‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 11 sur 41 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

{,a comtesse de Hillcfiori. — Les enfants da roi.

La reine Adélaïde, archiduchesse d'Autriche, était une yéritable sainte. Son nom et sa mémoire sont vénérés dans tout le Piémont. Le roi lui-même, bien qu'égoïste, dur et brusque, avait pour son épouse un respect qui ne s'est jamais démenti. Il est vrai d'ajouter, toutefois, que les sentiments que lui inspiraient les vertus aimables de la reine, sa douceur, sa résignation, n'empêchaient pas le royal époux d'accorder à d'autres femmes des gages de sa tendresse.

Ses relations avec Rosine existaient déjà du vivant delà reine. Rosine était la fille de l'un des gardes du palais, sorte de compagnie qui a de l'analogie avec les trabans d'Autriche et les cent-gardes de France. Elle avait seize ans, était belle et fort sage, lorsque le roi la remarqua. Suffisamment adroite et inteili-

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gcnte, elle sut, dès le début, captiver Victor-Emmanuel. Parmi toutes ses maîtresses, c'est la seule qui ait jamais réussi à prendre sur lui une véritable influence.

Le père reçut, peu de temps après le départ de sa fille de la maison paternelle^ un brevet de capitaine et depuis ce jour la jeune Piémontaise fut comblée des faveurs royales.

Le château de Stupinigi servait alors, pendant l'été, de résidence à la famille royale, et la reine venait s'établir avec ses enfants dans cette charmante demeure des que les chaleurs de Turin devenaient insupportables. A Stupinigi, pas plus qu'à Turin, la reine n'était garantie contre les infidélités du roi. Celui-ci, sans aucun ménagement et sans scrupule, avait établi sa maîtresse Rosine à l'extrémité du parc, dans un pavillon où il faisait de fréquentes visites à sa seconde famille. On m'a raconté que, dans une de ses promenades au milieu des bois, la reine rencontra un jour un des enfants de Rosine. Elle s'arrêta pour le questionner, puis l'embrassa en silence, sans chercher à dérober ses larmes I Ja" mais un reproche, jamais une plainte amère ne s'échappa de Tâme de cette charmante et pieuse créature, qui mourut à trente et un ans, après avoir été cinq fois mère, victime résignée de son amour conjugal.

La reine morte (janvier 1855), le roi reconnut et légitima les enfants de Rosine, et leur mère reçut, avec une dotation, le litre de comtesse de

Millefiori. C'est le nom d'une ferme royale située près de Turin. Aujourd'hui encore, et malgré de nombreuses infidélités qu'il ne prend pas la peine de dissimuler, Victor-Emmanuel est toujours sous le charme de la favorite. C'est une femme ordinaire, sans éducation ; le roi la redoute, mais ne cherche pas à se dérober à l'ascendant qu'elle exerce sur lui. Le comte de Cavour essaya, en vain, à plusieurs reprises, de faire rompre cette chaîne. A une certaine époque, le roi ayant manifesté le désir d'épouser secrètement sa maîtresse, il en résulta entre le faux Henri IV et son Sully une explication trèsvive et fort orageuse, à la suite de laquelle le crédit du ministre faillit être ébranlé. Le roi toutefois, abandonna pour le moment son projet, sauf à le reprendre plus tard.

Il est facile, du reste, de s'expliquer l'empire que cette femme a pris sur le roi, esprit facile à dominer. Auprès d'elle, en effet, lui qui par-dessus tout hait l'étiquette et la gêne, il trouve une entière satisfaction à ses goûts d'indépendance et de laisser-aller. Aussi rentre- t-il toujours avec joie dans cet intérieur, où il est bien le maître; et quoi qu'on fasse, nulle considération politique ne parviendra à lui faire abandonner ses chères habitudes. D'auti*e part, les enfants nés de cette union, et pour lesquels le roi affecte une grande tendresse, sont devenus entre lui et sa maîtresse un lien sacré; il est, en efiet, certain que, dans le désir de légitimer son union, il entrait chez lui, roi très-superstitieux, comme on lésait,

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des scrupules religieux, qui le croirait? des remords de conscience.

La comtesse de Millcfiori, ou, pour mieux dire, Rosine, comme chacun la nomme en Piémont, habite constamment Turin ou la Mandria ; elle sort rarement de Tancien royaume ; cependant, lors de son premier voyage dans les provinces méridionales, le roi la fit venir à Naples. A Turin, elle a un pelil cercle composé d'avocats et de quelques officiers sub^ alternes. Elle fréquente les petits théâtres, et je l'y ai rencontrée plusieurs fois. C'est une femme belle encore, mais sans grâce et sans aucune distinction. La dernière fois que je la vis, c'était au théâtre Alfieri ; elle portait un chapeau rehaussé de plumes ; sa poitrine était couverte de diamants ; impossible d'être vêtue avec un mauvais goût plus complet. On la dit charitable et inoffensive. Le bon peuple de Turin, indulgent pour son roi jusque dans ses écarts, respecte ou du moins feint de respecter la favorite ; celle-ci, de son côté, fort modeste, évite d'étaler ailleurs que dans les avant-scènes des petits théâtres, sa grandeur et son faste. Toute autre femme, d'une intelligence supérieure, ou d'une classe plus élevée, eût certainement joué un grand rôle et mis à profit les faiblesses du souverain; mais la comtesse de Millefiori s'occupe fort peu des destinées de l'Italie. Sauf Rattazzi qui, du vivant de Cavour, s'est lié avec Rosine, personne ne la voit à Turin et ne la traite en maîtresse royale. C'est même grâce à cette intimité ([ue Rattazzi est parvenu à conserver l'amitié du roi,

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au moment où le comte de Cavour était le plus |)uissant et le plus écouté.

Le roi n'a pas d'amis particuliers. Il est sincèrement égoïste, sacrifie ses serviteurs les plus intimes, les plus dévoués, sur un caprice, sur une dénoncia- (ion. Pendant mon séjour à Turin, le général X***, pour lequel il semblait avoir une confiance et une affection sérieuses, fut disgracié à la suite d* une intrigue de cour. II n'est pas plus constant dans ses amitiés que fidèle dans ses amours.

Le roi Victor-Emmanuel a pour les enfants de la comtesse de Millefiori une vive affection, autant du moins que sa nature lui permet d'éprouver un sentiment de tendresse. Il est surtout fier de leur robuste santé et de leur bonne mine. A ce propos, il disait à un diplomate reçu par hasard à la Mandria (M. Tourte, ministre de Suisse) :

« Voyez, mon cher, quel beau sang ! quelle vigueur 1 Voilà ce que produit l'alliance avec une fille du peuple, tandis que les enfants que m'a donnés Tarchiduchesse d* Autriche sont loin, hélas ! d'être aussi vigoureux ! »

La tendresse du roi pour ses enfants est tres-mo-

dcréc. Après la mort de la reine, ses deux filles, les princesses Clotilde et Pia, Tune depuis princesse Napoléon, Tautre reine de Portugal, furent confinées dans une aile écartée du palais sous la surveillance de la vieille marquise de Villamarina. Les trois fils du roi, Humi>eft, Amédée, Odon, habitèrent le château de Moncalieri, situé à deux milles de Turin. C'est là qu'ils furent élevés et ((ne s'écoula toute leur enfance. Le dimanche de chaque semaine, les frères venaient à Turin passer la journée auprès de leurs jeunes sœurs. Quant au roi, il indiquait, à sa convenance, le moment où on devait lui amener ses enfants.

J'eus occasion, en visitant le palais de Moncalieri, d'être présenté aux jeunes princes, Tannée qui pré» céda la majorité du prince Ilnmbert. Un de mes amis, le marquis deTrivulzio, de Milan, alors attaché auprès d'eux comme officier d'ordonnance, me donna sur l'éducation et le genre de vie des enfants du roi de curieux détails. Victor-Emmanuel avait voulu que ses fils fussent élevés comme il Tavait été lui-même , c'est-à-dire avec une sévérité militaire qui approchait de la dureté. Ils se levaient en toute saison avant cinq heures, assistaient à la messe et employaient leur journée à des leçons et à des exercices de tout genre. Les deux aînés sortaient quelquefois à cheval, mais il leur était interdit d'aller à Turin ou de s'éloigner avec leurs officiers d'ordonnance, d'iàUe certaine distance, de Moncaliéri. Le plus jeune des enfants royaux , le

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prince Odon, inOrme, rachitique et pouvant à peine s émouvoir, était cependant le mieux doué et le plus instruit. Humbert et Amédée avaient de grands égards pour le pauvre malade et supportaient sans se plaindre les caprices et les bizarreries de son caractère ; nul autre qu'eux ne traînait la petite voiture dans laquelle le malade était étendu ; et, jusqu'à sa mort arrivée à Gênes en janvier 1866, le prince Odon fut entouré de l'affection et des soins les plus dévoués de ses frères. On a remarqué que dans la maison de Savoie, il y eut toujours un prince contrefait, rachetant par une grande vivacité d'esprit ce vice de la nature. Le roi fut affligé de cette mort ; il était allé voir son fils à Gênes, mais les médecins lui ayant avoué que le malade n'avait plus que quelques heures à vivre, le roi quitta la ville, afin d'éviter de pénibles émotions.

L'héritier du trône, le prince Humbert, ressemble beaucoup au roi, il est de taille moyenne, robuste et assez élégant, mais ses lèvres grosses et pendantes rappellent trop son origine autrichienne, et sa bouche entrouverte donne à sa physionomie une expression qui n'a rien d'agréable ; il est élégant cavalier, adroit aux exercices du corps. Là ne s'arrêtent pas les points de ressemblance avec le roi. Le second fils, Amédée, est beaucoup plus intelligent et plus distingué. Le troisième, Odon, était fort opposé, dit-on, à la politique que le roi suivait i\ regard de Rome ; et le père, qui redoutait l'esprit de son fils, évitait peut-être pour cette raison de le

W JOURKÂL DUR MPEjOHATB CI ITAUE.

▼oir souYent. Le roi on le sait, est snperelîtîeDX à l'excès; toute sa piété consiste dans nne terreur profonde des châtiments futurs, les personnes qui le connaissent le mieux s'accordent à penser qu'il terminera ses jours comme son père, le roi Charles- Albert, dans une très-haute dévotion

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