CHAPITRE PREMIER
Nomination à Dresde. — Conseils du prince de la Tour-d'Auvergne.
— M. de Saint- Val lier, chef du cabinet du marquis de Mouslier.
— M. Ëmmunuel d'Harcourt.
Paris, 10 décembre 1867.
Il est décidé que je pars pour Dresde; je vais y remplir les fonctions de premier secrétaire de la légation, remplaçant le baron de Breteuil, destiné à un autre poste. J'hésitais, mais le prince de la Tourd'Auvergne, en ce moment à Paris, m'a conseillé d'accepter sans faire d'observation. « Le ministre des Affaires Étrangères, M. de Moustier, vous connaît a peine, m*a-t-il dit hier, et vous n'ignorez
pas que son jeune chef de cabinet ne vous aime point. Estimez-vous heureux d'être envoyé à Dresde. — Je sais fort bien qu'après trois années passées à Rome, et qu'après avoir fait acte de résignation en allant à Athènes, vous deviez espérer de Tavancement; mais ne discutez pas, je vous en conjure; vous êtes mal vu dans les bureaux du quai d'Orsay ; on y redoute votre esprit frondeur, votre caractère indépendant. Je crains en outre que l'inimitié de votre dernier chef à Turin ne vous poursuive longtemps. Tout ambassadeurs que nous sonunes, Talleyrand et moi, notre vieille amitié a fort à faire de vous soutenir. D'ailleurs, vous l'avouerai-je, je suis enchanté de vous voir aller à Dresde ; c'est un poste d'observation où il y a beaucoup à apprendre et à voir. N'ètes-vous pas artiste, vous? Vous étudierez les hommes, et je suis sûr que vous tirerez grand parti de votre séjour. »
Le ministre de France à Dresde, baron Forlh- Rouon, m'a déjà écrit pour m*inviter à ne pas retarder mon départ ; il paraît vivement désirer que je me trouve en Saxe avant le 1" janvier, afin de me présenter au roi. C'est sans doute un grand honneur pour moi de saluer Leurs Majestés, mais cet honneur, je l'aurais retardé volontiers afin de fêter, en famille, le dernier jour de l'année.
Mon ami Beulé, qui, pendant son séjour 5 Athènes, a beaucoup connu le baron Forth Rouen, m'engage à faire ce sacrifice et à partir seul. Il vient d'écrire à M. Forth-Rouen pour lui parler de moi. C'est un
plusieurs années. Alors, comme aujourd'hui, il était fort peu sympathique à ses camarades, mais d'une rare amabilité pour ses chefs. Ceci ne lui fut point inutile. Au moment où l'Empereur, sur le conseil de M. Rouher, confia le portefeuille des Affaires Étrangères à M. de Moustier, le jeune Saint- Yallier, qui occupait les fonctions assez mal définies de secrétaire d'ambassade détaché auprès du ministre d'État, fut désigné pour être chef de cabinet du nouveau ministre des Affaires Étrangères.
Le marquis de Moustier, homme d'État très-secondaire, mais grand seigneur, de caractère indépendant, aimant ses aises, professe, ce que je lui pardonne aisément, un superbe dédain pour l'humanité. Il a trouvé à sa convenance de s'occuper uniquement des affaires, abandonnant à son chef de cabinet tout le soin du personnel. Jugez de la joie du jeune Saint- Yallier taillant, rognant à sa guise , et chargé de toutes les bénédictions et de toutes les malédictions des candidats choisis ou évincés selon son caprice. Cette tâche, qui exige tant de tact, d'expérience et d'impartialité, est la sienne. On le flatte, on le cajole, on le redoute ; les trois gros- bonnets du quai d'Orsay tremblent devant lui. Mais Ircve à ce sujet! M. de Saint-Vallier a trop nui à ma carrière pour que je puisse parler de lui avec sang-froid. Tout ce qui se passe, au surplus, dans ces antichambres d'intrigues, ces salons d'envie, ces bureaux de haine, m'inspire un tel dé;^oût que je quitte Paris avec une vive satisfaction.
C mbien offre plus d'intérêt, combien est plus indépendante notre carrière à l'élranger; cette pensée me venait en ri?trouvant, dans la journée, Emmanuel d'Harcourt, notre jeune attache de Rome, inféodé malgré lui au cabinet de tous les ministres. Il est devenu, m'a-t-on affirmé, Thôte recherché de Compiègne et des Tuileries. Il est élégant, très-hlond, I lein de distinction et d'esprit. Mais n'est-ce pas surtout le fils. du marquis d'ilarcourt et de la trèsgrande dame qui a écrit le beau livre Madame la duchesse d'Orléans (la marquise d*Harcourt, née de Sainte-Aulaire), qu'on se fait un malin plaisir d'attirer à soi et d'enlever aux cercles orléanistes et aux salons du faubourg Saint-Germain? Comme il était autre, mon brave d'Harcourt, lorsqu'il débarquait pour la première fois à l'ambassade de Rome. Il avait vingt ans alors, tout imprégné encore des parfums de la forte et austère éducation maternelle. Comme ses manières et ses goûts tranchaient alors avec ceux de nos jeunes attachés de Rome ! Il a bien vite, il est vrai, appris à hurler avec ces loups, qui du reste, n'avaient rien de bien farouche. Aujourd'hui, il est tout à fait transformé; il n'a cessé cependant d'être très-simple et très-affectueux avec moi, n'oubliant pas l'accueil qu'il avait reçu de madame d'Ideville à Rome.