte Amelot de Cliaillou, secrétaire d'ambassade de troi^ sième classe, s'était trouvé, en 1863, par suite de Tabsence de fou ministre, chargé d'affaires de France, peu de temps après l'arrivée du roi dans son nouveau royaume. Le jeune diplomate, dont les saillies et l'ori^ûnalité sont proverbiales dans notre cstricre, devint bientôt pour le roi un compagnon indispensable. Il avait acquis sur Sa Majesté une telle influence que les Grecs en prirent même ombrage; mais, les desseins de notre Français n'ayant rien d'inquiétant, les terreurs des Ilellènes ne tardèrent point à se dissiper.

Plus tard, lorsque partit M. Amelot, le roi voulant donner à son ami une marque éclatante d'estime, se disposait à lui accorder le grand cordon de Tordre du Sauveur, lorsqu'on fit observer à Sa Majesté que les services et surtout Tâge du jeune secrétaire ne comportaient point une telle faveur; il se résigna à le nommer seulement commandeur.

On parle encore à Athènes des fêtes féeriques offertes au roi Georges par le vicomte Amelot : dîners champêtres, illuminations, soupers à l'Acropole, promenades. Jamais le faste et la galanterie française

n'ont été plus appréciés en Grèce qu'au temps où la France était représentée par ce charmant et spirituel diplomate.

Athèneit, 26 février 1867.

Oh! siècle de Périclès, où êtes-vous? Nous sommes allés aujourd'hui, sur la route du Pirée, visiter dans une sordide maison, les produits artistiques que les Hellènes envoient à notre Exposition universelle. C'est aussi honteux que navrant, et cela dépasse toutes les bornes de la médiocrité et du mauvais.

En sortant de là, nous avons visité Tatelier du vénitien Lanza, aquarelliste assez distingué qui, établi depuis quatre ans à Athènes, professe la peinture dans Fécoledu gouvernement. Cet Italien, paresseux, mais très-artiste, nous avouait que, depuis son arrivée à Athènes, il n'avait pas rencontré un seul Grec, parmi les élèves qu'il a eus, un seul qui eut des dispositions quelconques ou qui fût doué du moindre sens artistique.

« C'est fort bizarre, en vérité, ajouta-t-il ; et ceci paraît difficile à croire : chez les gens de ce pays, si intelligents, si vifs, si merveilleusement doués pour toute chose, le sentiment de l'art n'existe pas; il n'est pas au inonde de nature plus rebelle, plus réfractaire à la compréhension de l'art, au sentiment de la forme, à l'esthétique. » En effet, ici, musique,

peinture, sculpture : néant. Ce sens leur fait défaut. Les maisons et les édifices d'Athènes, dont quelques-uns ont assez d*apparence, sont l'œuvre d'architectes allemands ; quant au pays il n'a rien produit. Il faut ajouter .que la plupart des Grecs qui reviennent de Paris, de Londres ou de Vienne sont souvent les plus paresseux et les plus corrompus. De notre Paris, ils ne connaissent que le quartier Latin (|u*ils ont habité, les bals publics, les petits théâtres et les cafés-concerts. Voilà ce qu'ils regrettent, voilà ce qu'ils envient de notre Babylone. Phipps, étant invité à bord de la Résistance, madame Phipps dîne à la maison ; pauvre charmante femme! Comme elle serait heureuse d^étre mère ! comme elle nous enviait d'avoir André 1 M. Bigot, élève de l'école d'Athènes, très-agréable causeur, passe la soirée avec nous.

Athènes, 27 février 1S67.

M. Erskine nous réunit à la légation d'Angleterre avec nos marins français. On trouve que l'élégant Duperré a les façons des Tuileries, et ce langage un peu libre que les médisants reprochent à notre Cour de France. L'impératrice a pour M. Duperré une grande affection ; le jeune marin est en correspondance avec elle et professe pour notre charmante souveraine un respect et un dévouement absolus.

Longue conversation avec mon vieil ami Délia Minerva, ministre d'Italie. Quand nous parlons de Turin, de Cavour et du passé, ce sujet, pour nous, est inépuisable. Quoique Fort indulgent, Minerva trouve mon chef trop passionné, et peut-être un peu trop cassant dans la façon dont il émet ses idées et ses jugements. J'ignore quels sont les rapports de M. de Gobineau avec ses collègues ; quant à moi, je n'ai jamais eu qu'à me louer de ses procédés à mon égard.

J'ai toujours eu de la sympathie pour les diplomates anglais, ceux du moins que j'ai rencontres à Turin, Rome et Athènes. On m'en a souvent un peu voulu à ma légation; peu m'importe! Ici, sans la présence des Phipps, que deviendrions-nous?

M. 'de Gobineau part demain sur le Forbin pour visiter Ëgine, Poros, etc.

Athènes, 28 février 1867.

Le courrier de France nous apporte les nouvelles de Paris. Premières discussions à la Chambre. Le Blue-Book semble indiquer que la Turquie ne sera pa» défendue à outrance par notre gouvernement.

Encore un revirement! Quelles girouettes sommesnous donc en politique ! Le contre-coup s'en fait sentir à l'étranger. Ici, par exemple, tantôt on nous fait des ovations, tantôt on imprime contre nous des injures et des menaces (comme celles de jeudi der-

nier envoyées à Paris), VOrsini grec. Je m'étais presque laissé prendre à ce dithyrambe déclamatoire et haineux, où je croyais voir une conviction sincère. L'auteur n'a pas été poursuivi. Faut-il s'en étonner? Non, mais ce qu*il y a de plaisant, c*est que le même publiciste a écrit aujourd'hui, dansée même journal le Phôs^ les commentaires les plus élogieux du discours de l'empereur. — Et Dieu sait si nous l'avons acheté !

AUiènet, 4 mars iS67.

Bal chez madame Feraldi au Pirée. Nous y allons seuls, mon collègue Phipps et moi ; tandis que nos épouses, dédaigneuses des fêtes du Pirée, passent leur soirée ensemble. Le vent souffle; il fait froid et la route du Pirée n'est pas gaie à cette heure de nuit. Combien j'aurais préféré rester au coin du feu à Athènes. La maison du consul général de Danemark, le riche négociant Feraldi, est belle, presque somptueuse, mais elle me plairait davantage, située sur le boulevard Malesherbes. Tous nos officiers français et anglais de la Renommée^ du Forbin^ in Catinat et de la frégate anglaise la Résistance sont à leur poste. Seules, les dames du Pirée animaient la fête, les Athéniennes frayant peu avec leurs voisines du Pirée. Retour à trois heures du matin ; notre voiture roule lentement, on n'entend que le bruit plain-

tif du vent; si quelques brigands en quéle d'aventures rôdaient sur la route, nous serions de prise facile, aussi ne suis-je pas lâché de revoir mon logis. Les bandits grecs sont d'une impudence rare. Il y a quelques années, un attaché de la légation britannique a été arrêté sur cette même route du Pirée. Par précaution, nous avions nos revolvers.

Athènes, 8 mars 1867.

Ce matin, à sept heures, mon ministre vient me chercher en voiture pour aller au Pirée assister à l'enterrement d'un officier mécanicien de la Renommée, fort aimé de tous ses camarades. La cérémonie a eu lieu dans l'entrepont de la frégate. Tous les officiers en uniforme, les 400 hommes de l'équipage rangés de front, sous les armes. Après la messe, le corps a été descendu dans une embarcation qui contenait l'aumônier et les mousses, puis venait celle de Tamiral et de ses aides de camp, celle du commandant, les canols des officiers anglais envoyés en députation, et une partie de l'équipage de la Renommée.

La petite flottille, ramant avec lenteur, chaque canot suivant à égale distance, s'est dirigée vers le cimetière, situé à vingt minutes environ de la frégate. Le chef d'état-major, commandant Guéprate, a prononcé sur la tombe du pauvre officier André des

paroles touchantes, qui ont clairement démontre que ce camarade, pour être ainsi regretté de tous, devait être un homme d'intelligence et de cœur. Dans l'estimable corps de la marine, les officiers sont généralement peu indulgents les uns pour les autres ; la cohabitation continuelle, en effet, laissant voir ouvertement les défauts de chacun.

Retour à Athènes avec les jeunes élèves à9. l'École. Celui que nous voyons le plus souvent et que j'apprécie le plus est M. Dumont; il me paraît un homme très-fin et de grand avenir. On lui reproche d'aimer à observer les gens, de les fréquenter, afin d'en tirer profit pour ses études du cœur humain, puis de les abandonner, le sujet une fois épuisé. Oij est le mal?

Athènes, 10 mars 1867.

Dernier jour du carnaval grec. Grande foule dans les rues, quelques voilures remplies de masques sales et silencieux, quelques hommes déguisés en femmes, voilà ce qu'il m'a été permis de remarquer et pas autre chose. Promenade habituelle avec nos collègues anglais, le ménage Phipps sur l'inévitabie route de Patissia.

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