CHAPITRE IX
Le baron de Talleyrand. — Le Carnaval de Milan en 18G0. — La société milanaise. — Princesse Belgioso. — Reprise des négociations sur la Savoie. — Le télégragine de Kilan.
Février 1800.
le baron de Talleyrand est arrivé; Bourgoing, Rayneval et moi sommes allés à la gare recevoir notre nouveau ministre qui, dès le premier abord, je dois le dire, nous a complètement séduits. C'est rhomme le plus simple, le plus gai et, ce qui est inappréciable, le plus naturel que Ton puisse voir ; bien que les rapports du prince de la Tour-d'Auvergne avec le personnel de sa légation soient trèscourtois, je suis persuadé que nous n'avons pas perdu au change.
M. de Talleyrand est très-jeune, il a à peine trente-quatre ans ; avant d'être nommé en Piémont, il a été ministre à Weimar, et envoyé en mission
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extraordinaire dans les Principautés. Il est petit, élégant; sa physionomie est fine et spirituelle.
Les habitants de Milan se souviendront pendant longtemps de Thiver de 1860 et du brillant carnavalone de leur ville. Le roi Victor-Emmanuel vùit en personne assister à ces fêtes, et pendant quinze jours, la cour, les ministres et le corps diplomatique quittèrent Turin pour accompagner le roi installé dans l'ancienne capitale du royaume Lombard-Vénitien.
L'armée française d'occupation y avait établi ses quartiers d^iiver, et plusieurs régiments piémontais gardaient les casernes et les couvents laissés libres par nos troupes. Les Milanais, ivres de joie depuis le départ des Autrichiens, célébrèrent avec un entrain et une gaieté inexprimables cette première ère de l'indépendance. Une foule considérable d*étrangers et d'habitants des provinces avait envahi la ville et tous les hôtels. Les fêtes se succédèrent sans interruption. Pendant cinq jours, des cavalcades masquées, des chars allégoriques escortés par de bruyantes fanfares, parcoururent les rues et le Corso, au milieu d'une foule animée, criant et gesticulant ; tandis que, des fenêtres drapées aux couleurs ita«
tiennes, tombaient sur ces flots humains, une pluie de fleurs, d'oranges et surtout de confetti et coriandoli. Le soir, la ville était illuminée, et le bruit et l'agitation se prolongeaient fort avant dans la nuit. La municipalité n*épargna aucune dépense pour recevoir ses hôtes, et chacun rivaUsait de zèle pour accueillir avec plus d'éclat et de cordialité les nouveaux venus dans la famille italienne et les personnes qui avaient accompagné le roî«
L'aristocratie milanaise, beaucoup plus riche et plus somptueuse que la noblesse de Piémont, est surtout moins exclusive que la société de Turin ; comme en Angleterre, elle se recrute de toute personne riche, bien élevée, honorable, de tout gentlemaUj en un mot. Ville opulente, industrielle. Milan possède des palais et des habitations qui peuvent rivaliser avec ceux des plus grandes capitales. L'amour du luxe et du confortable, et surtout un sentiment éclairé et très-répandu des beaux-arts rendent le séjour de la ville très-agréable, sans parler du caractère aimable et expansif des habitants. Le goût des chevaux et des équipages y est général ; ainsi, aux promenades du Corso, pendant l'hiver de 1860, on comptait plus de vingt attelages à quatre chevaux
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aussi irréprochables, aussi bien tenus que les atte lagcs qu'on aurait pu rencontrer à Paris, à Vienne ou à Londres.
Le Milanais, du reste, remarque singulière, est essentiellement anglomane. La jeunesse élégante adopte toutes les modes anglaises et fait tous ses achats à Londres. L'amour de l'Angleterre est poussé à ce point, chez les Milanais, qu'ils ont calqué ezac. tement le costume de leurs agents de police sur celui des policemen de la Cité.
La plupart des généraux français et des officiers étaient logés chez des habitants de la ville, où ils recevaient l'hospitalité la plus généreuse. Cette vie commune avait créé, dès Torigine, les relations les plus agréables entre notre armée et la société milanaise, et il faut ajouter, à l'honneur du tact de nos jeunes compatriotes, qu'il résulta ibrt peu d'abus d'une intimité pleine, toutefois, de séductions et de dangers.
Au moment de l'arrivée du roi à Milan, le corps diplomatique avait retenu ses appartements à V Hôtelde-la-VillCy situé sur le Corso. Le comte Arèse, riche seigneur milanais, fixé à Turin, avait bien voulu mettre son palais à la disposition du ministre de France^ mais le baron de Talleyrand qui n'avait désigné que moi pour raccompagner, préféra descendre à YEôteIrde-
Ville avec ses collègues. (Le comte de Rayneval et M. de Cholet étaient demeurés à Turin pour expédier les affaires de la chancellerie.) Le syndic de Milan, M. Berctta, ayant, au nom de la municipalité (juttto),
offert au représentant français pendant toute la durée de son séjour à Milan, une loge à la Scala et un équipage de la ville, M. deTalleyrand accepta la gracieuseté des Milanais. En effet, grâce aux représentations de gala, aux bals et fêtes donnés au grand théâtre, ec surtout à Taffluence considérable d'étrangers, il était devenu presque impossible, quelque prix qu'on offrit, de se procurer une loge à la Scala.
Le théâtre, on le sait, joue un grand rôle dans l'existence italienne. Mais, nulle part, il n'est aussi fréquenté qu'à Milan. Durant la longue occupation autrichienne, la Scala^ comme aujourd'hui, était administrée par un comité composé des habitants les plus riches de la ville. Le gouvernement, de son côté, ne reculait devant aucun sacrifice pour donner le plus d'éclat aux représentations, et cette générosité, assure-t-on, cachait un but politique. Les chanteurs les plus célèbres de Tltalie, étaient sans hésitation engagés à Milan, où le public, très-dilettante d'ailleurs, consacrait leur célébrité. Quant au corps de ballet si justement renommé, il se recrute dans la bourgeoisie milanaise, où Ton rencontre à chaque pas les beautés les plus parfaites, les types les plus purs et les plus gracieux. Tous les soirs, le ministre de France et son secrétaire étaient admis dans les coulisses, par un privilège spécial, que seul le maréchal Vaillant avait tenu à partager.
Les bals de nuit costumés (Veglioûi) du théâtre de la Scala sont très-célèbres en Italie. Ils rappellent les bals de lOpéra de Paris, mais sont en gêné-
ml plus décents et mieux composés. Pendant la saison d'hiver, les loges sont occupées par leurs propriétaires et la salle entière est remplie des plus élégantes et des plus jolies Milanaises. C'est pendant la représentation que, selon l'usage, chacun fait ses visites. Aussi, le murmure incessant des conversalions, le bruit des portes qui s'ouvrent et se referment, permet-il à peine d'entendre les chanteurs, car il est de bon ton de ne faire silence que pendant le morceau capital ou la mélodie du chanteur à la mode. Les bals (Vegliom) sont également fréquentés par la haute société; mais un usage inconnu en France donne à ces fêtes de nuit un caractère pittoresque et original. Presque toutes les loges sont précédées d'un salon qui, pendant la nuit, se transforme, à certaine heure, en une élégante salle de souper. Chaque dame fait ses invitations, et la livrée de sa maison, placée à la porte de la loge, introduit les visiteurs et fait le service du souper.
Les portières qui séparent le salon de la loge sont abaissées et l'on pourrait se croire dans un élégant boudoir de la régence. C'est alors que le fracas de l'orchestre, les bruits du bal, les cris des danseurs perdant un peu de leur intensité, il était permis aux doux propos de se glisser à l'oreille ; alors se nouent et se dénouent les intrigues charmantes ; au milieu de cette atmosphère enivrante, tandis que l'on verse les vins d'Italie et surtout de France, les causeries deviennent plus expansives, plus intimes, les yeux brillent avec plus d'éclat sous le masque et les plus
simples mots empruntés à cette langue musicale acquièrent une douceur, un charme infinis. Ah ! les' belles marquises, les gracieuses comtesses, toutes ces Milanaises adorables pourront-elles oublier jamais le carnavalone.de 1860! et les déclarations si françaises, les propos si gais et si tendres de nos jeunes officiers, ces vieux amis de trois mois !
De grandes fêtes avaient lieu en même temps chez les particuliers ; le roi et le comte de Cavour parurent aux bals de la duchesse Yisconti et de M. Beretta, podestat de Milan. Mais le bal donné par le roi au palais royal fut le plus splendide. La salle des fêtes est, parait-il, une des plus vastes d'Europe et peut rivaliser avec la célèbre salle blanche de Saint- Pétersbourg.
Depuis fort longtemps, elle était restée fermée ; il fallait, je crois, remonter au temps de la vice-royauté du prince Eugène en 1810, car, pendant l'occupation autrichienne, les appartements particuliers suffisaient amplement à contenir les invités du représentant de Vienne.
A Téclat des lumières tombant sur cette foule immense, la salle de Milan présentait un aspect étrange. Les personnes placées à l'extrémité de la salle, ou aux galeries supérieures, apercevaient à peine les groupes qui circulaient au fond. On aurait cru assister à une de ces scènes fantastiques : le Festin de Balthasar ou de Sardanapàte^ que le peintre anglais Martins s'est plu à représenter.
Le roi, debout à l'une des extrémités de la salle,
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auprès du trône, était entouré de sa maison militaire, de ses ministres et du corps diplomatique. A peine eût-il pris place que deux grandes dames de Milan, la marquise Visconti d*Aragona et la comtesse Jean Resta lui présentèrent les dames notables de la ville. Cette formalité dura assez longtemps et les maîtres de cérémonie, le marquis de Brème en tête, avaient grand'peineà contenir, malgré leur long bâton traditionnel, la foule pressée et groupée auprès de Testrade du roi. Celui-ci, sanglé dans son uniforme, le visage rouge et roulant autour de lui des yeux étonnes, semblait surtout satisfait de voir arriver le terme de sa corvée. Au moment où le grand-maître des cérémonies, le marquis de Brème, s'approcha du souverain pour lui demander l'ordre de faire commencer les danses, le roi causait avec le ministre de Suisse. Tous les regards étaient fixés sur eux, et chacun se demandait avec quel personnage s'entretenait le roi et quelles graves paroles pouvaient s'échanger entre eux. Voici les paroles textuelles que Sa Majesté adressait à ce moment même, avec ime gravité imperturbable, au diplomate qui s'empressa de nous les répéter ;
« Est-ce que vous vous amusez ici, mon cher?
quant à moi, je m^y ennuie b et voudrais bien
que ce fût fini (sic) . »
Notre ami Abraham Tourte, déjà consommé diplomate, s'incHna avec respect et accueillit sans sourciller l'important aveu échappé au roi de Sardaigne.
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Mais, sans contredit, le personnage le plus fêté, celui qu'entourait le plus de sympathie, était le comte de Cavour. On se le montrait avec une curiosité remplie d'admiration, et tous cherchaient à se faire présenter à lui. Les femmes surtout et les plus élégantes tremblaient d'orgueil lorsque le grand ministre, si simple et si bonhomme, leur adressait la parole.
Les présentations étant terminées, à la grande joie du roi, les deux orchestres ébranlèrent les voûtes de la grande salle. Cavour se mêla aux groupes et circula, seul, au milieu des danseurs, accosté et salué par tous. Il vint à causer avec une des plus jolies Milanaises, la comtesse Allemania, enfant de dix-huit ans, la plus séduisante et la plus délicate des blondes. La jeune femme rougissant de fierté et de plaisir, écoutait les compliments de M. de Cavour, tandis que son danseur impatient attendait, derrière elle, la fin de l'entretien. C'était le baron Fernand de Perron, le secrétaire très-aimé du comte de Cavour. Comme la valse allait finir, le jeune homme s'approcha de son ministre et lui dit en souriant : a Ah ! monsieur le comte, n'est-ce pas assez d'avoir l'Italie à vous! De grâce ne me prenez pas TAllemagne {V Allemania) ! » Le bon Cavour sourit, et, en même temps, de Perron, saisissant sa danseuse, Tentraînait dans le bal.
Les plus admirées parmi les dames de Milan étaient alors les comtesses Castelbarco, Allemania, Litta, mesdames Jacini» Cagnoia, les marquises
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Visconti, d'Âdda, Lumiarès et tant d'autres. Quant à ceux de nos compatriotes de Tannée d'occupation qui se firent le plus admirer par leur amabilité, leur élégance et leur esprit, dans les salons de Milan, il suffira de nommer les lieutenants de hussards, Arthur de Louvencourt, Robert de Yogûé, le commandant d'état-major E. Delahaye, le capitaine Alcée Gibert, le commandant de hussards de Biré,le sous-lieutenant de chasseurs Gaston Duhesme, et son général M. de la Peyrouse.
Je retrouvai à Milan dans Tarmée d'occupation plusieurs de mes amis et des personnes de connaissance ; parmi eux, le général d'Autemarre qui avait récemment épousé mademoiselle de Barrai, alliée de ma famille. Le général occupait avec son état-major une aile du magnifique palais Litta. Je rencontrai souvent chez lui le duc Litta, son hôte, lequel depuis son mariage avec une de nos compatriotes beaucoup plus cpnnue, hélas ! au jardin Mabile que dans le faubourg Saint-Germain, était tenu à l'écart par la société milanaise. A peine mariée et devenue grande dame, la jeune femme changea de ton et de manières, si bien que personne n*eût soupçonné son existence antérieure. On doit ajouter ceci à sa louange, qu'il était impossible d'avoir une tenue plus digne, plus de simplicité et de tact que la nouvelle duchesse.
Le général de la Peyrouse habitait non loin du palais Litta avec son jeune officier d'ordonnance Gaston Duhesme, un de nos plus charmants
officiers de l'arméç de conquête et d'occupation. A chaque voyage que je faisais à Milan, je passais une partie de mes journées avec un de mes meilleurs amis de collège que j'avais été fort heureux de retrouver en Lombardie. Edouard Le Blant, inspecteur des finances, attaché à la trésorerie de Tarmée, est une des natures les plus fines et les mieux douées que je connaisse. Simple, modeste, et d'une humeur charmante, il avait presque les mêmes goûts que moi, et je n'oublierai jamais nos excursions pittoresques à travers les églises , les musées de la vieille cité lombarde et nos visites les plus variées.
Milan 1861.
On retrouve dans les habitations des grandes familles milanaises tout le luxe moderne avec ses recherches et ses élégances, en même temps que la trace des somptueuses existences du temps passé ! Je n'oublierai jamais la visite que je fis un matin de janvier 1860 au marquis Trivulzio, que le roi venait d'attacher à sa maison militaire.
Le palais Trivulzio est situé dans une de ces petites rues tortueuses et dallées de Milan, tout imprégnées de moyen âge. Je traversai de vaçtes appartements au rez-de-chaussée ; les tapisseries de haute-lice qui revêtaient les murs, les grands meubles du style sévère du seizième siècle, les hautes cheminées de bois
sculpté et de pierre, donnaient à cet intérieur un caractère grave et solennel, malgré le soleil d'hiver qui pénétrait par les portes du jardin.
Introduit dans un salon du même style, mais beaucoup plus chaud et plus confortable que les autres, je fus présenté à la marquise douairière qui travaillait auprès d'une vaste fenêtre à ogives à un ouvrage de tapisserie.
Avec ses cheveux argentés, son maintien noble et simple, sa grande taille et ses vêtements noirs, je crus reconnaître un de ces grands portraits que j'avais aperçus en traversant les salons du palais.
Fils unique et chef de famille, le marquis Trivulzio, malgré sa jeunesse, avait dans toute sa personne un reflet de la gravité répandue autour de lui.
D'ime taille élevée, très-élégant et d'une distinction rare, le marquis Trivulzio, parmi les jeunes gens de l'aristocratie, occupait un des premiers rangs. Aussi le roi avait-il tenu à l'attacher à sa maison militaire.
Le jeune patricien me fit avec beaucoup de grâce les honneurs de son palais. Pour ne citer qu'un détail, dans le petit salon où se tenait, la marquise, je remarquai un magnifique portrait : c'était un des ancêtres de la famille, Jean Trivulzio, peint par Léonard de Vinci; un peu plus loin, dans un magnifique meuble d'ébène incrusté, se trouvait une collection de bijoux et de pierres gravées ; parmi elles il me fit voir un superbe anneau d'or, offert au maréchal Trivulze par le roi François P'. Il faut avouer que de tels souvenirs de famille, conservés dans ua
tel lieu» sont peut-être aussi précieux que les magnificences de M. Pereire et les galeries de tableaux improvisées par M. de Morny.
La première fois que j'allai à Milan, la marquise de Rorà me donna une lettre pour sa sœur la princesse Belgioso. Malgré son immense fortune et Téclat de sa vie passée, la princesse vivait fort retirée à Milan, avec sa charmante fille qui épousa Tannée suivante le marquis Trotti, membre de la junte de Milan. J'avais beaucoup entendu parler de la princesse, de son intelligence, de son énergie et de sa beauté, mais l'impression que je gardai de cette première entrevue fut très-profonde.
La taille courbée avant Tâge, Pœil ardent, d'une expression un peu sombre, le geste impérieux, la parole incisive, originale, tout en elle dénotait une volonté de fer et une nature passionnée. La princesse m'accueillit avec une cordialité qui me surprit beaucoup, et le lendemain je dinai chez elle avec Calamatta. Depuis, je conservai avec elle des relations presque intimes et n'eus jamais qu'à me louer de ses procédés à mon égard.
Ce fut durant notre séjour à Milan que, rentrant vers deux heures du matin, d'un bal oHert au roi
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par les notables et le commerce, que M. de Talleyrand reçut de Paris un télégramme urgent, avec ordre de le communiquer, sur-le-champ, au comte de Cavour. Cette dépêche chiffrée annonçait les ordres de départ donnés à nos troupes d^occupation, en même temps qu'elle invitait le ministre de France à reprendre, dans le plus bref délai, les négociations au sujet de Kicc et de la Savoie. Malgré l'heure avancée, M. de Talleyrand, pensant que le comte de Cavour avait à peine eu le temps de rentrer, remonta en voiture et se fit conduire au Palais Roval, où logeait le président du conseil. Le roi, en effet, descendait de voiture avec son ministre, lorsque nous arrivâmes dans la cour. M. de Cavour, apprenant que le ministre de France, qu'il venait de quitter une demiheure auparavant, désirait le voir, le reçut à l'instant.
M. de Talleyrand demanda au comte la permission de me laisser assister à Tentretien, et, sans plus tarder, lui communiqua la dépêche des Affaires étrangères. M. de Cavour parut un peu surpris de l'ordre d'évacuation prématuré, selon lui, et qui, dit-il, « en étant utile à l'Italie, doit causer à Vienne une réelle satisfaction. x>
a Si les Anglais, ajouta-t-il en riant, avaient occupé Gênes, dans les mêmes conditions que vous occupez Milan et la Lombardie, croyez-vous qu'ils se fussent hâtés, comme vous, d'abandonner Tltalie? Enfin c'était prévu ; tout est pour le mieux, et nous accepterons cette décision de l'empereur avec plus de plaisir que la seconde partie de votre dépêche.
Il tient donc beaucoup à la Savoie et à cette malheureuse ville de Nice. x>
M. de Talleyrand se hâta de lui répondre que la France et l'empereur considéraient la chose comme faite et qu'il ne pensait pas, pour sa part, avoir avec le cabinet sarde^ à ce sujet, d'autre discussion que sur le mode le plus avantageux aux deux gouvernements de terminer la négociation.
Bien que dans les diverses entrevues de l'empereur avec Cavour, à Plombières et ailleurs, cette clause importante, condition expresse de notre intervention en Italie eût toujours été réservée, le ministre de Yictor-Ëmmanuel, une fois en possession de la Lombardie, n'eût pas été, à coup sûr, le premier à rappeler ses promesses.
Mais, les résultats considérables de notre glorieuse campagne étaient encore trop patents pour qu'il pût entrer dans la pensée du comte de Cavour d'échapper à cette obligation, quelque pénible qu'elle pût être pour le Piémont et pour le roi, et de refuser à la France une si légitime compensation.
De la coïncidence du rappel de l'armée française avec r.ordre de reprendre nos négociations sur la Savoie et Nice, le gouvernement sarde pouvait peutêtre, jusqu'à certain point, tirer une induction comminatoire ; en tout cas, il ne pouvait échapper au comte de Cavour que l'empereur, en sauvegardant par cet accroissement de territoire, les intérêts de la France, ne faisait que réclamer très-dûment l'accomplissement d'engagements antérieurs. D'autre
part, Tordre donné au maréchal yaillant de 8*cntcndrc avec le gouvernement du roi afin d'échelonner, à la convenance des autorités sardes, les divers convois de troupes diriges sur Gènes et sur le mont Cenis, n'était-il pas une noutelle preuve de la sympathie sincère de l'empereur pour l'Italie.