‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée i Dresde. — Le miriîslre de France, baron Forth-ltouen. — La famille du ministre. — Le baron de Beust. — Le baix>n de Breteuil. — Aspect de Dresde. — Souvenirs de la princesse de Hetternich.

Dresde, 24. décembre 1867.

Je suis arrive ce matin à une heure, après un Toyage très-fatigant. Décidément, quand vous viendrez à Dresde, vous prendre/, une autre voie ; deux mortelles nuits passées en wagon, c'est trop pour ¥ous>el les «enfants. J'ai trouvé la neige à Cologne; depuis elle ne nous a point quittés. L'Allemagne est froide à traverser, je vous l'assure. Enfin, tout s'est passé sans encombre ; voyage triste, silencieux. C'est à peine si j'ai regardé mes compagnons de route.

Jadis, j'étais plus causeur ; maintenant, rien ne

* Ce chapitre, ainsi que le suivant, est extrait de lettres écrites par l'auteui' à madame d'Idevilie, qui était restée à Pans.

JOUUNAL DTN, DIPLOMATE EN ALLEMAGNE. 7

m'est plus désagréable en voyage que de parler avec les gens que je ne connais point. J'avais assez h penser, enfoui dans mon coin, à ceux que j'avais quittés la veille.

Dresde, sous la neige, m'a semblé une ville fort gaie. Que sera-ce donc, lorsque ces arbres, ces pelouses nous apparaîtront, d'un vert tendre, au printemps ? Je suis assez bien installé à l'hôtel Victoria ; on y parle français. Les Saxons sont polis, affables, peu bruyants. Ma chambre, au rez-de-chaussée, est grande, chaude, et très-confortable.

Dans quelques instants, je vais aller chez M. Forth- Rouen, prévenu déjà de mon arrivée; je suis annoncé officiellement à Son Excellence par une énorme caisse de robes destinée à madame Forth-Rouen. J'avais très-complaisamment accepté, sur la prière de M. Rouen, cette mission de la modiste. En fait d'instructions et de dépêches, voilà tout ce que j'ai à apporter de Paris à mon ministre.

Tout le long de ma route, j'ai voyagé avec de jeunes officiers qui se rendaient dans leurs familles pour fêter la Noël. Ils étaient fort bien, qjuoique Prussiens. Dieu veuille, s'il faut ajouter foi à ces absurdes bruits de guerre, que nous n'empêchions pas certains d'entre eux d'aller, l'an prochain, embrasser leur fiancée et leurs petites sœurs !

Je sors de la légation de France ; accueil excellent, un peu trop chaleureux même ; en somme, assez bonne impression. M. Forth-Rouen a, paraît-il, beau-

coup^ connu mon père, lorsque ce dernier était député sous le roi Louis-Philippe. Dans une première lettre, qui ne* m'est jamais parvenue, ce qui semble assez extraordinaire, M. Forth-Rouen m'entretenait également de Beulé, dont il fait grand cas.

Je suis sûr que vous voudriez bien savoir quelle est la physionomie de votre nouveau chef. Il ressemble il M. de Wagner, en plus jeune : vous savez le ministre de Prusse, à Athènes? C'est un homme de soixante-cinq ans, petit, alerte, Vœil vif, moustaches et cheveux blancs, et d*assez bonne tournure. Il m'a invité à revenir ce soir pour être présenté à la baronne et admirer l'arbre de Noël de sa fille; enfin je dine demain chez lui : Voilà bien des choses!

Dresde, 25 décembre 1867.

J'ai passé, comme je vous l'annonçais, ma soirée à la Légation. J'étais arrivé à huit heures et demie afin de voir le fameux arbre de mademoiselle Denise; mais celte dernière, en demoiselle de six ans fort bien élevée, dormait déjà ; je n'ai donc pu, hélas 1 de toute la journée, embrasser un petit enfant. Cependant, dans la bonne ville allemande, que de jolies têtes blondes, que de bonnes petites joues roses ont été caressées, ^n ce grand jour I

Madame Rouen était seule. Peu de temps après est survenue une visite, le comte de Koennerilz ; notre ministre ayant été invité à un arbre de Noël du voi-

sinage, lin arbre de Noël officiel, nous sommes r^s^^.^^. lés seuls et ic me suis retiré à onze heures. Madahie Forlh-Rouen a le type brésilien très-prononcé ; elle parle beaucoup, ne manque pas d'esprit, et m^aparu cependant assez naturelle, ce qui est bien rare. Elle a vingt ans de moins que son mari ; c'est une aimable personne, grande, élancée, qui a compté parmi les pliis jolies ; elle a de fort beaux yeux, mais son teint est par trop étranger. Elle raffole de son enfant; c'est un de ses sujets de conversation préférés. Cependant ma soirée n^a pas été perdue : madame Rouen, que quelques-uns trouvent supérieure à son mari, a fait défiler devant moi, avec autant de complaisance que de malice, toute la société saxonne et le corps diplomatique.

Depuis douze ans, M. Forth-Rouen est àDresdef. Sa fille y est née, il y a six ans, et la mère n'est pas retournée à Paris. Depuis la naissance de cet enfant, on déleste le monde, on n'adore que son chez-soi, on sort à contre-cœur et seulement contrainte. Le mari est beaucoup plus mondain ; je crois même qu'il a un léger retour de jeunesse; en somme, ménage comme on en voit tant. Leur installation est des plus agréables; rbôtel de la Légation est une maison fort grande, confortable, située au milieu d'un vaste jardin ; malheureusement, le ministre est forcé de la quitter au mois d'avril, ce qui le déconcerte et lui ferait accepter presque avec résignation, malgré son amour pour Dresde, un changement de résidence. Cet hôtel m'a rappelé, en moins beau, sans le soleil,

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sans le ciel et sans les palmiers, notre ravissante villa de Rome. Pour nombre de gens aux goûts modestes, au caractère simple, rinslallation tient dans la vie une grande place.

M. Rouen est aimé et estimé dans la sociélé et le monde politique ; on le trouve plus Saxon que tous les Savons. La famille royale fait de lui très-grand cas ; mais son plus beau titre est d'avoir été Tami intime, le confident de M. de Beust, avec lequel il est resté en correspondance. Vous n'êtes pas sans savoir, vous, jeune femme de diplomate, que le baron de Beust a, pendant plusieurs années, administré avec tant d'intelligence, de sagesse et de succès le petit royaume de Saxe, que si son royaume est resté petit, il est devenu, lui, un grand homme. Après les désastres de Sadowa, TAutriche, affaiblie, désorganisée et fort à court d'hommes dTtat, a emprunté à la Saxe son premier ministre. Ceci se passe ainsi en Allemagne : on se prête les généraux, les hommes d'État. Or, les idées libérales, le tact politique, l'habileté administrative de M. de Beust, ont réussi à rendre déjà au pauvre empire d'Autriche un peu de force et de cohésion. — Il faut vous apprendre aussi que le ciel s*est mis de la partie en bénissant les efforts de M. de Beust*; jamais, dit-on, année plus fertile en Autriche et en Hongrie; les vins, les blés, les productions de toute nature encombrent les

* La retraite, ou plutôt la diminution du crédit de M. le comte de Beust, aujourd'hui ambassadeur d'Autriche à Londres, csl due à trois causes principales : il était protestant, il était libéral et, de plus, il

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marchés ; depuis un siècle, semblable prospérité ne s'était vue dans les campagnes. Les fabriques, les usines, les ateliers, tout est florissant ; tandis que, chose singulière, la grande et forte Prusse est pauvre ; • la misère y est générale, les impôts lourds, et les vainqueurs sont forcés d'emprunter aux vaincus.

J'ai vu dans la journée mon prédécesseur, le baron de Breteuil ; il est beaucoup plus malade qu'on ne me l'avait dit. On lui a donné l'assurance qu'il se* rait nommé consul général dans une quinzaine de jours, mais je doute qu'il puisse, désormais, remplir un poste quelconque. Il a épousé, il y a trois mois, une très-jolie personne , la comtesse Loss, jeune polonaise fort connue à Dresde. Elle m'a paru une personne excellente, dévouée à son mari, et Breteuil aurait pu tomber plus mal. Ai-je besoin de vous dire que le ménage m'a accueilli un peu trop les bras ouverts? Mais nous n'aurons pas le temps d'établir de bien grandes relations. Il n'aurait tenu qu'à moi d'entrer en possession du logis et du mobilier du ménage, d'autant plus que Breteuil, suivant .Fusage de la plupart des diplomates, aimait à la folie le bric-à-brac, les vieux tableaux, les livres, les porcelaines, et Dresde est le pays béni de la curiosité. Mais je préfère vous attendre. Nous aurons donc à courir les boutiques ensemble. Savez-vous,

n'a jamais pu réussir, auprès de la haute ariUocratic autrichienne, à taire pardonner sa nationalité de Saxon et son origine relativement modeste. Il faut ajouter à cela que M. de Beust était considéré an Autriche presque comme un intrus.

madame, que, depuis que j*ai fait votre éducation à Rome, vous êtes devenue trcs-forte comme connaisseur?

Le théâtre de Dresde est un des meilleurs d'Allemagne, ce sera une ressource pour nous, et vous pourrez admirer Wagner dans tout son épanouissement. La ville que j'ai parcourue aujourd'hui vous plaira-t-elle autant qu'à moi? J'en doute, étant, par don de nature, plus prompt à l'enthousiasme que vous. Cependant, en tant que ville allemande, c'est la plus gaie, la plus pittoresque que je connaisse. Les maisons sont entourées de petits jardins; on rencontre des squares de tous côtés et TElhe, le plus mngniOque dec fleuves, a des bords enchanteurs ; pour le moment il roule des glaçons, mais nous ne serons pas toujours en hiver.

La ville est divisée en deux parties, reliées par deux ponts magnifiques; ce sont VAltstadt et la Newstadt. Dans VAltstadt se trouvent palais, églises, théâtres, et dans la Newstadt les casernes, les principaux établissements militaires et quelques palais. C'est dans la Newstadt que résident de préféi^ence les officiers retraités.

Les traîneaux commencent à paraître. Quels cris de joie pousseraient André et sa sœur ! Avec un peu d'imagination et en fermant les yeux, je rhe représente Dresde au printemps ; ce doit être la plus séduisante, la plus coquette des capitales. Dieu veuille, avec la permission de M. de Bismark, que nous restions ici de longues années !

Dresde, 25 décembre 1807.

Vous avez trcs-bien fait d'aller, seule, au service de madame Raimbeaux et d'écrire à la pauvre madame Armand. C'était une femme de grande valeur, et comme sa fille l'adorait! Vous sou venez- vous de ces bonnes soirées un peu sérieuses, que nous avons passées à Rome, chez ces dames, avec Messeigneurs de Mérode et Raslide?

Dresde, je l'espère, vous plaira. Toutefois, pour vous y trouver heureuse, il faudra vous rappeler souvent Athènes et ne pas trop penser à notre chère Rome ! On se préoccupe beaucoup ici des intentions de la France. Lés grands événements qui peuvent survenir d'abord en Italie, puis en Allemagne, changeraient, en yn instant, la situation de la France à Dresde. Au premier coup de canon, la légation française en Saxe serait supprimée, et il nous faudrait plier bajage. Tout me fait croire que nous ne ferons pas un long séjour à Dresde. Vraiment, ce sera dommage, car exil pour exil, celui-là est certainement moins rigoureux que d'autres. 11 est vrai que je me trouve bien un peu partout et que je possède le précieux secret de découvrir le bon côté de toute chose.

Les logis sont assez rares, à Dresde ; de mémoire, on n'avait vu si grande affluence d'étrangers. D'à-'

bord, les Russes et les Polonais v viennent de fondation ; cette année, les Américains et les Anglais ont envahi la ville ; c'est le reflux de notre Exposition du Champ-de-Mars ; on ne sait plus où se loger ; demain, je verrai des appartements, mais je suis assez embarrassé pour vous installer même sous un abri provisoire.

J'ai dîné. ce soir à la Légation, dans l'intûnitc. Le minisire est de la bonne école : son cuisinier est excellent. Ainsi que je vous le disais, la petite fille de la maison est passée à Tétat d'idole, comme les enfants longtemps désirés et survenus après vingt ans de mariage. Elle est assez mignonne, mais ne dit pas un mot de français. C'est une singulière idée, d'autant plus que son père, de son côté, ne sait pas un mot d'allemand ! Je n'ai, qu'à me féliciter de l'accueil que^ j'ai reçu dans cette maison; mais je demeure persuadé que nous resterons dans d'excellents termes avec le minisire et sa famille, à la condition de nous voir rarement et sans intimité.

D'après ce que j'entends dire et d'après ce que je remarque, depuis mon court séjour à Dresde, le corps diplomatique est peu uni, chacun ayant sa coterie. Ici, les nouvelles de Cour, les petites intrigues du monde allemand et russe absorbent beaucoup, et comme partout ailleurs, soit dit sans vous offenser, les hommes sont bien meilleurs que les femmes.

Dès mon arrivée, un quiproquo m'a beaucoup direfti. La femme, fort excentrique, d'un secrétaire

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Je la légalFon russe, madame Brawura, prétendait absolument vous connaître. Vous étiez grecque ; Tamie intime de la baronne de Talleyrand, laquelle vous avait mariée à l'ami intime de son mari ; de plus vous étiez petite, fort coquette, d'une élégance à désespérer, et je ne sais combien de fois millionnaire. Jugez si votre arrivée était attendue avec curiosité, anxiété et terreur. J'ai rétabli les faits dans toute leur simplicité et calmé les inquiétudes de nos belles dames.

Vous ignoriez sans doute, ainsi que moi, que la princesse de Metternich, avant de faire les grands jours de Paris, avait été ministresse à Dresde. C'est ici même que le prince Richard et elle ont fait leurs premiers débuts dans l'emploi , très-bien rempli, d'ailleurs, de chefs de mission. Vous devez bien penser qu'ici la princesse faisait la pluie et le beau temps, encore plus qu'à Paris; c'est elle qui conduisait la société à grandes guides, et la ville et toutes les bonnes Altesses saxonnes étaient ravies de marcher à sa remorque. C'est une étrange personne et je regrette aujourd'hui que nous ne Tayons pas connue. 11 est vrai que ce monde de Paris et des Tuileries me plaît modérément, il se prodigue trop, et pour ne perdre aucune illusion, je préfère ne pas le ^oirdeprès. Le prince'de La Tour-d*Auvergne me Wâmait de- ne pas nous être fait présenter à notre souveraine. Mais, bahl ce sera pour plus tard. Les étrangers s'étonnent de ce peu d'empressement. Après tout, ce n'est point indispensable : puisque

je n'ai pas l'honneur d*êlre connu personnellement de Leurs Majestés, mon dévouement à les servir en sera d'autant plus désintéressé.

Ce matin, guidé par un jeune Français que j*ai retrouvé ici et qui étudie la langue allemande à l'école de commerce de Dresde, j'ai parcouru la ville. Le temps était superbe : glace et soleil. Tous les bourgeois de Dresde étaient dehors. Songez donc, la Noël, la plus grande fête d'Allemagne !

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