CHAPITRE VII
eltres de M. Beulé.-i- Réponse. — État de la Grèce en 1867. Ses mœurs. — Ses aspirations. — Son avenir.
Athènes, 18 mars 1867.
Les lettres que je reçois deBculé sont toujours in- ^ressantes, pleines d'excellents conseils. Voici une es premières qu'il m'a écrites après notre arrivée.
« Paris, 51 janvier 1867.
« Merci de ton affectueuse lettre, mon cher ami, l je m'empresse d'autant plus de te répondre par î courrier, que je vous sais un peu tristes et ayant esoin d'être réconfortés
« Prenez courage, mes bons amis ; on se fait à la rèce, on peut même l'aimer. La gran(Je pierre d'ahoppement, c'est l'absence de la petite fille. Mais indré est si gentil ! les anémones et les cyclamens
»8 JOrR!l%L DT!I DIPLOMATE
▼ont si bien fleurir dan^ rAltiqoe! Faites des excursions, de grandes courses, à El^isis, à Saniam, i Corintbe, par le paquebot. Féirrier est souTent on beau mois, et la meilleure façon de goûter Athènes, c'est de quitter et de reTenir souvent.
«f As-tu reçu ma brochure sur la Grèce? Elle a produit quelque impression à Paris, et ramené quelques cœurs généreux que les défauts des Grecs ne rebutent pas, mais que le livre de X. avait réduits an silence. Aujourd'hui, on ne se tait plus et nous espérons amener une réaction raisonnable.
« J*ai élé bien sensible aux plantes cueillies par toi sur Tescalier de l'Acropole. Uélas! que j'ai été heureux sur ce pauvre petit rocher! Que d'émotions! que je me sentais jeune! quels rcves d'avenir! Comme je sentais la patrie à travers les mers ! et comme les matinées étaient radieuses, le goUe bleu, Egine et rAcrocorinlhe vaporeux! A la première matinée pure, monte, avant huit heures, à PAcropole, et tu comprendras ces impressions d*un climat qu'on n'oublie jamais. Nous menons ici la vie que tu sais: travail, spectacle, amis, quelques dîners que nous donnons et recevons ; je fuis le monde officiel, qui, bientôt, me fuira encore plus que je ne le fuis; je goûte le charme d'être libre dans un pays qui ne Test pas. J*aimerais mieux plus d'accord, et je ferai mes efforts pour contribuer à reconquérir nos garanties, sinon comme député, ce qui est à peu près muré, du moins comme publiciste.
« Adieu, mon cher ami, et bon courage. Notre nénage fait au vôtre les plus sincères amiliés et lui envoie tous ses vœux. Que ne sommes-nous avec rous, comme à Rome !
c( A toi de cœur.
« Beulé. »
Dans les lettres suivantes, mon ami l'académicien m'accuse de résister à la séduction du pays. Aussi, lui ai-je adressé ce malin une longue épitre pour lui expliquer les raisons qui m'empêchent de partager ses illusions.
« Tu trouves, mon cher ami, que je manque un peu trop d'enthousiasme à l'égard des Grecs, et tu me reproches de me laisser influencer par le milieu dans lequel je vis.
« Hélas! ce ne sont que des faits cependant que je te raconte, et dans toute la sincérité de mon âme, sans passion et sans esprit de parti, je t'écris ce que je vois. L'auteur spirituel que l'on accusait d'avoir forcé les couleurs dans sa Grèce contemporaine de 1858, aurait beau jeu aujourd'hui, et ses études sur la Grèce de 1867 seraient, à coup sûr, encore plus * intéressantes. Au temps où il écrivait son livre, il existait alors une Grèce à peu près gouvernée, à peu près administrée; la reine Amélie ne donnait pas seulement des fêles, elle traçait des routes, et s'occupait de ses sujets en même temps que de ses fleurs ; tandis que sous le jeune et excellent roi, Georges 1",
tout marche à la grâce de Dieu, et Dieu, il faut bien le reconnaître, semble ayoir néglige ce coin de terre, laissant à 5es enfants le soin de se tirer eux-mêmes d'embarras. Or, comme les susdits enfants ne comptent que sur les trois puissances protectrices : U ' France, la Russie, TAnglelerre pour les lirer d'embarras, il en résulte que jamais leurs affaires n*ODt si mal marché. Cette comédie de régime constitutionnel qui se joue en Grèce finira par devenir un drame lugubre; il est vrai que les Grecs inventés, faits et surfaits par les libéraux d'Europe, se chargent euxmêmes de détruire les illusions qu'on. pouvait avoir formées sur leur compte.
(c 11 est impossible de rencontrer un peuple plus vaniteux, plus hâbleur et à la fois plus inerte, et dans lequel il y ait moins de ressources que les quinze cent mille sujets du jeune prince danois. — Mais, combien Phabilant des campagnes diffère de celui des villes? se hâte-t-on régulièrement d'ajouter, lorsqu'il s'agit déjuger les Athéniens; je n'ai pasrenconlré un Grec qui ne se soit empressé lui-même de faire celte distinction, (c Si vous saviez comme nos « insulaires, nos paysans sont énergiques, labo- « rieux, honnêtes, là est l'avenir, la force de la na- « lion. » « — Très-bien, mais comme depuis que la Grèce moderne a été constituée en État, Tadminislration, le gouvernement, la direction politique est livrée exclusivement aux mains des citoyens d'Athènes, et qu'on ne saurait juger un peuple que par ses représentants, par les résultats et par les faits,
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les reproches adressés subsistent et subsisteront toujours.
« Comme aux temps les plus florissants de l'antiquité, les Grecs modernes aiment à apprendre et recherchent avidement l'instruction. Les cours de rUniversité d'Athènes sont gratuits, et de toutes les parties chrétiennes de TOrient, de Smyrne, d'Alexandrie, de Constaniinople, les étudiants accourent à Athènes. Les écoles primaires sont fort bien tenues dans les petites villes et iQëme dans les campagnes. Je me souviens que me trouvant à M^are, je visitai l'établissement où les jeunes Mégariens, descendants d'Épiménide, apprennent à lire dans la langue de leurs aïeux les hauts faits de ces mêmes ancêtres. Plus de cent enfants des deux sexes étaient réunis dans une grande salle. L'ami grec qui m'accompagnait interrogea les élèves, et ceux-ci lui répondirent avec un à-propos et une aisance singulière. — Je doute fort que dans beaucoup de villes de France de trois ou quatre mille âmes, chiffre de la population de Mégare, on eût pu trouver une école libre dirigée avec autant d'intelligence, et surtout fréquentée avec autant d'assiduité. Mais a quoi aboutit celte diffusion de rinstruction primaire ? Ce serait, à coup sûr, un argument précieux pour les adversaires de l'éducation publique et obligatoire.
« Chaque année, la Grèce envoie en Allemagne et surtout à Paris un nombre relativement fort élevé de jeunes étudiants, dans le but de suivre les cours de nos écoles de Droit, de Médecine, des Mines et des
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PonU-eUChausfiées. — Après trois ou quatre aos de séjour à Paris, ces étudiants reviennent à Athènes, transformés en médecins, avocats ou ingénieurs.
« De leur voyage en Europe, ils ont rapporté chacun un diplôme, mais voilà tout ! — Inutile d'ajouter qu'il leur est littéralement impossible de trouver une clientèle en Grèce, et d*utili^er le plus ou moins de connaissances qulU ont acquises. Il faut vivre cependant. C'est alors que par tous les moyens on doit, sous peine de jeûner, devenir employé, député ou ministre, afin de prendre part, ainsi que les autres, aux faveurs du pauvre budget. Les cafés de la Belle-Grèce et de la roule de Patissia sont encombrés de ces oisifs, retour de Paris ; là les actes du . gouvernement, les incidents, les événements du jour sont discutés, commentés, critiqués depuis le matin jusqu'au soir, avec une violence et une acrimonie singulières. Les mécontents, faut-il le dire, sont en plus grand nombre que les satisfiits, et ainsi se dissipent en discours stériles, en rêves dangereux et irréalisables, une activité, une intelligence et des heures plus précieuses encore. Et cependant, quel pays aurait plus de débouchés à offrir à l'initiative individuelle?
« Tout est à créer en Grèce. Ni industrie, ni com- à merce, les champs autour d'Athènes sont déserts et \ arides, les routes n'existent pas ou sont effondrées lorsqu'elles existent; pas une usine, pas un chemin de fer. Ai-je besoin de te dire que le fameux chemin de fer du Piréd à Athènes, qui de ton temps était
déjà en projet ou même en conslruction, n'est pas .encore commencé? Cinq kilomètres de plaine ! En Angleterre, il ne faudrait pas un mois pour terminer ce gigantesque travail.
« — Comment, au milieu de cette inertie, de cette incurie honteuses, ne se Irouve-t-il pas des jeunes gens énergiques et industrieux, qui songeraient, avant de conquérir Constantinople, à utiliser les ressources que peut offrir le pays? Voilà ce que se demande l'Européen, après un court séjour à Athènes.
a Peu à peu, lorsque l'étranger s'est familiarisé avec
- les mœurs et les usages, le mystère s'éclaircit, et il |t s'explique de quelle façon les habituée des cafés et m les éternels promeneurs d'Athènes trouvent leur subsistance en fumant des cigarettes et sans fatiguer par
- un travs^il quelconque leur corps et leur esprit. Un député, ancien ministre, m'a initié, dernièrement, à cet étrange secret.
« Vous savez, me dit-il, que la Grèce est pauvre,
bien pauvre , et que notre malheureux budget
de vingt-quatre millions est grevé, chaque année,
de deux ou trois millions de déficit. — Pourtant,
nous n*avons ni armée sérieuse, ni marine ; cinq
mille hommes et trois navires! Tadministration, la
police, la justice, vous les connaissez! — Nous ne
consacrons pas deux cent mille francs aux travaux
publics.
i « Eh bien! le croiriez-vous, cet État si pauvre dé-
! pense, chaque année, de douze à quatorze milHons,
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devinez, en quoi ? en pensions ! — Tout citoyen ayant pris part à la liante direction de TElat, a, par cela même, droit de vivre aux dépens de II Grèce. Nul n'a traversé des fonctions politiques, sans être inscrit sur le livre des pensions. Chaque ministre (et vous savez, liélas! si les cabinets se succèdent en Grèce) arrivant au pouvoir, prend soin de l^attri* buer à lui, à ses parents, à ses amis politiques une petite rente de douze, de six, de trois cent drachmes. — C'est peu, sans doute, mais on a du patriotisme et il no faut pas épuiser la mère-patrie !
a Voilà le secret, voilà ce qui explique que tant de citoyens se promènent dans les rues d'Athènes, calmes et satisfaits, n'ayant d'autres soucis que de discuter les nouvelles et de manger une fois l'an, à Pâques, un agneau bien rôti, à la Pallicare. »
o Le Grec des îles et des côtes est né marin. Sur tous les points du globe, on aperçoit le petit pavillon bleu et rien n^égale le courage, la persévérance et le sang-froid du matelot des Cyclades. Sans se préoccuper un instant des dangers qu*il va courir, on le voit, sur un pauvre bateau massif et sans agrès, s'embarquer du Pirée pour l'Amérique et revenir trois ans après, avec un petit pécule. Plusieurs d'entre eux réussissent; les fortunes considérables des négociants grecs de Londres, de Marseille, de Livourne et d'Alexandrie n'ont pas eu d'autre origine, et elles témoignent de cette merveilleuse aptitude du Grec pour le commerce. N'est-il pas singulier, dès que l'on pénètre sur le sol attique, de voir disparaître
qualités rares, ces dons précieux qui rendent si pressants les habitants des Iles, et de voir ces quais remplacées par une insouciance, une paresse, : n'ont d'égales qu'une insupportable vanité ! X Les Grecs établis en Europe et en Orient recon-. ssent et déplorent, sans sei l'expliquer, cette priorité de la mère-patrie et de la race indigène, forment, sans doute, les vœux les plus ardents et plus sincères pour la réalisation de la Grande B (rempire grec à Bysance). Ils offrent volon- 's leur souscription pour les Cretois et le coé hellène. Toutefois, ils se gardent bien de reir au pays natal, de se mêler, en quoi que ce t, à la politique nationale et surtout d'associer rg intérêts commerciaux aux intérêts publics la patrie. Plus d'un, jadis, a doté Athènes de sées, d'écoles et a légué à la capitale des som- 8 considérables^ lesquelles sommes, entre parentes, n'ont pas toujours rer;u la destination indi- Nd par l'opulent donateur. Ce zèle, depuis quel- ^ années, semble s'être ralenti, et les Grecs blis hors de Grèce n'ont pas besoin d'un long >Ur en Europe pour perdre leurs illusions et ap- 'Cier sainement l'état présent et l'avenir du jeune Hume.
* Les plus sceptiques ou les plus, sages d^entrc ^ n'entrevoient, pour la Grèce, que deux alter- •^Ves : devenir une province russe ou retomber
* la domination des Turcs. Quant à former une •tonalité sérieuse, à vivre d'une vie propre, c'est
sans doute une iroisième alternalîve, un autre idéil,
mais, à vrai dire, ce noble idéal est bien ditGcilei
réaliser, et pour raccompiir, il faudrait un tempe*
rament autre que celui des Grecs modernes, lei
factions qui déchirent ce malheureux pays ne sont
l>as l'unique cause de cette impuissance; d'autres
causes fatales s*opposeront toujours à raccomplisse-
rocnt du rcvc caresse, plus ou moins franchemeoty
par les rhillicllcnes. Tenter de reconstituer des ni*
tionalilcs éparses, mais encore vivantes, telles qit
les Italiens, les Allemands, les Slaves, par exempt
est œuvre difficile et souvent dangereuse; maisvo
loir rendre Texistcnce à un cadavre et faire rcnail
des cendres un peuple à jamais enseveli sous saj
ruines, est une œuvre qui peut, à la rigueur,
duirc, pendant quel(|U0 temps, rimagination i
poètes, des savants et des idéologues; mais loi
qu^on se donne la peine d'étudier Tentreprise et
juger froiJenient les résultats acquis, on comprei
qu'encourager une pareille folie et donner de 1
poir à quelques malheureux, victimes naïves
leur conviction, est une cruauté et un jeu sinistr<!
« H suffit d'avoir résidé quelque temps à Athèn
pour voir que ce fantôme de peuple, celte ombre
royauté, ce semblant de constitution, ce semblai
d'administration, celte réduction de capitale nelroin
pent plus personne. Les Trois Grandes Puissance
qui, dans lintérét de leurégoïsme, de leur rivali^
ou abusées, peut-être, par une étrange illusion, oi
élevé cet édifice de plâtre et de toile peinte, cot»
prennent, après une expérience de trente ans, que le jour où ils cesseraient de soutenir réchafaudage et abandonneraient à ses propres inspirations, je ne dis pas à ses propres forces, le mannequin qu'elles ont mis sur pied, tout rentrerait dans le uéant. — Il serait plus aisé de relever de ses ruines et de rétablir dans toute sa splendeur et son intégrité TAcropole de Périclès, avec ses temples, ses chefsd'œuvre, ses héros et ses dieux que de faire de la Grèce, en 1867, un État sérieux.
Sans doute, mon cher Beulé, ne me hasarderais-je pas à le dire toutes ces vilaines choses, si j'étais devant toi. Tes convictions sont autres que les miennes, et je n'ai pas l'espoir de le ramener à mes idées ; comme toujours, lu me trouveras, j'en suis sûr, violent, excessif, passionné. Hélas! je suis trop vieux pour changer de caractère, sinon d'opinions. Tu me supportes ainsi et même tu veux bien m'aimer tel que. C'est ce qui me rassure, c'est l'important. Nous t'envoyons nos meilleures amitiés, ô Philhellène ! et du fond du cœur.