‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 10 sur 41 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

lAi roi Yictor-Eminanucl.

Turin, iSGl

Victor-Emmanuel a quarante et un ans ; sa taille est au-dessus de la moyenne, mais son embonpoint le rend disgracieux, surtout lorsqu'il n'est pas en uniforme. 11 porte la tête droite ; ses traits sont Loin d'être réguliers, cependant sa physionomie est remarquable : de très-longues moustaches, des yeux bleus à fleur de tête, un nez retroussé donnent à sa figure un caractère particulier d'audace et de résolution.

L'an dernier, à un diner chez sir James Hudson, ministre d'Angleterre, je me trouvais placé auprès (le Marochetti et causais avec lui de la statue du roi Charles-Albert, qu'il achevait en ce moment pour la ville de Turin.

« Celte statue est terminée, me disail-il, mais je ne suis pas entièrement satisfait de mon œuvre.

Le roi défunt était grand, sec, maigre, sans grâce; ses traits n'avaient rien d'accusé. Pour arriver à la ressemblance, j'ai dû surmonter de grandes difficultés. Combien j'eusse préféré exécuter la statue du roi Victor-Emmanuel! Certes, il n est pas beau, notre souverain ; mais, d'après lui, on pourrait faire une œuvre saisissante, originale ; il a je ne sais quoi de sauvage, de pittoresque, qui ne manque pas de grandeur et rappelle un roi hun, un chef barbare- Il est bien à cheval et je suis certain qu'en tirant parti de cet ensemble, on arriverait à une statue intéressanté. »

Dans le caractère et dans les habitudes du roi on retrouve la rudesse de son extérieur. Il hait le monde, la représentation, toutes les réceptions de cour ; il aime peu à se montrer au public, et dans cette sau- . vagerie il entre plus de timidité que d'orgueil. La popularité immense dont il jouit dans les anciennes provinces de Piémont lient plutôt au sentiment monarchique inhérent à ces populations qu'aux qualités personnelles du roi. Là, il est aimé et populaire comme l'était jadi:?, parmi nous, notre Henri IV, dont il est loin d'avoir le cœur et l'esprit. Les événements et surtout le génie de son premier niinistre l'ont élevé à la position qu'il occupe en ce moment en Italie et en Europe. Si jamais son nom est grand dans l'histoire, son unique mérite, sa seule gloire, aura été « d'avoir laissé se faire l'Italie. »

11 serait injuste cependant de le représenter comme un souverain nul. Il a cette grande finesse

t>\ JOURNAL D'UN DIPLOMATE

inhérente à la race italienne^ et ne manque pas d'esprit naturel. J'ai eu occasion de voir plusieurs lettres écrites par lui à une femme célèbre, madame X..., et j'ai été surpris d*y trouver une tendresse et une délicatesse de sentiment que j'étais loin de soupçonner. Sa qualité dominante est le courage poussé jusqu'à la témérité. Bien que le roi Charles-Albert, son père, Tait élevé avec une sévé. rite presque cruelle, son éducation a été fort négUgée : il est paresseux et peu instruit ; s'occuper des affaires publiques, présider le conseil, prendre des décisions, sont pour lui autant de supplices. Aussi, le comte de Cavour lui épargne-t-il le plus souvent qu'il le peut ce genre d'occupations. Le roi sent la supériorité de son premier ministre, mais il ne la lui a jamais pardonnée : il le subit en le haïssant du fond du cœur.

Comme tous les hommes médiocres, il est jaloux et ombrageux. Aussi lui sera-t-il difficile d'oublier son entrée triomphale àNaples, lorsque, assis dans la voiture de Garibaldi revêtu de la chemise rouge, il était présenté à son nouveau peuple par le plus puissant de ses sujets. C'est donc à tort que Ton attribue à Yictor-Emmanuel un vif penchant pour Garibaldi. Soldats tous deux, ils ont sans doute dans le caractère et les goûts quelques points de contact qui lem ont permis, à certains moments, de s'entendre et de se réunir ; mais la familiarité républicaine et souvent protectrice du héros déplaît fort au descendant de la maison de Savoie. A quel souverain, d'ailleurs»

placé dans les mêmes conditioDSi le prestige fabuleux du nom de Garibaldi n'aurait-il pas porté ombrage? Du reste, la franchise avec laquelle le roi s'est exprimé à son siyet dans certaines circonstances, donne la mesure vraie de son appréciation de l'homme et de ses sentiments pour lui. C'était au mois de juin 1860 ; Garibaldi venait de débarquer en Sicile, et on ignorait encore à Turin les résultats de son aventureuse expédition. Le ministre de France, le baron de Talleyrand, fut alors chargé de présenter au cabinet de Turin une note dans laquelle le gou* vernement de l'empereur, se plaignant amèrement de cette nouvelle violation du droit des gens, constatait qu'il n était pas dupe de l'accord existant entre le cabinet sarde et Garibaldi. Après une explication franche avec le comte de Cavour, M. de Talleyrand demanda à voir le roi : en sortant de l'audience du souverain, le ministre de France demeura convaincu que Sa Majesté était beaucoup moins satisfaite qu'on le supposait de la tentative du héros. <( Mon Dieu, avait-il dit à M. de Talleyrand, ce serait sans doute un grand malheur, mais si les croisières napolitaines pendaient mon pauvre Garibaldi, il se serait attiré lui-même ce triste sort. Les choses seraient alors très-simpUfiées. Quel beau monument nous lui ferions élever ! »

A coup sûr, ce jour-là, le roi se fût facilement consolé de la mort du capitaine des Mille. L'audacieuse tentative réussit, grâce à la valeur et au prestige de Garibaldi, puissamment aidé par la trahison

56 JOURNAL D'UN DIPLOHATE

napolilaine. Naples se donna à Garibaldi, et Garibaldi offrit au roi sa conquête. Mais, pour quiconque a suivi de près, à Turin, les événements, il demeure évident que, loin de provoquer et d'avoir organisé l'invasion des Deux-Siciles, Cavour a tenté tout au moins, dès le principe, de s'y opposer. Ce ne fut que lorsqu'il eut compris qu'il lui serait impossible d'arrêter l'entreprise, débordé comme il Tétait par le parti d'action garibaldien, qu'il se tint à l'écart, tolérant tout alors et prêt à profiter, comme il le fit, d'une conquête qui lui semblait ajuste titre dangereuse et prématurée.

Sans craindre d être contredit, on peut affirmer que Sa Majesté sarde est fanfaronne, peu amie de la vérité et, de plus, fort indiscrète. A toute occasion, Victor- Emmanuel parle de ses vingt blessures et fait volontiers le récit fabuleux des dangers qu'il a courus, soit à la guerre, soit à la chasse. Chacun sait, cependant, que, tout en étant courageux et même téméraire, le roi de Sardaigne a été rarement atteint.

Quant à ses bonnes fortunes, il s'en explique avec une franchise et un sans-façon qui n'ont rien du galantuomo. Ce qui est plus singulier, c est qu'il confond parfois les succès qu'il a eus avec ceux qu'il aurait voulu avoir.

A l'entendre également, c'est lui seul qui dirige les affaires de l'Etat; il succombe chaque jour sous le poids du travail.

Le roi affecte dans la mise une simplicité et un

sans-géne complet. Sobre, ne mangeant qu'une fois par jour, mais abondamment, il préfère les mets grossiers et populaires. Lorsqu*il est contraint d'assister à un grand Tliner officiel, à un repas à la cour, il ne déplie mén^e pas sa serviette, ne touche à aucun plat ; les mains appuyées sur le pommeau de son sabre, il examine ses convives, sans chercher à dissimuler son impatience et son ennui.

Il aime passionnément les chevaux, la chasse et les exercices du corps. Souvent , vers la fin de l'automne et même pendant l'hiver, il part seul avec deux aides de camp pour chasser le chamois dans les montagnes. Ces déplacements durent souvent plusieurs jours, quelquefois des semaines. Là, vêtu d'une blouse de chasse, sa carabine à la main, il court à travers les rochers, suivi des paysans chasseurs les plus intrépides ; il couche souvent à la belle étoile, mange dans une chaumière ce qu'il y trouve et revient à Turin, après ces exciirsions, dispos et alerte, tandis que ces infortunés officiers arrivent presque toujours malades ou exténués. Je me souviens qu'un jour le comte de Cavour, forcé de communiquer, sans délai, au roi une lettre de l'empereur Napoléon, lui dépêcha sur-le-champ un officier d'ordonnance. Après avoir longtemps cherché, l'émissaire finit par découvrir son souverain au fond des montagnes de Pignerol, sur la frontière de France, établi dans une méchante cabane. Inutile d'ajouter que le porteur de la lettre, en ce moment trouble-féte de Sa Majesté, fut très mal accueilli.

&8 JOURNU D'UN DIPLOMATE EN ITAUE.

Cependant, tout en maugréant, le chasseur-roi prit le chemin de sa capitale.

Victor-Emmanuel habite rarement son palais de Turin ; il n'y vient que les jours oijuse réunit le conseil des ministres, et 1 hiver, lorsque! va au théâtre. Sa résidence est la Mandria^ rendez-vous de chasse situé au milieu des bois, à trois quarts d'heure de Turin. AGn d'y être à l'abri des importuns et des regards indiscrets, le roi a fait entourer de murs les vastes bois et toutes les terres qui dépendent de cette propriété royale. On prétend que cette dépense devpiaçonnerie non terminée s'est élevée déjà à un demi-million. Le roi rentre toujours avec plaisir à la Mandriay heureux d'y secouer le joug de l'étiquette et d'y vivre à sa guise. Personne n'est admis dans cette habitation, personne ne peut la visiter. La Mandria est le sanctuaire de Rosine et de ses enfants.

Si l'amour n'est pas la passion dominante de Victor-Emmanuel, il faut cependant avouer que le roi a pour les plaisirs faciles un goût prononcé. « Nul souverain, dit-on, à Turin, n'a réussi mieux que lui à devenir le père de tous ses sujets. » Il a cinq enfants de la défunte reine et trois de sa maitresse favorite.

Page 1