‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 6 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Cologne. — Arrivée à Dresde. — Mort de la baronne Rouen. — Le professeur Hessèlè. — La terrasse de Briihl. — Le parti saxon et le parti prussien. — Avenir de la Saxe. — Opinion de l'avocat L.

Cologne, 7 février 1868.

Nous sommes partis hier matin de Paris par la gare du Nord. Notre voyage débute par le plus beau temps du monde; aussi, ai-je profité de ce printemps d'Allemagne pour passer la journée à Cologne et faire aux miens les honneurs de la ville.

D'abord, la cathédrale gigantesque, celte œuvre colossale du vieux moyen âge patient, plein de foi et de naïveté. Ah I comme le gothique parle plus à Tâme que les églises italiennes avec leurs dorures et leurs magnificences. Les vitraux modernes, que je n'avais pas encore vus, sont très-beaux. Non loin de la cathédrale, le pont du Rhin, cage tubulaire im-

mense, suspendue au-dessus du fleuve. Ce travail est intéressant, même pour moi qui ne suis pas ingénieur. Il y a quinze ans*, en allant à Vienne, porter des dépêches, je me souviens d'avoir traversé le fleuve sur un pont de bateaux.

De là, longeant le Rhin et suivant la voie ferrée, nous arrivons au Jardin zoologique. Cet établissement est presque aussi bien tenu que celui de Londres. Pourquoi à Paris n'avons-nous rien de semblable? A Cologne, comme à Londres, ces établissements appartiennent à des compagnies privées. — Notre Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne se rapprochera, dit-on, de ces beaux parcs animés.

Dresde, 8 février 1868.

On nous attend à la gare. Nous ne sommes donc point en pays perdu. Mais quelle triste nouvelle du Ponceau nous apprend : Madame Forth-Rouen est morte cette nuit 1 11 y a quelques semaines, je l'avais quittée déjà souffrante, mais personne ne songeait à prévoir une fin si prochaine. Cette lugubre nouvelle qui accueille notre arrivée frappe péniblement madame dldeville. La pauvre madame Rouen a été enlevée en quelques heures ; je la connaissais à peine, mais je ne puis oublier la grâce et la cordialité avec laquelle elle m'avait accueilli.

Les débuts de notre installation sont des plus pé-

nibics ; nous avons amené avec nous deux femmes de France ; nos autres domestiques sont allemands ; c'est à peine si nous pouvons nous faire comprendre d'eux. Il est vrai qne ces mille ennuis, ces séries de contrariétés passagères sont bien peu de chose : n'y sommes-nous pas habitués par métier? Dans toutes les occasions de la vie, je mets en pratique la maxime que me citait un jour le cardinal Antonelli, comme étant le secret du bonheur : « Dans les difficultés et les chagrins de ce monde, songez toujours au pire, vous supporterez patiemment le mauvais. » Les Breteuil viennent nous voir et se mettent fort obligeamment à notre disposition. Aimable refus et remercîments. Le soir, je me présente chez M. Forth- Rouen ; le pauvre homme est plongé dans la douleur, et je le trouve très-change.

Dresde, 10 février 1868.

Un service solennel a lieu à l'église de la Cour pour la femme du ministre de France. Le roi, ainsi que toute la Cour, y assistent dans leur tribune. Le baron Forth-Rouen, qui depuis douze ans représente la France à Dresde , est très-aimé du roi ; il ne l'a point abandonné aux jours de danger, et a fait preuve d'un grand dévouement au moment de la guerre entre la Saxe et la Prusse. M. Rouen semble

fort touché des témoignages de sympathie qui lui sont prodigués.

Dresde, 12 février 1868.

Le professeur Hessèle vient s'entendre avec nous pour les leçons d'allemand. — Il est établi depuis vingt ans à Dresde, où il s'est marié. Il est professeur d'État, ce qui est une position officielle, et avant la guerre il faisait un cours de français à l'école des cadets; mais, sur une invitation venue de Berlin, il a été remercié; il. continue cependant encore ses conférences à l'Ecole royale polytechnique, -r- Ses principes politiques très-arrêtés rendent sa situation, paraît-il, assez difficile. Dans ces moments de transition, où la malheureuse Saxe dépouillée, peu à peu, de ses éléments de force et d'autonomie, est accaparée chaque jour par la Prusse, il n'est pas prudent aux fonctionnaires d'exprimer trop haut les regrets du passé et leurs espérances pour Tavenir. — Le dé- >^ouement de M. Hessèle pour la Saxe a paru suspect, et le roi J.ean a sacrifié son serviteur.

C'est par le droit des armes et contre son gré que la Saxe, après 1866, a été assimilêfe à la Prusse, au point de vue militaire. M. de Bismarck ne l'ignore

pas, aussi le petit royaume est-il surveillé de trèsprès.

ble.

• Dresde, 17 février 1868.

Promenade en famille à la terrasse de Bruhl. C'est l'endroit le plus fréquenté de la ville. La vue est splendide; l'Elbe, large et limpide, coule au pied de la terrasse; puis le vieux pont couvert de passants, sillonné de voiture»; les dômes gigantesques et de forme asiatique de f église de la cour et du palais ; à Tliorizon enfin les collines et les montagnes • boisées de la Suisse saxonne. Je connais peu de panoramas plus gais, plus animés, plus riants. Cette longue terrasse avec son jardin, son restaurant Belvédère^ son Café reale^ ses escaliers monumentaux ' et surtout ses bons promeneurs saxons, a un caractère particulier et je ne sais quoi qui sent tout à fait son dix-huitième siècle. J'éprouve une impression bizarre de mélancolie et de tristesse qui n'est point sans charme, lorsque je songe qu'en 1808, mon père, jeune alors et plein d'avenir, parcourait pendant le long séjour qu'il fit à Dresde, ces mêmes promenades, ces mêmes lieux que je parcours aujourd'hui avec ma femme ^t mes deux enfants. Comme nous, il demeurait dans le vieux Dresde, ayant habité YHôtel de Saxe^ cette antique hôtellerie où tant d'étrangers ont passé. Ces mêmes clochers, ces mêmes montagnes, ce même pont, que de fois il les a regardés, sans se douter qu'un demi-siècle plus tard, son fil^

et SCS pelits-enfants se trouveraient à cette même place et songeraient à lui ! Son amour pour nous, son dévouement, ses spirituelles causeries me reviennent à la mémoire. Ah! s'il était là ! Que sont devenus tous les hommes d'État, les jeunes filles et les aimables princesses dont il parlait lorsque j'étais enfant? Dans sa vie, Dresde était marqué d'una croix heureuse, d'une croix blanche.

M. Rouen vient nous voir. Il va quitter Dresde pour quelques jours. On lui annonce de Paris que Breteuil va être nomjné incessamment consul général à Venise. Le décret doit paraître avant la fin du mois. C'est une excellente aubaine pour mon pauvre collé* gue : je crains malheureusement que sa santé ne puisse pas résister au voyage. Venise est un poiste fort important et, de plus, très-agréable. Mais, hélas! ce n'est pas seulement parce que Breteuil a plus de cinquante ans qu'on a renoncé à faire de lui un ministre plénipotentiaire ; aussi la Direction des Consulats se montre-t-ellè froissée, à juste titre, que le jeune de Saint-Vallier, dans le but d'être utile à l'excelleat Breteuil, ait disposé d'un des plus beaux postes de la carrière consulaire en faveur d'un agent inortdlement atteint.

Dresde, 22 février 1868.

J'ai fait, à la Ressource^ plus ample connaissance 3vec le ministre de rintérieur, le comte de Nostitz-

Wniwiltz. C'est un homme de quarante ans, aimable, grand seigneur et fort instruit. Il n'est pas marié, a une grande fortune et beaucoup d'indépendance. Yoilà d'excellentes qualités pour un homme politique, mais, hélas! quelle politique peut bien faire la Saxe!

Je viens d'entendre dire que M. Forth-Rouen aimait les Saxons plus qu'ils ne le méritaient. Il leur a rendu, disait-on, de grands services; c^est à lui, en partie, assure-t-on, que la dynastie présente iloit de n'avoir point partagé la destinée des rois de Hanovre et autres feudataires de la Prusse.

Il existe ici, dans le gouvernement, à la Cour même, un parti prussien qui désire ardemment l'absorption complète de la petite monarchie saxonne par la Prusse. Ccux-la ne goûtent point M. Rouen, dont les sentiments anti-prussiens sont très-connus. Quant à moi, je ne suis pas encore parvenu à comprendre quels seraient, pour les Saxons, les avantages résultant du nouvel ordre de choses. Ces gens-là, cependant, doivent bien avoir leurs rai sons : mauvaises ou bonnes.

Un certain avocat, homme d'affaires, qui demeure dans ma maison, M. L., ne m'a pas dissimulé soa goût pour la Prusse. Cet aveu, au premier abord, peut sembler étrange. Voici, en effet, une petite nation, qui jadis vivait indépendante, autonome, prospère, qui avait ses traditions, son histoire; d'un trait de plume, la voilà transformée en préfecture prussienne. On l'incorpore, bon gré, mal gré, à la grande

patrie, ou mieux à ]a grande monarchie. Désormais prussienne, son armée ne lui appartient plus; elle est soumise au commandement de la Prusse, et astreinte à porter Tuniforme, le casque prussien. C'est à ce moment, raconte-t-on, que lê vieux roi Jean, tout en larmes, a supplié son frère, le vainqueur Guillaume, de lui permettre de conserver au moins sa garde royale et son uniforme saxon ^

Comment alors se fait-il que, dans ces conditions, un parti en Saxe se soit, non-seulement résigné à l'humiliante loi du vainqueur, mais, que ce parti fasse des vœux ardents pour rendre cette absorption plus complète, plus radicale, et pour que, jusqu'au nom de Saxe, tout soit effacé, et qu'enfin la vieille capitale devienne ville provinciale de Prusse? Mon avocat a pris soin de me le dire. Cet honnête Allemand, entre nous, m'a tout l'air d'un parfait démocrate, a A quoi bon, m'a-t-il déclaré, payer une Cour, entretenir des chambellans, des ministres et des fonctionnaires ! ^lous ne sommes pas assez riches pour nous offrir le luxe d'une monarchie. C'est bien assez de celle de Berlin! ne peut-elle suffire à tous? » — Pour moi, oji si j'avais l'honneur d'être roi de Prusse, je me défierai; rais de cette catégorie d'alliés. N'y a-t-il pas de l'en- ^^\ ^'®)de la haine, de la libre pensée, et toute sorte de g \f'y ^ains instincts dans le cœur de ces Saxons qui dési-

0lrtt Sn effet, le roi de Saxe a pa conserver sa garde; rien n'a été

l y^gé à l'uniforme de .la garde à cheval et des chàs:?eurs. L'infan-

P \ ™» ï'«rtillerie et le train ont seuls adopté la coupe prussienne et

^^ * cwque à pointe.

rentsi vivement la (in de la Saxe? De là à renverser, un jour donné, le grand Guillaume lui-même, y a-t-il bien loin? — (a A quoi bon, ajoutera, un jour, Tavocat, nous offrir le luxe d'une royauté, même à Berlin, lorsqu'un président de la république, un député du peuple assemblé en ferait si bien l'ofoce! ») Ce sera encore plus radical et plus économique. Songez-y, monsieur de Bismarck !

Voilà comment raisonnent les Saxons du parti de l'avocat, c'est-à-dire les mécontents, les déclassés du tiers-état, de la bourgeoisie. Il est vrai de dire qu'il existe également dans l'armée, dans la noblesse, des partisans de la Prusse, qui, pour d'autres motifs, suivent la fortune de Berlin; les uns, par raison d'Etat, par prudence, par résignation ; les autres, par ambition personnelle, par esprit d'aventure. C'est ainsi que M. de Falkenstein, ministre d'État, M. de Nostitz-Wallwiltz, d'intérieur, sont restés bons Saxons, sans être hostiles au maître de Berlin. M. de Friesen, ministre des affaires étrangères, est plus tiède. Quant à M. le général de Fabrice, ministre de la guerre, il passe pour aller audevant de la Prusse et de ses désirs. — Cette situation est des plus fausses. C'est à Berlin qu'il faut prendre le mot d'ordre : c'est au comte de Bismarck j qu'il faut obéir sans observation. Silence dans les rangs I Et, cependant, le roi de Saxe entretient un corps diplomatique, quoiqu'il ne puisse faire de diplomatie. Il a son Parlement, ses deux Chambres, bien qu'il ne puisse rien décider.

Yoilà ce qui explique les aspirations de mon avocat. Il est dans le vrai, à son point de vue ; du moins il suit le mouvement, le courant, et ce n'est pas lui qui jamais trouvera inique la devise du maître : « La force prime le droit. )> Il serait sans doute plus patriotique, plus honnête de rester coi, puisqu'on ne peut résister. L'avocat préfère, lui, aller au-devant du vainqueur et offrir à ce vainqueur, avant même qu'il les réclame, les dernières dépouilles de l'auto nomie saxonne !

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