CHAPITRE VI
Physionomie de Turin en iSGO. — Le club des nobles. — Les théâtres à Turin. — La bal des jeunes filles.
Turin, i859-62.
Comme en Tannée i728, au bon temps où Jean- Jacques Rousseau, laquais de madame de Yercellis^ promenait dans les rues de Turin son humeur chagrine, la ville a conservé intacte sa physionomie du dix-huitième siècle ; Tarchitecture tourmentée de cette époque, les palais, les églises, rien n'a changé. Plus d'une fois, en parcourant les petites rues solitaires qui avoisinent la Dora Grossa, j'ai aperçu à la fenêtre d'un vieil hôtel la figure d'une respectable douairière contemporame du roi Charles-Félix, qui, sans doute, avait dansé au palais du roi, devenu résidence d'un préfet de Napoléon.
Quant à moi, je ne puis m*empêcher de conserver ur la bonne ville de Turin une tendresse singulière.
Mes meilleurs, mes plus chers souvenirs de jeunesse datent du temps où j'habitais cette ville. C'est là que, dans le calme de l'esprit et le cœur rempli, s'écoulèrent pour moi de si heureuses années ; aussi que de fois n'ai-je pas maudit les désagréables circonstances qui me forcèrent à quitter le Piémont! L'époque la plus brillante et la plus agitée de Turin fut sans contredit cette période de 1859 à 1862. Alors tous les hommes politiques exilés, tous les réfugiés de Naples et des autres parties de l'Italie vinrent s'y établir. Sous les arcades de la rue du Pô, au • café Fiorio^ et dans le cabinet de Cavour, se tramait en toute liberté la conspiration qui devait amener l'unité de l'Italie.
La guerre de 1 859 hâta la délivrance, et peu à peu nous assistâmes à la transformation du petit parlement sarde-savoisien, devenu l'assemblée générale de ritalie. Mais tant que la capitale demeura à Turin, malgré la présence de tant d'éléments étrangers, la physionomie de la vieille ville n'en fut pas sensiblement modifiée. La bonhomie* la simplicité, la rudesse du piémontais résista à cette immigration et chacun conserva ses mœurs et ses habitudes. Les ministres de Sa Majesté, accessibles au premier venu faisaient, comme jadis, leur promenade d une heure sous les longues arcades de la rue du Pô, fumant le cigare populaire (Cavouv) et le plus souvent la tète abritée sous un chapeau de paille ou sous un large feutre gris.
Après les travaux de la journée, chacun d'eux,
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6elon sa fortune, régalait son somptueux ou son très-modeste logis. On 5ait en clTet qu*en Italie aucun ministre n*est logé aux frais de TÊtat ; seul, le roinittère des affaires étrangères contient des appartements de réception, mais le comte de Ca?our ne quitta jamais son hôtel et y donnait à ses propres frais tous ses dîners ofliciels ; du reste, les traitements des conseillers de la couronne variaient de 15,000 à 20,000 francs. La vie politique était concentrée au parlerticnt où se débattaient alors les plus graves intérêts de Tltalie. Le corps diplomatique suivait très-assidûment ces curieuses séances, et c'est là que j appris à connaître et à étudier les principaux personnages de Tltalie. A mon arrivée, la chambre, composée uniquement de Piémontais et de Savoisiens, était fort restreinte, mais peu à peu y affluèrent les représentants de toutes les provinces italiennes. Le Florentin, le Milanais, le Romagnol, le Napolitain, chacun avec son type pittoresque et son idiome particulier, donnait à cette assemblée, en dehors de la politique, un grand attrait de curiosité* En sortant des séances, les membres les plus radi^ eaux et les plus violents allaient cordialement diner avec leurs adversaires au café Carignan, situé en face de la chambre. On oubliait d'un commun accord, devant les petits vins d'Asti et de Barolo, lee plus graves dissentiments politiques. Cette bienveillance naturelle, qui permettait de suspendre pendant un instant les haines parlementaires les plus acerbes, est un caractère saillant des mœurs ita-
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tiennes. Se figure-t-on à Paris, au sortir d'une lutte orageuse au Corps législatif, MM. Jules Fa?re et Granier de Cassagnac s'acheminant bras dessus bras dessous, et dînant à la même table au café Durand?
La Societa del Whist^ ou club des nobles, était un des cercles de Turin les mieux organisés. Composé exclusivement des représentants des plus vieilles familles du Piémont, il admettait difficilement de nouveaux membres ; le corps diplomatique, sauf les chefs de mission, était soumis au ballottage. C'était notre principal lieu de réunion ; l'hôtel, situé au centre de la ville, se trouvait en face des magnifiques jardins du prince de la Cisterna. Dn salon de lecture très-complet, une bonne table et, assez généralement, d'aimables convives, faisaient de ce cercle la plus grande ressource du diplomate débarquant à Turin. Les députés les plus distingués de« nouvelles provinces, les généraux, étaient reçus au cercle à titre provisoire ; mais les membres fondateurs et les sociétaires se recrutaient uniquement parmi les membres de l'aristocratie piémontaise, qui presque tous avaient fait ou faisaient partie de l'armée.
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A Turin, les étrangers étaient traités avec égard et courtoisie; mais il faut bien l*avoucr, pour peu qu'ils 8\ prêtassent, les Français étaient considérés par les Piémontais presque comme de véritables compatriotes.
Une troupe française (la compagnie Meynadier), très-bien montée, donnait des représentations à Turin pendant toute la saison d'hiver, et, quelques jours après leur apparition, les meilleures pièces du répertoire de Paris étaient représentées au théâtre Scribe. Le théâtre Reyio est attenant au palais du roi et aux vastes bâtiments qui contiennent les ministères et administrations publiques. La salle est grande, assez belle, mais décorée dans le style roide de l'empire. J'ai entendu dire à un vieux Piémontais qu'avant sa restauration, cette salle était un véritable spécimen de décoration du dix- huitième siècle ; chaque loge, encadrée de boiseries dorées d'un charmant effet et les galeries découpées à jour, rappelaient le style Louis XV le plus pur. Il existe encore dans le palais plusieurs appartements décorés dans ce goût et couverts de remarquables peintures du même temps. Le théâtre Regio était alors la pro-
priété du souverain, qui l'abandonnait au public, en se réservant les loges du premier rang (ordine primo palco mobile) dont il disposait en faveur des familles de la cour et des ministres étrangers. Depuis, les loges sont devenues la propriété particulière de ces mêmes familles, et à Turin, Milan, Florence, Rome et les principales villes de l'Italie, les loges de premier rang, dans les grands théâtres, appartiennent, par un privilège spécial, à Taristocratie. Aux représentations de gala, très-fréquentes en Italie, la salle est illuminée à giorno, c'est-à-dire qu'outre les lustres ordinaires, une applique de huit ou dix bougies est placée entre chaque loge. Le souverain, entouré de la cour, assiste à la représentation dans sa grande loge, placée au milieu du premier rang. Le corps diplomatique, les ministres et les officiers sont en uniforme dans leurs loges et, grâce à ce luxe de lumières, la beauté et la parure des femmes brillent dans tout leur édat.
Jadis, à la fin du premier acte, quand la toile se baissait, les portes de toutes les loges s*ouvraient à la fois et laissaient passer des domestiques à la livrée royale, offrant des plateaux de rafraîchissements et de bonbons. Moins bonne que celle de Milan, la troupe d*opéra et de ballet de Turin est cependant une des meilleures d'Italie. Le théâtre Carignan^ également théâtre royal, est occupé pendant la saison d'été par une troupe d'opéra qui commence ses représentations à la clôture de celles du théâtre IR^jfio. Aucune ville d'Italie ne possède à coup sûr un plus
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grand nombre de salles de théâtres que la capitale du Piémont : on en compte plus de douze, où Popém, la comédie, les ballets, le raudeville, la pantomime se jouent indistinctement. Un théâtre, le Gerbino^ est uniquement consacré aux pièces en dialecte piémontais. Les Fantoecini (marionnettes) ont leurs artistes célèbres et leurs dilettantes. Chaque soir, tous ces théâtres regorgent de monde. Le prix des places est modique, et le bon Piémontais, seul ou en famille, passe ainsi ses soirées hors de son foyer, mais aussi, loin du cabaret et du café. Durant ces dernières années, Thivcr fut brillant et fort animé à Turin ; les bals et les soirées s'y succédèrent, et la présence de nombreux étrangers et des députés .des nouvelles provinces donna lieu â plusieurs grandes fêtes officielles. Cependant, la vieille noblesse piémontaise restait toujours la même et dérogeait peu à ses habitudes.
Jusqu'au jour de leur mariage, les jeunes filles de la société de Turin ne franchissent pas le seuil d'un salon. Leur éducation, incomplète sous certains rap^ ports, est sévère et se ressent des austérités de l'ancienne cour de Savoie. Selon un usage tout particulier à Turin, une fête a lieu chaque année à la fin de
la saison, pour dédommager de leur réclusion les jeunes demoiselles de la noblesse piémontaise. Le bal des tote (totUy en piémontais, signifie demoiselle), est une réunion composée exclusivement de jeunes filles, une fête offerte par elles aux jeunes gens ; les invitations sont restreintes et fort recherchées. Le bal, organisé au moyen d'une souscription parmi les grandes familles, a lieu dans un des plus beaux appartements de la ville ; il commence à huit Tieures du soir, pour se terminer à huit heures du matin ; aucun père n y est admis; les mères seules ont la surveillance de cette joyeuse assemblée. J'ai rarement vu une réunion ayant un caractère plus franc de gaieté et d'entrain.
Un excellent souper, où le Champagne apparaît discrètement, interrompt la nuit; puis les danses recommencent de plus belle, tandis que les mères les plus confiantes sommeillent profondément, comme au coin de leur feu. Apres ces douze heures de danse non interrompue, on se sépare bien à regret, en se serrant les mains ; on se dit un adieu furtif jusqu'à Tannée suivante, à moins que, dans le cours de cette mâme année, certain couple, fiancé ce soir-là, ne devienne époux et se voie ainsi fermée pour toujours l'entrée du bal des Tote. Quelquefois, mais rarement, les jeunes gens invités sont autorisés à rendre, la semaine suivante, une fête semblable aux jeunes filles, mais bien des mères déclinent cette invitation.