CHAPITRE IX
Daveluy, directeur de l'Ecole d'Athènes. — Dîner à la Cour. — Mort de M. Daveluy. — Le Vendredi-Saint. -^ Cérémonie du i^ermeut. — Départ du roi Georges. — Les fêles religieuses à Athènes. — La Pâque. — Voyagea Mégare. — La fêle des jardins. — L'enterrement de l'archevêque.
Athènes, 24 avril 1867.
L'état du directeur de l'École d'Athènes, M. Daveuy, empire chaque jour. On l'a transporté, d'après 'avis des médecins, à l'hôpital militaire où il peut ecevoir des soins plus énergiques et mieux entendus, •es pensionnaires, MM. Dumont, Bigot et Blondel ont u une discussion assez vive avec le ministre au su- 't de ce transfèrement qui avait été opéré sans qu'il n fût averti. M. de Gobineau avait affaire à des gens foids, maîtres d'eux-mêmes et indépendants de son utorité de ministre de France.
M. Daveluy est, depuis fort longtemps, directeur ^l'École d'Athènes. C'est un homme d*espril, tin.
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de grande science et dont la conversation est à la fois intéressante, élégante et nourrie. On lui reproche d'être susceptible, ombrageux, très-autoritaire, et les rapports, entre les élèves de TÉcole et lui, ne sont pas toujours faciles. Bien que fort instruit, il a peu produit, je ne sais pourquoi. Aussi, malgré lui, en veut-il à ses collègues, et surtout aux anciens pensionnaires d'Athènes dont les œuvres ont eu un retentissement quelconque. Je crois que personne ne connaît mieux que lui la Grèce et les mœurs de ses habitants. 11 est hospitalier, généreux, mais ne veut pas comprendre que les trois jeunes savants que 1 la France envoie à Athènes pour entretenir le feu sacré des belles-lettres et de rarchéologie, ne sont pas de petits attachés délégation, destinés à donner du relief à sa situation ; enfin, que la place de directeur n*est autre chose qu'une honorable et agréable sinécure. M. Daveluy avait déjà éprouvé, il y a qodques années, les atteintes de la maladie cruelle qui le terrasse. Son état est des plus graves; nous craignons un triste dénoûment.
Les nouvelles de France sont toujours mauvaises. Les bruits sinistres de guerre nous arrivent de toutes parts. Dieu écarte de nous ce malheur!
Alhèoes, 24 avrU 1867.
Grand diner à la Cour donné par le Roi au Corps diplomatique à Toccasion de son départ et de Tarri-
vée^u régent. Très-belle fête dans la salle de bal. Un orchestre excellent a joué pendant le repas. Hadji-Petros et le général Golocotroni fne prennent à partie, et m'interrogent avec intérêt sur les mœurs parisiennes.
Le Roi est impatient de quitter son royaume ; cependant, depuis que son oncle est à Athènes, le jeuile souverain semble transformé, tant il est heureux de pouvoir parler avec abandon des siens et de ses affaires personnelles. Depuis quatre ans, en effet, c'est la première personne de sa famille qu'il voit. ..
Athènes, 25 avril 1867.
M. Théocaris, ancien ministre, est mort hier. Aujourd'hui à six heures s'est éteint, comme on le prévoyût, M Daveluy. C'était un homme de bien, très-charitable, et il sera regretté par les pauvres d'Athènes. Il avait soixante-dix ans environ, et depuis dix-huit ans dirigeait l'École d'Athènes.
A neuf heures, départ du roi Georges pour son grand voyage, sur le bateau grec, la Patrie. C'est le départ de Jason pour la conquête pacifique d'une charmante princesse. — Nous allons voir la vieille madame Gaspari, veuve de M. Fauvel, consul de France à Athènes avant la révolution. La famille de Gaspari est la plus ancienne famille française de rOrient ; elle a peuplé les consulats depuis deux siècles. Près de la maison Gaspari sont établies les sœurs
de charité françaises ; la supérieure nous parle avec attendrissement des derniers moments de M. Daveluy. Cet universitaire est mort avec une résignation chrétienne des plus rares, en accomplissant tous ses devoirs.
Athènes, 26 avril 1867. ^
A Athènes, le vendredi-saint Grec se célèbre d'une façon pittoresque. Les églises sont pleines de fidèles tout le long du jour. Le soir, procession du càrptis Dominik travers les rues de la ville, chacun raccompagne tenant à la main un cierge allumé. Des pétards, des fusées partent à tous les coins des rues. Les Grecs pratiquent; mais quelle religion! Je me trouvais dans une maison; plusieurs messieurs jouaient et buvaient en fumant. — « Oh! dit Tun d'eux, n'oublions pas d'aller communier. » Ils sortirent tous, en effet, et se rendirent à l'église pour faire leurs Pâques.
Toute la journée, des troupeaux de moutons sont entrés dans la ville, chaque paysan portant le sien autour du cou, comme le bon pasteur. Les préparatifs de la Pâque sont un grand sujet de préoccupation pour les Athéniens. Les boulangers préparent leurs galettes avec les œuTs rouges incrustés dans la pâte ; les épiciers établissent en plein vent, des comptoirs garnis de drapeaux et de fleurs ; à tous les coins de rue on vend des cierges et des comestibles.
Athènes, 28 avril 1867;
Agneaux rôtis et pétarades, voilà toute la Pâque , grecque. Dans tous les jardins, dans toutes les cours, aux portes de chaque maison, on voit cuire Tagneau légendaire, embroché dans une pique de bois. Deux pierres servent d*étai, et un homme et une femme agenouillés tournent patiemment la broche durant deux ou trois heures.
Athènes, 4 mai 1867.
De France nous recevons, cette fois, la confirmation des nouvelles pacifiques. La conférence se réunit à Londres pour tenter un accommodement. Ce serait fort heureux, et je voudrais bien que nous puis3ions nous en tirer à notre profit, sans rien laisser de notre honneur.
Athènes, 8 mai 1867.
Nous rencontrons, à la légation d'Angleterre, M. et madame Zaïmi, Grecs distingués; le vieux général Church, très-vert malgré ses quatre-vingt-dix ans; M. Mansel, Genevois, oncle de M. de la Rive, allié des Cavour, qui a épousé la nièce du Philhellène
Héfurd : eiceOent coople de lâôO. M. Enkine put prochainement poor l'AngirtriTC,
La paÎT semble assorée. Dieu merci, et, celte fois encore, nous éTiteroos la gnerre. et sans hnmfla' tion, je l'espère. Les joarnaax nous apprennent que le Roi a été fort bien reça par nos Majestés. L'anp^ reur est venu le chercher à son hôtel et l'a conduit auprès de rimpératrice, qui a embrassé sur les deux joues Georges T', roi des Hellènes. Ces! le régent qui nous a donné lui-même ces détaSs, d'après une lettre de son neveu. On parle d'un succès en Crète ; mais n*est-<e pas toujours la même antienne, et les choses en sont-elles plus avancées?
Athènes, 10 mai 1867.
Voyage à M^re. Départ à six heures avec les Testa et madame Yassos, leur fille. Route déjà connue jusqu à Eleusis. D*Éleusis à Mégare, nous côtoyons la mer, ayant sans cesse devant les yeux Salamine, Tiie et le golfe. Mégare, bâtie sur une colline élevée, au bord de la mer, avec ses maisons blanches, sans toit, terminées par des terrasses, produit un étrange effet. C'est le pur Orient. Notre chef, Timoléon Vassos, député de Mégare, est un charmant homme, très-instruit, vif, gai, excellent coin- /^
pagnon ; de tous les Grecs que je connais, avec le capitaine Colocotroni,. c^est celui qui m'est le plus sympathique. A Mégare, tous les habitants, grands et petits, adorent Vassos, dont le père, le vieux général de Tin dépendance, était le camarade des pères et des grands-pères» Aussi nous reçoit-on chez Pun d'eux, comme de véritables parents. Les femmes de Mégare n'ont pas usurpé leur réputation. Quels yeux ! quels regards! Dans la physionomie, dans les attitudes, une réelle distinction. A Mégare, depuis plusieurs années, nous dit-on, il n'est pas mort un enfant; aussi marche-t-on littéralement sur cette adorable marmaille. Tous vivent au grand air; comme cette santé admirable que donne aux petits Mégariens la brise de mer ferait envie aux pâles habitants de nos villes. Dans cette petite ville de 4,000 âmes, deux femmes mariées seulement n'ont pas d'enfants. En 1829, il y avait à Mégare 800 habitants; en 1867, 4,200. Les Mégariens sont gais, beaux, bien portants et tous cultivateurs. École tenue comme je n'en ai vu nulle part. La population est laborieuse. Il n'y a pas à Mégare de ces piliers de café et de ces oisifs qui inondent Athènes. Cette excursion me réconcilie un peu avec la Grèce,
Athènes, 11 mai 1867.
La nouvelle d'une victoire des Grecs sur les troupes d'Omer-Pacha serait cette fois, dit-on, assez po-
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sitive. Cependant, ce ne sont pas 6,000 Masulmans restes sur le carreau contre 800 Grecs morts, comnut Tannonce le xevrs Xe:r:a ; mais M. Erskine m'assGrait, ce matin, quMl devait y avoir eu, en réalité, on petit engagement heureux pour les Grecs.
Le roi Georges est à Berlin en ce moment; mais ici on parle surtout de la bonne réception faite aa jeune Roi par notre Empereur. Sa présence à Paris aura coïncidé avec les nouvelles de la Conférence de Londres. Cètle paix, si nous l'avons glorieuse, sera bénie par tous. Mais je tremble que la Prusse, en tout ceci, ne nous joue un tour.
AUiènes, 13 mai 1S09.
C'est aujourd'hui le 1" mai, d'après le calendrier grégorien. On célèbre à Athènes la fétc des jardins, la fête des fleurs. Au lever du soleil, les habitants sortent de la ville et se répandent dans ce qu'on appelle ici Icis jardins et dans la campagne pour danser, boire et saluer l'arrivée du printemps,, ou, pour mieux dire, la Gn de cette charmante saison. En effet, nous marchons vite en Grèce : depuis plusieurs jours, déjà, les roses sont épanouies, et ont eu le temps de se flétrir; les gazons et les prairies sont brûlés, et la végétation est à son déclin. Le beau jardin du prince Soutzo est ouvert dès six heures du matin aux nombreux amis conviés à prendre, sous les ombrages, le café et le chocolat. Des jeunes filles,
en blanc, amies et parentes de la jolie princesse Phrosso, font les honneurs avec une grâce exquise. On a dansé ensuite dans le salon, puis à onze heures, chacun rentrait chez soi pour dormir. Le soleil était déjà brûlant, et les rues devenaient désertes.
Athènes, 15 mai 1867.
L'archevêque métropolitain d'Athènes vient de mourir. Ses funérailles ont eu lieu avec plus de pompe encore que celles du général Kalergis. — Mais voici un détail horrible que je ne pourrai ou-^ blier. — Le mort, revêtu de ses habits pontificaux, la crosse à la main, la mitre en tête, est placé sur son fauteuil métropolitain, et promené ainsi dans les rues, sur un brancard richement orné. — Rien de plus hideux à voir que ce cadavre rivé sur son siège. Les traits du vieillard étaient déjà décomposés, malgré le vermillon dont on avait couvert les joues; le mouvement des porteurs et le vent agitait ses cheveux blancs épars; la tête, branlante et inerte, se balançait comme dans le sommeil. — Enfin, cette exhibition et cette promenade lugubre ont duré plus de deux heures, avant que l'infortuné, dépouillé de ses vêtements, ne fût étendu dans son cercueil et reposât dans la terre.