CHAPITRE VIII
Dîner chez le commandant du Foibin. — Arrivée de H. Du Boys d'Angers, secrétaire, et d'un attaché, M. Bainy. — Départ des Phipps.—
/ ^ ou vel les graves de France. — Le roi Geoiges, sa situation à Atiiènes. — Dîner offert par le roi à la Lép:ation de France. — Entretien avec le roi. — Visite au ministre d'Italie. — Départ du roi. — Départ des Garibaldiens. — Fête de l'Indépendance hellénique. — Le vieux Canaris. — Promenade à Phalèrcs. — Arrivée du prince Jean, oncle du roi. — Mauvaises nouvelles de France. — M. Schneider remplace M. Walevirski à la présidence du Corps Législatif. — Réception du corps diplomatique par le prince Jean. — Arrivée de voyageurs français. — Excursion au Pentélique.
15 mars 1867.
VArcadie est arrivée hier au Pirée, portant des volontaires italiens et Ricciotti Garibaldi. Les ovations recommencent sous les fenêtres de la légation de France, et, grâce à notre silencieuse et sympathique attitude, grâce à Tinerlie trois fois incompréhensible des bons Ottomans, je crois décidément, en dépit des prévisions de mon chef, que Finsurrection Cretoise a quelques chances de succès. Notre gou-
vernement protège et facilite l'emprunt de 40 millions que M. Reniéri, sous-gouverneur de la Banque d'Athènes, est venu proposer à Paris, après avoir échoué à Londres. Le ministère Tricoupis, qui devait tomber, semble avoir acquis une nouvelle force; le printemps favorise les soulèvements dans les campagnes, enfîn, les actions hellènes semblent hausser en Europe. Tant mieux pour eux, mais combien je serais plus sympathique au réveil de cet impuissant dormeur, s'il nous était permis d'en suivre les intéressants développements dans une bonne petite ville d'Allemagne, ou au milieu des montagnes de Suisse. L'ambassade de Berne, voilà mon idéal, à moi!
Le roi a envoyé à André une grande voiture pleine de joujoux de toute espèce, avec ces mots : « Sa Majesté à M.André d'Ideville. » Le procédé est délicat et de très-bon goût. Mon fils rencontre chaque jour le jeune roi, tantôt à pied, tantôt à cheval, et depuis que sa gouvernante lui a fait crier un beau jour : d Vive le Boil » le petit diable répète le cri, du plus loin qu'il aperçoit son roi Georges l®^ Ce dernier prend l'enfant, le caresse, de là, l'intimité entre les deux exilés de leur pays.
Bien que les affaires se compliquent et que la présence du souverain paraisse nécessaire, le jeune monarque tient bon et persiste à passer les mers pour jouir de ces quatre mois de congé.
280 JOUR^iAL D'UN DIPLOMATE
Athènes, 16 mars 1867.
Comme je l'avais prévu, le climat de Grèce m'est fatal; je viens d*éprouver une niolente crise de foie. Malgré mon état de souffrance, je suis encore assez valide pour assister au dîner qui nous est offert par le commandant du Forbin. Le second de M. Duperré, le lieutenant des Essarts, est un officier de mérite, ainsi que M. de Lesguern, jeune enseigne; à eux trois, avec le docteur, ces messieurs composent tout l'état-major. Les a[>partements du Forbin sont très-élégants ; c'était jadis, je crois, un yacht affeclé à noire souveraine : aussi ne voit-on que portraits de l'Impératrice et du Prince impérial. M. Duperré, du reste, est toujours l'aide de camp honoraire de Son Altesse.
Athènes, 19 mars 1867.
Nous passons la journée chez le' comte Délia Mincrva. Très-confortable intérieur de célibataire, jardin soigné avec amour et busse-cour intéressante. Deux grands arbres, ce qui est rare à Athènes, et lleursà profusion. C'est en Grèce que notre excellent ministre veut .^e retirer, lorsqu'il prendra sa retraite. Si ce n'était le rôle un peu singulier qu'il a joue à Rome, comme dernier envoyé du roi de Sardaigne
auprès du Saint-Siège, j'aurais pour M. Della Minerya une estime sans réserve.
Athènes, 23 mars 1867.
Voilà notre légation au complet par l'arrivée d'un second secrétaire, M, Du Boys d'Angers, et d'un attaché, M. Balny. Je connaissais Du Boys, depuis le collège Rollin, où nous avons fait nos études ensemble : depuis mon dernier voyage en Anjou (1855), je ne l'avais point revu. Il y a bien des années de cela, et que de chers et douloureux souvenirs sa présence me rappelle !
Du Boys, longtemps attai^hé à La Haye, àNaples et à Madrid, vient d'être nommé récemment secrétaire. C'est un garçon riche, indépendant et sans ambition aucune. Son père. Premier Président à Orléans, désire vivement qu'il continue sa carrière, quelques années encore. Mon nouveau collègue est d'une nature triste et un peu sauvage ; c'est un homme sûr, et il paraît aussi enchanté que je le suis moimême, de notre rencontre à Athènes.
M Fernand Balny est originaire des environs de Compiègne ; son père est un propriétaire très-riche qui, étant dans les affaires, est ravi d'avoir un fils diplomate. Le jeune homme est, je crois, intelligent, mais j'ai rarement rencontré autant d'assurance chez un débutant. Celui-là ne se laissera pas oublier.
tn jorK5iL ftis I moiiTB
Garibaldî junior est encore dans nos mors: on loi fait bien quelques oniions partielles, on rinyite à dîner sur l'herbe, à TAcropole, mais le gouTernement se tient sur la réserre, craignant de compromettre les excellenles dispositions de ses bons alliés les czars Napoléon et Alexandre. Hier, j^ai vu aa théâtre, qui, pour la première fois depuis mon arrivée, ouvrait ses portes, une tragédie insensée, Agalhoclès. Ce qui m'attirait était la présence de Ricciolti; il est bien, sa tête est expressive, douce, énergique. Ce jeune lionceau égaré en Attique, m'a rappelé le vieux lion. M. Délia Minenra, chez lequel je dînais ce même jour, et qui a vu souvent son jeune compatriote, le trouve très-sensé, plein de tact et de sagesse. Ricciolti a habité l'Angleterre et a reçu une excellente éducation; il apprécie les Grecs à leur juste valeur, mais doit attendre ici les ordres de son père. Irons-nous en Crète ou en Thessalie, voilà la question?
Le voyage du pauvre roi George est, encore cette fois, ajourné; serait-il privé de vacances et chargé de devoirs extraordinaires? Voilà ce qu'on gagne à être roi d'un royaume hellénique et souverain d'un peuple à aspirations. Ah ! je les connais maintenant, les peuples h aspirations, el comme je bénirais du fond
du cœur l'Excellence du quai d'Orsay qui m'enverrait dans un pays où il n'y aurait pas d'aspirations ! Mais quel peuple, aujourd'hui, n'a pas les siennes, latentes ou déclarées?
Athènes, 2 avril 1867.
Les préparatifs du départ de nos amis les Phipps nous font tourner de tristes regards vers la France. Si nous n'avions pas cette perspective, je sens que cet ennui immense, celte tristesse qui me paralyse finirait par m'étouffer. L^arrivée du courrier, une fois la semaine, me fait passer la journée du jeudi, mais le lendemain, le surlendemain, rien ne peut me sortir de ma torpeur. Ici, les événements ne m'intéressent plus; j*ai à peine Ténergie de travailler et de lire; jamais ma santé ne m'a autant préoccupé; et je m'aperçois que mon caractère change de jour en jour.
Athènes, 3 avril 1867.
Nous avons embarqué, ce soir, à cinq heures, au Pirée nos seuls amis d'Athènes, les accompagnant du regard et désespérés de ne pouvoir, avec eux, voguer vers la France.
Le courrier nous apporte des nouvelles parlcmen-
284 JOUnNAL D'UN DIPLOMATE
taires assez importantes : les débats de la Chambre, les discours de Thiers, Favre, Olivier etRouhef. Eh bien! on répond, de Tautre côté du Rhin, aux observations faites par nos députés sur l'attitude menaçante de là Prusse, par la publication des traités d'alliance de cette puissance avec la Bavière, les États deDarmstadt, de Bade, etc. L'union militaire de l'Allemagne est consommée. Quel rôle joue donc M. Benedelti? C'est monstrueux I Quant à M. de Bismarck, en agissant ainsi, il fait preuve de bon Allemand, il continue son œuvre d'audace, et certes il fait bien, puisque nous le permettons, et que volontairement nous abdiquons notre suprématie. — c( Grande Italie, grande Allemagne, petite France I » Je me souviens avoir dit ce mot dans un des bureaux de la Direction politique. Trois jours après le prince de la Tourd'Auvergne m'écrivait de Londres d'être plus prudent... N'avais-je pas un peu raison, cependant?
Ici, rien de nouveau; les événements d'Europe sont attendus avec .une vive impatience. Le roi n'a pas renoncé à son voyage, mais ce voyage est encore retardé. Le reproche, le plus amer, et le moins justifié, que Ton adresse généralement au roi, est son éloignement de la politique, son abstention et le peu de soucis qu'il semble prendre des affaires de son royaume. « Mais, médisait aujourd'hui un Grec, si notre souverain agissait autrement, s'il voulait imposer sa volonté et agir par lui-même, il serait ou assassiné dans quinze jours, comme Capo d'istria, ou chassé, comme Fa été son prédécesseur, le roi
Othon. » Le roi Georges comprend parfaitement sa situation et s'en tire à merveille; croit-on donc qu'il soit facile de gouverner en Grèce, constitutionnellemenl? Le meilleur moyen est de s'abstenir et de laisser faire. N'est-ce pas l'idéal de la monarchie parlementaire de posséder un monarque qui ne se mêle de rien? Croyez bien que pour un roi de vingt ans, il est plein d'esprit, de sagessîc et de prudence. Il jouit de sa situation d'une façon très -intelligente, à son point de vue. N'a-t-il pas une grande existence, une bonne maison, des chevaux, le titre de Roi, une petite Cour et l'avenir assuré? Les trois Puissances lui ont, en effet, assuré douze mille livres sterling de rente, en cas de chute.
Beau rêve, en effet, pour un jeune enseigne de la marine danoise, un simple petit prince ignoré, cadet de famille, sans avenir et sans fortune personnelle I Depuis l'année 1863, que le roi Georges a été choisi, par les Puissances et par le peuple grec, pour occuper le trône d'Âgamemnon, il n'a pas commis de fautes, et pour un roi qui débute à seize ans, ce n'est point trop mal. Son premier acte à été de renvoyer en Da- • nemarck, après Tavoir gardé un temps raisonnable, son royal gouverneur et conseiller, le comte Sponneck,par ces deux excellentes raisons: la première, '' c'est que ce Danois était fort impopulaire auprès des Grecs, et la seconde, c'est que le Mentor était désagréable à son Télémaque.
AthèBes, 5 avril 1867.
Le roi reçoit à diner toute la légation de France, le ministre, MM. Du Boys d'Angers, Balny et moi. Chaque fois qu'un nouveau diplomate, quel que soit son grade, prend possession de son poste à Athènes, le roi, dont les distractions sont peu variées, invite toute la légation à laquelle appartient le débarqué. Dîner excellent et fort bien servi, comme d'habitude ; mais celte séance d'une heure, debout, pour permettre au roi de s'entretenir en particulier avec chaque convive, me paraît bien inutile.
Le maréchal de la Cour m'avait prévenu, avant le dîner, que le roi me priait de passer la soirée avec lui. Aussi lorsque, à neuf heures, les convives se furent retirés, sur un signal donné par Sa Majesté, je suivis le maréchal et pénétrai dans les appartements. Je fus le seul de la légation honoré de cette faveur que, jadis, je partageais régulièrement avec l'ami Phipps, M. Rodostamos et le capitaine Funk. On joua au piquet; puis, pendant une demi-heure, au baccarat, et, à minuit et demi, le roi se retira, après avoir assez royalement perdu.
Quoi qu'on en dise, je persiste à trouver que S. M. Georges I*' a beaucoup de bon. Je voudrais savoir comment se comporteraient à sa place ceux qui le critiquent si amèrement ; il est plus (in et plus
malm que la plupart de ceux qui le jugent, et à vingt ans, seul, sans conseils, sans éducation spéciale, il se tire à merveille de ses délicates fonctions. Ce soir, il m'a parlé avec une grande confiance; la sincérité charmante, la naïveté avec laquelle il m'a conlé ses projets et ses espérances d'avenir m'a autant touché qu'intéressé. « J'ai reçu ce matin de Saint-Pétersbourg, m'a-t-il dit, une lettre de ma sœurDagmar; elle veut rtie marier; vous savez, à qui? Réussira-t-elle? Je l'espère. » Et en même temps le roi me montrait avec orgueil une ravissante photographie de jeune fille. » Elle est si jolie, ma fiancée, ajouta-t-il, que je n'ose croire à mon bonheur. Il est vrai que ma cause est entre bonnes mains; ma sœur est meilleur diplomate que moi; quelle femme séduisante, si vous saviez ! Elle sera impéralrice de Russie, comme ma sœur Alexandra reine d'Angleterre. En vérité, quand je songe à notre famille, sa fortune me semble extraordinaire; mon père n'avait aucune chance d'arriver au trône, lorsque la mort du roi Frédéric VII lui a donné la couronne de Danemarck. Dans le siècle oiî nous sommes, lorsque les trônes deviennent si rares, mon père, petit prince danois de branche cadette, aura ses deux filles grandes souveraines et ses deux fils rois. — N'est-ce pas fort beau I »
Athènes, 8 atril 1867.
Promenade à Képhissia organisée par M .de Wagner. Un peu d*eau, des arbres, route assez pittoresque^ mais presque impraticable en voiture. C'est la seule promenade à deux heures d'Athènes, où Ton trouve vraiment un peu d'ombre et de fraîcheur ; mais il faut risquer de se casser le cou ou de briser sa mture. Chaque fois, même chanson ! quel triste pays, surtout quels habitants! Et combien peu ils auraient à faire pour rendre leur pays agréable. — Quand on songe que de peur d'exciter dans la rue une émeute de cochers, émeute qui pourrait, il est ^rai, renverser la dynastie, le gouvernement entrave la construction du chemin de fer du Pirée à Athènes, dont la concession a été donnée il y a plus de dix ans.
Visite matinale au ministre dltalie. Nos garibaldiens sont partis pour Corfou ei Brindisi. Malgré les ovations particulières qu'il a reçues, Ricciotli Garibaldi, après s'être entendu avec le prince héritier, le roi et Commondouros, quittera le sol attique, sans que l'offre de son bras ait été acceptée. — L'ambition cède le pas à Tamour. Le sort en est jeté. Nous partons à la conquête d*ùne adorable princesse, ce qui vaut mieux, et ce qui est plus sûr que la conquête de Candie et de Conslantinople.
Le Uoi s'embarquera le 22 de ce mois avec sa
maison militaire et Rodoslaoïos ; il passera par Paris avant d'aller à Saint-Pétersbourg, but du voyage et ' de nos rêves.
Athènes, 9 avril 1867.
Ricciotti Garibaldi a quitté Athènes, avec une centaine de ses volontaires, passablement furieux; en effet, malgré Taccueil chaleureux des avocats el de quelques Italiens épars à Athènes, malgré les dîners sur Pherbe, à l'Acropole, offerts au jeune héritier de ta Révolution, le comité et le gouvernement ont prudemment décliné ses offres de service, ne voulant pas compromettre les bonnes dispositions des trois Gzars, Napoléon, Alexandre et Guillaume.
Le gouvernement de la reine Victoria a déclaré au Parlement qu'il maintient sa neutralité au sujet du différend grec. Que répondrait la Porte à une proposition officieuse des puissances d'abandonner la Crète, ou de lui accorder son autonomie? On prétend que le Granii-Vizir aurait répondu à notre ambassadeur : <x II faudra un second Navarin pour nous faire abandonner la Crète. » — Dieu nous préserve de jamais entreprendre une expédition pour les Hellènes rD'ai)leurs, ne sommes-nous pas assez occupés chez nous?
En France, Pirritation contre la Prusse me semble arriver à l'état aigu. A chaque courrier je m*attei|ds à une grande nouvelle. C'est de ce côté seulement
que nous devrions diriger ^os efforts. Par exemple^ notre empereur devrait, et sans hésitation, commencer par casser aux gages M. Vincent Benedetti. filotre Exposition universelle du Champ-de-Mars s'est ouverte sans, grand fracas, pâraît-il. Les journaux sont pleins de descriptions si complètes, si détaillées, qu'en vérité il me semble avoir assisté à la cérémonie.
Athènes, lÔ avrU 1867.
C'est aujourd'hui la fête de V Indépendance hellénique. Te Deum à la cathédrale, le corps diplomatique et le roi y assistent en grand gala. Fanfares^ musique, haies de soldats, rien ne manque. J'aperçois avec surprise le vieux Canaris que je croyais mort depuis longtemps. Ce grand amiral, ce vaillant brulôtier chanté par Byron et par Lamartine est encore fort bien sous son costume de pallicare. Le général anglais Church devenu général hellène, constitue, avec Canaris, les derniers débris de la guerre de 1829.
Le Roi vient d'envoyer à son petit ami André dldeville, des photographies signées de sa main. Cette gracieuse attention sera un souvenir d'Athènes. Malgré mon attachement pour Sa Majesté et mon désir d'être témoin de son bonheur conjugal, je. crois que nous n'aurons pas le plaisir d'élre présenté à la
armante reine. Le climat d'Athènes me serait fatal, le sens.
Athènes, 11 avril 1867.
Promenade jusqu'à Phalères. La route est dans un piteux état, que nous sommes forcés de mettre ^ed à terre ; le paysage, malgré le beau ciel bleu, li d'une morne tristesse ; point d'arbres, sauf quelues oliviers échappés à Tincendie des Turcs, pas une eule habitation. Comme nos vœux ardents nous onduisent en France I
C'est sur la belle plage de Phalères que viennent ) baigner les Athéniennes ; tout ici est à l'état sauige.
M. Du Boys part demain pour Beyrouth.
Athènes, 12 avril 1807.
Arrivée de Tonde du Roi, le prince Jean, duc de ihleswig-Holstein, qui doit, en l'absence de son jveu, occuper la pégence du royaume.
Le courrier nous apporte d'inquiétantes nouvelles î Paris. Remplacement du comte Walewski, présîînt du Corps législatif, par M. Schneider ; interpeltion au Parlement de Berlin, par M. Beniffsen, sur !8 velléités de la France d'acheter le Luxembourg.
29) JOURNAL D-O DIPLOXATE
L*inJignatioii de rAssemblée prossieime aura di retentissement en France. Dieu Teuille que notre Exposition paciGque et unÎTerselle ne soit pas interrompue par le bruit du canon ! Pour moi, je crois, au début de la guerre, à un premier échec de nos troupes; puis à un triomphe et à un énergique et formidable retour. La haine et l*amour-propre nationaux surexcités et portés à leur comble nous feraient accomplir des prodiges.
Ailièiies, 12 ami 1867.
Le prince Jean reçoit le Corps diplomatique. A chacun de nous, ministres et secrétaires, il adresse la parole dans sa langue d'une façon très-gracieuse. Le premier devoir d'un prince n'est-il pas d'être aimable et polyglotte?
Le prince est un homme de quarante ans, qui parait intelligent, et on est persuadé ici qu'il suppléera fort bien le jeune souverain pendant son absence. Sa besogne est, du reste, facile, s'il consent à ne rien faire. 11 est fort sage au roi Georges de ne pas laisser, même pas pendant deux mois, le palais inoccupé et le trône libre. Sans doute se souvient-il du pauvre roi Othon, qui, pour avoir fait un voyage de quinze jours, a retrouvé, en débarquant auPirée, k place prise par la révolution. Quelle révolution, grand Dieu! et par qui était-elle fomentée?
Nous en savons trop long à ce sujet pour oser le dire. Les temps ne sont point encore venus de faire des révélations, mais elles seront faites.
Athènes, 13 avril 1867.
Le vent souffle, aujourd'hui, avec une extrême violence; mais dans le jardin du roi on s'en aperçoit peu. C'est Tendroit d'Athènes, après la divine Acropole, que je préfère. Il est vert, ombragé, rempli de parfums enivrants; comme il ferait bon s'y promener après une de nos bonnes pluies de France, alors que les senteurs des champs remplissent l'atmosphère, et que la campagne a un charme inexprimable. Malheureusement, ici, la pluie est chose inconnue; toujours cette poussière blanchâtre, ces ouragans de sable, ce vent du désert qui aveugle, qui dessèche, qui énerve, l'horrible sirocco, enfin !
. Athènes, 14 avril 1867.
Promenade à la musique de Patissia avec M. de Wagner; sa conversation, agréable et souvent spirituelle, fait passer sur le dénûment de l'endroit. Le ministre prussien a beaucoup voyagé; il raconte bien. A Athènes, le paysage n'est vraiment beau qu'un seul instant, au coucher du soleil. Les mon-
294 JOURNAL DTN DIPLOMATE
tagnes re?ëtent alors des teintes rosées, délicieuses; puis, au moment où le soleil disparait, elles prennent un ton foncé violacé que je n'ai remarqué nulle part ailleurs. Hais ces beautés froides ne ta^ dent pas à vous lasser. Cette végétation scrofuleuse, rabougrie, ces terres incultes, ces habitants oisifs qui promènent leur ennui national tout le long do jour, ces costumes ridicules, ce dandinement efféminé des héros de 1829, Tabsence de toute industrie, de tout commerce, le souvenir de la mauvaise foi et des exigences de ces gouvernants, leur nullité, tout cela réuni prend un corps, une forme et se résume dans Tesprit si bien que, lorsque la passion de l'archéologie ne vous soutient plus, et * que la maladie y aide, l'exil devient odieux et insupportable. Notre France est si belle ! Quelle est la petite ville de province qui n'offre plus de ressources d'industrie et d'activité que cette capitale de carton improvisée sur des rumes surfaites? Si la Grèce n'avait eu le bonheur de produire des artistes, des poètes et des orateurs sublimes, tous ses héros, réduits à leur véritable proportion, seraient bien oubliés. — Je n'en admire qu'un seul parmi tous: c'est Alexandre, et encore n'était-il pas Grec !
Athènes, 15 avril 1867.
Des Yoyageurs français, de vrais touristes, nous arrivent ; c'est une rare bonne fortune. Je les conduis à TAcropoIe, M. de Jenlis, attaché à Constan<tmople, son frère et ses amis resteront quelques jours. Autant que j'ai pu en juger, ce jeune collègue m'a paru instruit, gai et aimable ; quelle ressource il serait, ici, dansnotre désert. Si je n'avais pas l'Ecole d'Athènes, jce serait à périr d'ennui.
Athènes, 17 avril 1867.
Excursion au Pentélique. Déjeuner au couvent grec, quelques beaux ombrages, un ruisseau, des lauriers rose; presque une vallée de Tempe. Mais pour y arriver, quelle série interminable de champs arides £t de landes avons-nous traversée sur une route effondrée en plusieurs points. Et la perspective de devenir l'otage de brigands! N'est-il pas honteux d'être obligé de se faire accompagner par un peloton de gendarmes, chaque fois que Ton sort de la ville? La précaution est, cependant, nécessaire. Nous rentrons à la nuit tombante ; les cris des chacals nous escortent jusqu'aux portes d'Athènes.
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22 avril 1867. *
Yoici le nom des personnes qui accompagnent le Roi dans son voyage à travers l'Europe civilisée :
L'Ionien Rodostamos, maréchal du Palais, formera, en voyage, comme il forme en Grèce, toute la maison civile.
Le vieux pallicare Hadji Pétros, général de l'Indépendance, plus connu par ses exploits d'Hercule et par l'auteur de la Grèce contemporaine^ que par le rôle politique qu'il aurait pu jouer. Il marche tout chamarré d'or, et n'a jamais porté d'autre vêtement que la fustanelle. Âgé de soixante-dix-huit ans, grand, droit, ferme, il a excité des passions célèbres et en inspirait encore, il y a trois ans. Le Roi l'emmène comme spécimen de la race hellénique et afin d'exhiber les beaux costumes de ses peuples.
M. le colonel Melaxa, frère du ministre en Russie, issu d'une grande famille grecque, de plus, homme distingué ; M. N. Criséis, officier, plein de mérite, de cette marine hellénique qui a tant d'avenir et tant dépassé; M. Colocotronî, capitaine d'artillerie, fils du célèbre Golocotroni qui a joué un rôle très-important dans ia guerre de l'indépendance. Enfin, M. Funck, lieutenant de la marine danoise, attaché au roi depuis son arrivée en Grèce, aimable garçon, très-dévoué à son souverain. 11 s'est
larié en Grèce, et a épousé la pupille du célèbre >uverneur de la Banque.
Hier, journée politique. A midi, serment solenb1 prêté par le régent, prince Jean, à la Constituon. Le Parlement était en fêle, fleurs partout, ombreuse assemblée de dames, de guerriers; le orps diplomatique tout entier assistait en uniforme, eux trônes avaient été préparés Pun pour Tonde et autre pour le neveu. Après les prières dites par Archevêque et ses Popes, revêtus de riches omettents, l'Évangile a été placé devant le Régent, qui, amain droite placée sur le livre d'or, a prononcé en [rec le serment prescrit. Puis, le Roi a signé et le égent a appose, après lui, sa signature en grec.
Athènes, 22 avril 1867.
A trois heures, funérailles du général Ealergis, ort pendant la nuit. Cet ancien, combattant de indépendance avait le titre honorifique de grand uyer de Sa Majesté. 11 a été ambassadeur en France, 1 Russie, toujours extraordinaire. Mais c'est surut comme viveur remarquable que le général a fait 1 bruit dans le monde, ^t il n'avait d'importance le par les grandes sommes qu'il avait dépensées, dergis étant crétois, la cour de sa maison a été enihie par de malheureuses réfugiées Cretoises, couirtes de haillons. Une foule immense, peu recueillie,
jr.
se pressait dans la maison. Au milieu d'un grand salon, sur un lit de repos, était étendu le général, reyélo de son uniforme et de toutes ses décorations, enfoui sous des fleurs ; à la tête et aux pieds, deux grands cierges étaient allumés. Sa femme (divorcée depuis vingt ans), sa fille, ses petits-enfants entouraient le cadavre , tandis qu'une vieille femme, agenouillée auprès de lui à la façon antique, lui tenait les pieds en pleurant. La chambre était encombrée. Chaque arrivant va droit au mort, s'agenouille devant lui, fait, selon le rite grec, plusieurs signes de croix, et baise les mains, le front et la bouche du cadavre. Les femmes en firent autant, la fille, les petits-enfants et l'épouse divorcée ; cette dernière se mit à pousser des cris horribles, et des femmes l'emmenèrent. Puis vinrent les popes et le vieil archevêque^ avec sa mitre antique et sa crosse retentissante. Après des chants nasillards et quelques courtes prières, le cortège a descendu l'escalier. En tête, marchait une musique militaire fort belle, puis venaient huit hommes au costume étrange, portant le corps sur un brancard très-omé; suivant l'usage grec, le mort était le visage découvert,' couché au milieu des fleurs. Ensuite, un détachement de ^a^ mée, le corps diplomatique, les ministres, les généraux, la Maison du roi.*Après un long service à la cathédrale, le corps a* été promené à travers la ville, puis conduit au cimetière. En suivant le cortège, je ne dissimulai point à mon voisin qu'il était consolant de songer qu'on ne serait pas enterré aveccette pompe.
Athènes, 23 avril 1867.
Je me suis arrangé avec un patron de barque pour faire une course à Égine. — C'est l'île la plus voisine d'Athènes ; elle est située à l'entrée du golfe, et Ions* que le vent est favorable, il ne faut pas plus de trois ou quatre heures pour y aborder. — Nous étions partis à l'aube, pour éviter la chaleur ; à peine en pleine mer, la brise enflait déjà la voile. — Étendu dans ma barque, je. regardais le ciel et je voyais s'éloigner les côtes avec ravissement; la mer était si calme, que je regrettai de n'avoir pas emmené les miens. J'avais emporté un livre, mais quelle pitié de lire en présence d'aussi magnifiques horizons? C'eût été humiliant pour la Grèce ; puis, il faut Tavouer, tout rassuré que j'étais par l'expérience et la tenue de mon vieux patron, 'je n'étais point sans éprouver une sorte d'émotion de me sentir isolé au milieu des flots, sur cette petite barque hellène. Je me transportais aux siècles passés, et je croyais voir s'avancer devant moi la puissante flotte des Éginètes, partie du port pour ravager les côtes del'Attique. Dans Egine, cette lie pelée, aperçue au loin, qui n'a pas trois lieues de long, et compte à peine six mille habitants, vivait, dans ces temps-là, un demi-million d'Eginètes.
Ëgine était une cité rivale d'Athènes, l'Ile était
couverte de monuments et de temples, et les beauxarts florissaicnt dans ce coin de terre, aujourd'hui
désert.
En approchant d^Égine» de grandes falaises ina^ cessibles, de gigantesques rochers semblent la défendre contre les hommes et contre la mer. — Cet aspect est beau, mais sauvage. Il était de bonne heure lorsque nous avons débarqué à Hagia Marina, petite anse abritée. J'ai gravi la côte qui conduit au temple de Minerve,but unique de mon voyage. Cet admirable monument est mieux conservé que le Parthénon, moins beau cependant de forme et de matière. Mais, je n'oublierai jamais l'émotion profonde que j'ai ressentie, lorsque arrivé sur la plate forme où s'élève le temple, je me suis trouvé seul être de vivant avec mon guide, devant cette sublime manifestation delà nature et de Tart.
J*étais comme écrasé par la magnificence du spectacle qui s'offrait à mes yeux. L'air était tiède ; le ciel pur, le soleil un peu voilé, les parfums de la terre et des plantes balsamiques de la montagne avaient je ne sais quoi d'eqivrant; un silence immense, majestueux et plein de gaieté, interrompu seulement par le bruissement des insectes. Des oiseaux noirs, perchés sur les sommités du temple, semblaient, comme moi, contenipler, du haut de leur belvédère, cet horizon magique, éblouissant de clarté et de magnificence. La mer bleue , se déroulait à nos pieds ; les côtes de TAttique, les îles avec leurs silhouettes gracieuses, s'étalaient comme des bou-
quels de fleurs sur un tapis d'azur. Le cap Sutnium Bt Salamine se dressaient devant nous, et la divine Acropole, et le Pailhénon se détachaient en blanc sur le fond vert du Pentélique. .
Athènes, 23 avril 18G7.
Le métier de roi n*est pas toujours agréable. Personne n'est moins indépendant, plus surveillé, plus épié que le roi Georges. Aussi, est-il tenu à une excessive prudence, et a un isolement presque absolu ! Pendant les courts séjours que Sa Majesté a fait à Corfou, Tan dernier, pour éviter les chaleurs suffocantes d'Athènes, le corps diplomatique, selon l'usage, a suivi son roi. Celait le bon temps alors. On vivait comme en villégiature; le Roi recevait tous les jours; les dames étaient admises au palais. On faisait des excursions, des promenades, on se livrait même à la danse. Notre ami Phipps nous a raconté tous les épisodes de ce charmant voyage. — Mais à Athènes, plus de distractions; adieu aux fêtes! Voulant éviter les froissements d'amour-propre, les calomnies et les bavardages, le Roi s'est interdit d'inviter les dames dans son austère palais d'Athènes. Il vit comme un reclus; aussi, lorsqu'il nous rencontre, s'approche-t-il de nous, avec une joie non dissimulée. André, fier de son titre d'ami du roi, a la permission de fouler toutes les pelouses et toutes les corbeilles du jar-
din réservé. Sa Majesté elle-même daigne jouer avec Tenfant, l'élève dans ses bras, pour lui faire cueillir les oranges, et prend à ses ébats enfantins plus de plaisir que je n'en prends moi-même. — Le Roi sera excellent père, je le lui répèle souvent.