‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 5 sur 40 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Noël & Dresde. — Le club la Bessource — Le second théâtre. — Le quartier anglais. — VAUmarkt. — Le vicomte du Ponceau. — Le 1" janvier à la Cour. — Le jeu du roi.

Dresde, 26 décembre 1867.

Je suis allé entendre la messe à l'église catholique, annexée au ^ieux palais du roi. Les deux édifices sont fort beaux. En Saxe, la majeure partie du peuple est luthérienne. Toute la famille royale et presque toute la Cour est catholique. Le vieux roi Jean et la reine étaient dans leur tribune. L'église, quoique fort grande, était entièrement remplie; les femmes d*un côté, selon la coutume d'Allemagne, les hommes de Tautre. Mais, ra^ïsurez-vous, nous ne serons point séparés dans cette maison de Dieu ; en face les tribunes de la Cour, sont réservées des* tribunes au corps diplomatique. Pour la première fois, j'entendais la célèbre musique de la chapelle royale ;

chaque dimanche, même exécution. Des chœurs d'hommes et de femmes, des soli puissants, accompagnés par Torgue, les violons, les trompettes, les tambours, enfin, par un des orchestres des plus complets et des mieux exercés. L'effet de cette musique religieuse est très-saisissant. Cet admirable orchestre, supérieur, dit-on, à celui de notre Conservatoire, coûte fort cher au roi; mais la troupe fait double emploi et sert également, en majeure partie, au théâtre, lequel est entretenu sur la cassette particulière de Sa Majesté. Je me propose d'aller demain, tout seul et comme dilettante, entendre le Prophète, Ce soir, sitôt après dîner, M. Rouen m'a engagé à prendre congé de la baronne, et m'a conduit au cercle qui a le nom français la Ressource. C'est le club élégant et sérieux de Dresde, la réunion de la noblesse et de l'armée. Assez bien installé, muni de livres, de journaux étrangers, bonne table modeste, c'est, en effet, une vraie ressource. . On y parle fort peu français et on y joue beaucoup au whist. Connaissant très-imparfaitement et l'allemand et le whist, et peu jaloux de me répandre, je ne serai pas un habitué du cercle la Ressource,

Dresde, 26 décembre 1867.

Malgré Texcellent mode de chauffage usité en Allemagne; malgré les tapis et les doubles fenêtres.

le froid pénètre dans les appartements de rhôtel Victoria. '

A cinq heures, selon Tusagc allemand, je suis allé dîner avec mon jeune frangais dans une vraie taverne. On paraît manger très-médiocrement à Dresde; il est vrai que la bière tient une grande place dans le repas et même dans l'existence.

Il nous a été impossible de trouver un fatiteuil au Théâtre royal, tant est grande la cohue d'étrangers et de provinciaux attires par les fêtes de Noël ; je me suis rabattu sur le second théâtre (Zweite Theater*), comédies de genre, vaudevilles, opérettes, etc.

Je n'ai pas compris un traître mot de la pièce. Toutefois, grâce à mon jeune interprète, j'ai passé une soirée intéressante. Les acteurs sont bons, c'est une troupe qui arrive de Vienne. Les couplets politiques contre le Pape, l'Empereur, la Russie, la I^russe étaient distillés parles acteurs, applaudis n outrance et, la plupart du temps, bisses. Ce qui me " console, c'est qu on y maltraite un peu tout le monde. ^ i (Cependant, il faut bien le dire, le sentiment national ^^, allemand prime tout. D'après ce que j'ai pu entrevoir, cette grande idée, un peu abstraite pour nous . autres Français, réunit presque tous les Germains, ï^^jour où il faudra arriver à l'application et donner

* Le Zweite Theater n cessé d'exister; depuis 1869, il a dté rem-

' P'>cé par VAlberts-Theater, dans la ville neuve ou Neustadt, et

» P3f le Hesidenz-Theater, dans la ville vieille ou ÀUsladt. Ce qu*on

eî- appelle aujourd'hui Zweite Theater est une salle construite dans

le Grand-Jardin (le bob de Boulogne de Dresde), et l'on n'y joue

^^' ^«ependantla belle saison.

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une forme politique à cette théorie, les dissentiments commenceront à surgir. Mon Dieu ! qui sait si ces mêmes Allemands ne maudiront pas tous un jour l'ambitieux Bismarck, le croquemitainc des grandsducs et des petits rois?

Graduellement, sans secousse, au moyen de l'unité des douanes, de Funité de monnaie, de l'unité de poste, de Tunité militaire, ils arrivaient à leur rêve, à la grande patrie allemande. En même temps, les petits Etats en miniature administrés sagement, gouveroés paternellement et libéralement par leurs anciens souverains et grands-ducs, conservaient leur autonomie sans cesser de faire partie d'un grand tout.

Dresde, 27 décembre 1867.

Aucun succès dans ma course aux appartements meublés. Il faudra nous résoudre à faire comme en Grèce : louer une maison et acheter des meubles. Dans ce qu'on appelle à Dresde « le quartier anglais, » j'ai visité des maisons très-vastes, au milieu de squares, mais cela est trop caserne, trop américain* En dépit de lout, le vieux Dresde m'attire* J'aime les souvenirs du passé, et il ne me déplaît point de vivre en plein dix-septième siècle ; décidément, c'est de ce côté que nous fixerons nos pénates*

Dresde, 28 décembre 1867.

Tantôt, j'ai vu un grand appartement, an premier étage, situé Altmarkt, c est le plus gai que j'aie trou\é. Puisque nous sommes en exil, ne faut-il pas, pour Yous distraire, rechercher Tanimation, le mouvement? Nous aurons du soleil partout, de grandes fenêtres et la vue sur deux places Irès-animées, celle du Vieux-Marché et celle de VÉglise-de-la-Croix, Nous serons près du palais, des musées, de Téglise catholique, de la cour, dans le centre du commerce ; enfin, j'arrête ce logis, il faut en finir : j'espère que vous vous y plairez. La maison est ancienne, mais l'appartement est très-confortable ; de plus, c'est un appartement historique, il était habité en 1812 par le général de Gouvion Saint-Gyr, et pendant vingt ans par le grand poëte allemand Louis Tieck (né le 31 mai 1773, àBerlin, où il mourut le 28 avril! 853). Le froid devient des plus vifs; la neige tombe sans relâche à flocons longs et serrés ; on n'entend plus que les clochettes des traîneaux qui sillonnent la ville ; toutes les voitures à roues ont disparu. Je viens de faire l'emplette d'une pelisse, et, en mQ voyant enCoui dans mes fourrures, j'ai songé avec ij mélancolie à Rome, à Athènes, au soleil de décembre [ €t au bois d'orangers. Je me suis souvenu alors de la gaieté que nous causaient les lettres de mon ami

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Amclot de Chaillou, secrétaire d'ambassade à Saint- Pétersbourg, terminées invariablement par ces mots : « Fourrure et résignation ! »

Le jeune attaché, si impatiemment attendu par M. Forth-Rouen, le vicomte du Ponceau, est de retour depuis hier soir. Je regrette qu'il ne vous ait pas rencontrée chez vous, j'aurais pu lui parler de vous et des enfants. C'est un très-aimable garçon, intelligent et gai, et admirablement élevé. Encore un attaché de l'école de d'Harcourt, c'est-à-dire solidement trempé par l'éducation de famille, et qui sent son pur faubourg Saint-Germain. 11 ira peu dans le monde, ayant perdu récemment son oncle, le duc de Luynes.

Nous avons diné ensemble chez M. Rouen avec les Rreteûil. Les deijix dames étant en froid, c'était la première fois que madame de Breleuil était invitée à la légation. On a proûté de son prochain départ de Dresde pour faire une politesse. Madame Rouen a été des plus aimables pour les nouveaux arrivés; elle aime beaucoup à parler, ce qui d'ailleurs rend la conversation agréable et peu fatigante, l'interlocuteur n'ayant jamais à placer un mot. Duns la diplomatie, il faut savoir écouter et se taire. Nous sommes ici à bonne école.

Je ne vous ai point encore dit que j'avais retrouvé d'excellents amis de Turin, qui m'ont accueilli avec une joie qui m'a profondément touché, c'est la famille de M. de Lima, ministre du Brésil à Berlin ; malheureusement ils vont quitter Dresde dans un

mois. La famille est composée de madame de Lima, (le sa sœur, une cliarmanle veuve, et de délicieux cnfaots. La jeune fille, Amélie, avait onze ans quand j'ai quitté Turin, elle en a seize aujourd'hui ; jadis, nous nous aimions beaucoup, maintenant c'est une ravissante jeune fille; vou« seriez heureuse de me voir choyé comme je le suis dans cette maison amie, où Ton vous connaît déjà et où Ton vous aime.

Dresde, 20 décembre 1807.

Le dégel a commencé ce matin; les rues sont pleines de boucet j'en suis à regretter la glace et la neige. Mais je suis averti que dans quelques heures, peut-être, le froid va recommencer de plus belle.

Je ne puis vous dire combien je suis enchanté d'avoir pour collègue le jeune du Ponceau. Nous aurions^pu tomber sur un petit monsieur quelconque, ïïiab, prétentieux ou nul, tandis que celui-là est charmant. Il connaît assez bien le fort et le faible de j '^ société saxonne et , depuis une année environ 4^'il est à Dresde, il a acquis une excellente situant tion, grâce à son tact et à son caractère indépendant. Je commence demain ma première leçon d'alleli; mand avec le professeur Ilesçèle, qui m'a été indiqué n par M. du Ponceau. C'est un homme fort instruit et u^ connaissant à merveille le pays où il réside depuis

it

. vingt-cinq ans. Il est «uisse, d'Estavayer-le-Lac, et goûte fort peu le système politique prussien.

Il y avait hier grande soirée et concert chez le comte Platen ; mais je me suis dispensé de cette fcte qui n'était pas absolument obligatoire. Le. comte Platen est hanovrien ; il occupait, avant la guerre de 1866 et l'annexion violente du royaume de Hanovre à la Prusse, une position très-importante à la Cour du roi dépossédé. Après ces tristes événements, le comte Platen-Hallermund a été accueilli à la cour de Dresde et est intendant-général du Théâtre royal, charge qu'il occupait à laxîour de Hanovre. Ses sympathies ne sont pas prussiennes ; faut-il s'en étonner et lui en vouloir? *

Hier soir, à sept heures, mon ministre est venu me prendre en équipage et nous nous sommes dirigés vers le palais, pour présenter au roi nos hommages; le vieux château a vraiment bon air, il remonte au treizième siècle et a été restauré dans les siècles suivants. Les grandes salles, revêtues de tapisseries et de peintures à fresque, datant de deux siècles, ressemblent peu aux salons style Charles X du palais d'Athènes, appropriés à cette monarchie de si fraîche date. La monarchie saxonne, quoique plus respectable et plus antique, y compris ses électeurs, est-elle plus solide? Je n'en sais rien ; toutefois on trouve encore une sorte de prestige et de grandeur dans cet attirail du vieux temps, dans cette étiquette scrupuleusement observée, au milieu de cette cour pleine de gravité. Tout est, au moins.

curieux à observer; profitons-en. Qui sait si dans quelques années, il n'en sera pas en Allemagne des anciennes monarchies et des petites Cours comme des diligences et des quinquets?

Je me livrais à ces réflexions en parcourant ces longues galeries encombrées de chambellans et de gardes. Dans la salle du trône sont réunis le corps diplomatique et les étrangers de distinction. Les hommes se tiennent à droite, les dames à gauche, les dames toutes en robe de cour, manteaux à queue. Les grands maréchaux, les chambellans circulent, vont et viennent, et préparent les présentations. Puis, tout à coup, la porte du fond s'est ouverte et le Roi a paru, précédé d'autres chambellans et suivi de la reine. Puis venait le prince royal Albert et sa femme (la princesse Wasa, la même qui faillit devenir impératrice et refusa assez sèchement Ja couronne de France), enfin le second prince, Georges et son épouse (une princesse de Portugal) , fort grande et jolie, irtèrede trois enfants. Quant au prince royal Albert, l'héritier du trône de Saxe, il n'a point de descendance, ce qui doit naturellement Taffliger beaucoup.

Sa Majesté le roi précédant la reine, les princes et les princesses, s'approcha de chaque personne présentée ou nommée et lui adressa quelques mots plus ou moins aimables, suivant l'inspiration ; puis au tour du voisin, et ainsi de suite.

Le roi Jean et la reine Amélie sont nés en 1801, vous voyez leur âge; ils sont affables, sérieux, assez

distingués. Le prince royal est, dit-on, raide ; le second serait plus intelligent et plus aimable. Quant aux deux princesses , elles sont également charmantes, gracieuses et polies. Leurs Majestés et Leuis Altesses m'ont parlé de vous, de nos différents séjours à Rome, à Athènes; mais, vous l'avouerai-jc, je n'ai pas retenu textuellement les paroles mémorables qu'Elles ont daigné m'adresser.

La cérémonie des présentations terminée, on se retidit dans une autre salle où se trouvaient les personnages de la ville, les fonctionnaires et autres familiers de la Cour... Nouveau cercle; ces promenades royales, sortes de revues passées dans un salon, s'appellent cercles.

Ceci fait, des laquais apportèrent gravement, comme an théâtre, quatre tables à jouer, et autour de chaque tabh, trois tabourets et un fauteuil. Ces préparatifs ne laissaient pas que de m'intriguer; j'appris bientôt que nous allions assister au Jei^ du roi^ et de la famille de Saxe. Trois dames du corps diplomatique, en l'absence de princesses étrangères ou autres plus grands personnages, prirent place à la table du roi Jean. La reine. eut pour partners trois diplomates désignés selon leur rang, et les deux princesses, de môme. Puis, aussitôt, autour de ces tables, défila l'assistance, composée de tous les personnages présents, petits, grands et moyens. Chacun, en passant, de saluer et d'incliner l'échiné, selon ses aptitudes, toujours comme au théâtre. Ce défilé ne manque pas de piquant [)Our l'observa-

leur : c'est bien un usage du bon vieux temps. Avec un peu ou, plutôt, avec beaucoup d'imagination, je me figurais être à Versailles devant le grand roi, au milieu des seigneurs de la Cour de Louis XIV.

Le roi et les princesses, tout en battant leurs cartes et coupant les atouts, saluent, lorsqu'ils lèvent les yeux, les personnes qui passent, ce qui contribue à donner aux Majestés et à leurs partners de fortes distractions. Le v^hist terminé, les souverains se retirent et, le lendemain, les élus du jeu reçoivent leur gain, à domicile, des mains d*un petit chambellan. Il est de règle que les joueurs qui ont perdu ne paient point. La Saxe est grande et généreuse I

Les dames et les demoiselles d'honneur, les grandes mailrcsses ont assez bonne façon ; elles sont trèsraides, mais distinguées. Les officiers saxons sont généralement très-bien, par la raison qu'ils se rapprochent plus de l'Autriche, leur infortunée alliée, que de la Pru:?se. Leur uniforme est sévère, leur tenue est belle ; presque tous ont la taille superbe et la tournure vraiment martiale. Il y a environ six ou huit bals de Cour chaque année : à cha ]ue bal, la cérémonie du cercle se renouvelle ; mais c'est seulement le 1" janvier qu'il y a « Jeu du roi K »

^ Ici se terminent les extraits des lettres adressées de Saxe à madame d'idcvillc. M.d'Ideviiic quitta Dresde dans le courant de janvier, et revint à Paris pour y chercher sa i'amiile.

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