CHAPITRE V
Le ministre de Prusse M. d'Eichmann. — Son rôle à Dresde. — roi de Hanovre. — Carnaval à Dresde. — Le grand-duc de Te cane. — Le Ganaletto et la place de VAllmarkt. — Le comte Brûhl. — Les Dienstmann, — Les chiens bêtes de somme. — raout chez la comtesse' Sturdza. — La Société saxonne.
Dresde, 23 février 1868.
Nous sommes allés aujourd'hui avec nos enfan chez le ministre de Prusse, M. d'Eichmann. M< dame d'Eichmann, mère de trois garçons, estui personne simple et des plus aimables. Le minist: est un diplomate aux manières douces, exquises, que M. de Bismarck a eu l'esprit de choisir part les plus conciliants, afin de ne pas compromettre! rapports tendus et bizarres qui existent aujourd'li entre la Prusse et la Saxe. Je me suis fait bien exp quer par un Allemand cette situation singulièi Quoique indépendant, puisqu'il a son souverain lui, des Chambres, un budget, une administrât!
EN AUEMAGNE. 19
aulonome, le royaume saxon appartient à la Confédération du Nord et lui est lié par des titres indissolubles. Le roi de Prusse commande Tarméc comme chef de Tannée fédérale, dans laquelle est fondue* Tarmée saxonne ; donc, le roi Jean de Saxe n'est pas chef de son armée. Les postes, les télégraphes appartiennent à la Confédération ; les douanes font partie du Zollverein. Aussi , vis-a-vis du roi de Prusse, le petit roi de Saxe se trouve-t-il dans une situation qui ressemble assez à celle des comtes et barons du moyen âge vis-à-vis du roi suzerain ou des empereurs d'Allemagne. Dans notre siècle, de telles anomalies peuvent-elles durer ? Ce compromis, résultant de la trop funeste campagne de Sadowa, n'csl-il, seulement, qu'un état transitoire qui doit précéder la transformation des États du Nord çn empire prussien? Attendons le printemps! — Et <iuand je pense que c'est aux applaudissements du parli du Siècle et de. Y Opinion nationale que se sont accomplies ces transformations ! En me reportant aii rôle ingrat de notre diplomatie à cette époque et à la circulaire du très-spirituel marquis ^e La Valette, je frémis de rage !
Dresde, 24 février 1868.
j On s*entretient beaucoup d'un discours très-énergique de Vex-roi de Hanovre. Ce prince n'a point clé
maintenu même en disponibilité, il a été détrô chassé par la Prusse. Tout souverain dépossédé qi est, cependant il ne craint pas de proclamer ses pérances et d'affirmer que la dynastie des Guel sera un jour réintégrée sur le trône et rentrera dans États agrandis. La famille de Hanovre étant alliée i maison d'Angleterre, ceci a causé une certaine ér tion à Berlin, à Paris, à Vienne. Cette protestât ne me déplaît pas; c'est toujours une chose uti elle tient en éveil les sentiments antiprussiens Paris, suivant notre tactique ordinaire, nous se blons blâmer ces protestations et donner à la Pru les satisfactions qu'elle désire, mais comme le dis le maréchal Niel : « Les Prussiens nous ont enseij la discrétion ; nous profiterons de la leçon ! » l Niel, malheureusement, ne sont pas nombreux France.
Dresde, 25 février 1868.
Ce matin, un domestique de la Cour s'est ren chez chaque invité pour décommander le bal ( devait avoir lieu ce soir. Le roi de Bavière, le vie roi, que Lola Montés a rendu célèbre, frère de ^reine de Saxe, est à la dernière extrémité à Nie cette mort ne causera pas à Dresde un deuil bi profond. Le carnaval, d'ailleurs, ne se fête jam ici avec éclat et grand bruit ; on ne voit dans
rues aucun masque ; il est bon d'ajouter que, la nuit, les bals publics, les concerts, les tavernes regorgent de monde. A Leipsick, c'est différent; un Corso très-pittoresque est organisé, chaque année, par Tas- 8ociation dite des Fous^ laquelle se recrute parmi les bourgeois.
Je regrette peu, pour ma part, la réunion qui devait avoir lieu ce soir; il est vrai que madame d'Ideville devait être présentée à Leurs Majestés. Nous aurions également vu S. A. le grand-duc de Toscane, avec sa nouvelle épouse, la fille de la duchesse de Parme. C'est une enfant âgée à peine de dix-sept ans qui sort du couvent; au dernier bal du prince royal, elle dansait, dit-on, avec frénésie et sautait comme une pensionnaire. Le grand-duc de Toscane, homme déplus de quarante ans, avait épousé, en premières ^?oce8, une fille du roi de Saxe, morte à Naples, au "moment du mariage du roi François II, en laissant ^ne 6IIe aujourd'hui âgée de dix ans. En venant présenter sa seconde femme à son ancien beau-père, *^ gendre a négligé de conduire à ses grands-parents *^ur petite-fiUe. Le grand-duc est, dit-on, un personnage peu sympathique; il n'est point aimé à la lourde Dresde, cela se conçoit du reste.
Pour fêter dignement, sinon très-joyeusement, le roardi-gras, notre jeune collègue Du Ponceau est venu dîner à la maison; nous avons passé une excellente soirée en jouant au piquet jusqu'à minuit. Où sont '68 grandes fêtes de Rome et les réunions si bruyantes d étrangers qui animaient le carnaval? — A dire
vrai, de Rome ce ne sont point les fêtes que nous regrettons le plus I
Dresde, 26 février 1868.
Longue visite à la galerie de Dresde. Pèlerinage devant la Vierge de Raphaël et la Vierge d'Holbcin. Je suis rentré charmé, ému, et j'ai écrit à mon ami le chevalier Joseph une longue épitre retraçant à la hâte et sous l'impression première tout ce que j'ai éprouvé devant ces deux toiles merveilleuses. Chaque fois que je reviens de la galerie, je rentre chez moi avec cette conviction profonde que Tart est grand et que- la politique est petite. Ceci n^est peutêtre pas poli pour nos hommes d'État, mais je crains, hélas! de ne jamais penser autrement.
J'ai découvert, chez le marchand de gravures de la Cour, une magnifique eau-forte du Canaletto, datée de 1752, représentant notre place de VAltmarkt; sauf les personnages du dix-huitième siècle et les carrosses démodés qui sillonnent la place, il n'y a pas un trait à changer. Les vieilles maisons pittoresques, les balcons, les petites loggias, 1^^ larges pignons étages comme en Hollande; tout, jusqu'aux antiques devantures de boutique, avec leurs mêmes enseignes originales, se retrouve sur la bell^ gravure de l'artiste. Tout, jusqu'à la petite maisonnette, dans un coin de la place, qui sert de station
aux porteurs de chaises. Le vieil usage de la chaise i porteurs s^cst conservé à Dresde ; on va encore m bal en chaise, et il y a trois jours, nous nous semons de ce mode de locomotion. De temps immémorial, les porteurs de chaises sont réputés pour leur discrétion, leur (inesse et leur probité. Ils servent de messagers dans. toutes les aventures tendres et délicates; cepen(lant leur livrée jaune serin attire bien les yeux. L'habit couleur de muraille semblerait plus indiqué.
Dresde, 27 février 1808.
A propos du Canaletto, avant de venir à Dresde, j'ignorais absolument que le célèbre peintre de Venise eût fi longtemps séjourné en Saxe, appelé par le comte de Brûhl, le grand Mécène. En dépit de ses folies, je ne puis me défendre d'un grand faible pour ce fameux comte de Brûhl, ministre de l'Électeur Auguste III, qui trouva le moyen de ruiner, lui, son pays et son roi, avec son goût immodéré pour les arts et sa magnificence. Sans lui, toutefois, avouonsle, Dresde et la Saxe seraient-ils aussi connus? auraient-ils, dans le monde, cette antique renommée "® politesse, de culture d'esprit, d'amour pour les arts? Enlevez à Dresde ses admirables galeries et ses collections enviées par l'Europe, vous lui enlevez son plus beau fleuron. Canaletto a peint ici d'admirables
vues de la ville et de ses environs. Ces toiles pleines de lumière, de gaieté, peintes d'une façon si large et si grasse, sont toutes réunies au musée de Dresde. Quelle excellente idée eut là le comte de Brùhl! Nos gouvernants français d'alors, qui n'étaient point de petites gens (1750), auraient bien dû imiter son exemple et engager Canaictto à faire une station à Paris en regagnant Tltalie. De quel intérêt seraient pour nous, à cette heure, des vues de notre Paris et de ses environs signées ce Canaletto ! »
Dresde. 28 lévrier 1868.
L'étranger nouvellement débarqué à Dresde est surpris de rencontrer à chaque pas, dans les maisons, sur les places ou bien se promenant, de long en large, sur les (carrefours, des hommes vêtus d'une espèce de livrée très-simple et très-propre, coiffés de casquettes uniformes. Ce sont les fameux dienstmann^ institution particulière à Dresde, et qui rend de très-utiles services aux habitants. Le Saxon généralement n'est point riche ; suivant le noble et saint usage, les familles sont très-nombreuses ; elles vivent modestement et à peu de frais. Le domestique homme y est rare et ne se voit que dans les grandes maisons. Le dienstmann est le domestique de tout le monde ; il appartient à de grandes compagnies et est ordinaire-
ment honnête, adroit et complaisant. Ces hommes sont employés à tous les usages ; ils font les commissions, puisent l'eau, montent le charbon, cassent le bois, aident les ménagères; on les utilise même à promener les enfants. Il y en a de diiférentes catégories que Ton distingue au galon jaune, rouge, vert ou bleu de la casquette. On les paye pour le service rendu ou à l'heure ; en échange de l'argent, ils vous remettent un petit ticket qu'ils détachent d'un livret à souche. Ces ticlj^ets sont presque tous de deux groscheriy c'est-à-dire cinq sous. On a des dienstmann attitrés plus dévoués que de vieux serviteurs. Ces commissionnaires sont employés par les célibataires, les bourgeois, les employés, les boutiquiers, les commerçants.
Encore un usage particulier à Dresde, qui surprend l'étranger, c'est l'emploi des chiens comme bêtes de somme. Rien de plus singulier que de rencontrer, à chaque pas, de petites voitures traînées par des chiens. Les pauvres bctcs font ici, tout à fait, l'office de chevaux ou d'ânes. Quelquefois le maître de l'équipage s'attelle aussi à la voiture ; mais le plus souvent on voit un ou deux chiens traîner seuls le tombereau chargé de charbon, de viande, de pain, de provisions de toute espèce. De petits colliers, de vrais harnais sont adaptés aux malheureux coursiers qui, arrivés au but, se couchent près de la voiture et gardent fidèlement le dépôt, tandis que le maître est occupé ailleurs. Ces chiens sont de forte race et ont de l'analogie avec nos gros chiens de bou-
cher. Cet usage répandu dans le centre et le nord de l'Allemagne constitue une véritable économie.
Dresde, !•' mars 1868.
Soirée-raout chez la comtesse Sturdza ; c'est une vieille coquette, Yalaque, assez riche, qui s'est installée à Dresde depuis un certain temps, on ne sait pourquoi, et qui reçoit la Ville et k Cour. C'était ma première entrevue avec la société saxonne. Hélas ! je ne suis pas transporté d'enthousiasme et je suis moins surpris que la princesse de Metternich préfère Paris à Dresde. C'est d'abord la comtesse Hohenthal, sœur du roi de Danemark, une longue Altesse, âgée et prétentieuse, qui fait beaucoup de frais. Ici, on coudoie plus d'Altesses que de jolies femmes; je commence à comprendre l'œuvre unitaire du grand Bismarck, qui a prisa tâche de faire disparaître tous les principicules.
M. de Gersdorff, grand-maitre des cérémonies, est un petit vieillard, célibataire aimable, qui ressemble beaucoup à un ex-comique. M. de Lûttichau, jeune chambellan, est un fort joli gsirçon, plein d'esprit. Il réside rarement à Dresde, habite ses terres ou P&sse son temps à voyager. Son cousin, le baron de l'ûttichau, secrétaire de la légation de Saxe à Paris, ^n'avait parlé de lui. M. de Leipziger, petit gentilhomme blond, tout récemment marié à une femme
ciiarmante. Le comte et la comtesse de Schœnbourg sont encore des Altesses. Le mari est fort insignifiant, la Comme agréable. On était en grand deuil, la mort du roi Louis de Bavière, frère de la reine de Saxe, iiyant été notifiée ce matin.
Dresde, 5 mars 1868.
Soirée au second théâtre, Die Mottenhurger, Celle pièce a eu beaucoup de succès à Berlin. La musique en est gaie ; les couplets politiques sont pleins d*esprit. Grand spectacle ; il y a de tout, féerie, ballet; soirée intéressante, malgré notre inexpérience de la langue.
Dresde, 5 mars 1868.
Le prince Napoléon vient de quilter Paris pour
faire un voyage en Allemagne. Il se rend à Stuttgard,
à Francfort, Cassel et Berlin. Il est aimoncé à
M.Rouen, qui a dû, pour celte raison, retarder son
: voyage à Paris. Que va faire cet enfant terrible? Son
\ amiiié pour M. Benedetti et son goût pour tout ce
î^i touche aux intérêts combinés de la Prusse et de
.| nialie, semblent indiquer qu'il sera accueilli à bras
le; ouverts par la Cour à Berlin. Ira-t-il à Vienne? Quant
' à moi, je serais assez curieux de voir de près ce féroce ennemi du pouvoir temporel. On prétend qu'il est envoyé pour tenter de détacher la Prusse de l'alliance russe. D'autres, plus malins, assurent que l'empereur, craignant que son cousin ne se livre à ses incartades habituelles .et à de véhémentes sorties au Sénat à propos de la loi sur la presse et sur Tarmée, l'aurait engagé à voyager. Cette excursion, peu naturelle en cette rude saison, a évidemment un but politique, et chacun s*en préoccupe beaucoup en Allemagne. Il faut bien donner des sujets de dépêches aux diplomates à court de nouvelles.
Dresde, 8 mars 1868.
Diner ofGciel chez M. d'Eichmann, ministre (l< Prusse. Très-belle installation dans un charman palais, au milieu d'un jardin, villa Moczinski * Toujours le dix-septième siècle! cette villa avait ét< construite par le comte de Brûhl pour une de se^ favorites. Madame d'Ideville était auprès de M. Minck YfiiZj grand maître de la reine douairière Mariai homme fort aimable. Il a été attaché à la Cour de Weimar, où il a, jadis, connu nos amis, les deu^ ministres de La Tour-d'Auvergne et Talleyrand.
* La villa Mocezinski n'existe plus aujourd'hui ; elle a élé d^ molie. En 1812, le palais Mocezinski avait été converti en bôpitil pour les blessés français.
C'était alors le bon temps pour les jeunes diplomates ; à trente ans, on était ministre dans une petite Cour delà Confédération. M'ai également fait la connaissance du général de Senfft von Pilsacli, homme de charmantes manières et très-sympathique, et celle d'un excellent saxon, le conseiller et chambellan de Boxberg; sa femme est distinguée et sa fille agréable. Enfin, il y avait M. de Sahr, un des plus grands seigneurs de Saxe, qui nous a engagés mardi 5 son raout.
Nous avions aussi le ménage Kaskell, les Rothschild de Dresde. LesKaskell sont naturellement barons <^t chambellaus de je ne sais quel monarque. Leur maison est hospitalière et trçs-gaie. On y fait d'excellente musique, et les étrangers y sont accueillis à Iwas ouverts. Le mari est un brave banquier, habile ^ fort avenant. Quant à la jeune baronne, fille des ^PP^nheim de Cologne et alliée aux Fould, c'est ^^^ des plus étranges personnes que j'aie jamais ^*ï6s. Sa physionomie est originale et rappelle, avec plus de régularité, celle de la princesse de Metter- "*ch; comme elle, vive, pleine d'entrain et gra- ^^Wise; seulement tout cela est une réduction; la taille de madame Kaskell est en effet des plus ferres; c'est celle d'une enfant de dix ans. Celte ' niignonne dame est naturellement d'une extrême , élégance, et les modistes de Paris lui envoient deux fois par mois tout ce qu'elles produisent de plus extraordinaire et de plus parfait. Nous avons été conviés, le soir même, à nous rendre chez elle pour
Tadmirer en costume de bergère Watteau, costume qu'elle revêtait pour un grand bal d'artistes. Le ministre de Prusse et sa femme sont très-simples, accueillants et remplis de cordialité. On les apprécie à Dresde, malgré les difficultés de la situation politique. Comme M. de Bismarck est habile d*ayoir précisément choisi pour cette société, ou hostile ou chancelante, un homme aussi conciliant! Le secrétaire de la légation, M. d'Alvensleben, est intelligent, mais un peu trop ardent.
Dresde, 9 mars 1868.
J'ai retrouvé ce soir, chez M. Rouen, un capitaine d'état-major, M. Gavard, que j'avais entrevu ici en décembre. Son frère est au ministère des affaires étrangères, commis d'ordre à la direction commerciale. M. Gavard revient de Vienne; il a passé quelques jours ici.