CHAPITRE X
Le comtcsM de CasUgliohe.
Turin, 5 décembre 1860.
Le temps était sombre, lé ctel gris, lorsque je suis monté aujourd'hui à la villa Gloria^ accompagné de mon ami et collègue de Cholet. Il nous fallut gravir la colline presque à pic, dû haut de laquelle se déroule le magnifique panorama dont on m^avait tant parlé. Le Pô, très-resserré à cet eildroit, roulait à nos pieds comme uii torrent. La tille, assise dans la plaine, avec ses toits couverts de neige et ses clochers noirs ; puis, à l'horizon, près de nous, la longue chaîne des Alpes, blanches depuis le sommet jusqu'aux pieds. Uhe grille de bois indique la villa de la comtesse. Avant d'arriver à Thabitation, nous traversâmes un jardin riant en été, peut-étre, mais ce jour-là singulièrement triste. Les arbres dépouillés, les allées cachées soua les feuilles mortes,
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la neige répandue çà et là dans les massifs ; rien en un mot n'était moins propre à réjouir les yeux. Un domestique vêtu de noir vint nous ouvrir la porte du vestibule et nous introduisit au premier. La belle recluse était étendue sur un canapé, seule avec son enfant jouant près d'elle.
C'était la première fois que j'étais présenté à la comtesse de Castiglione, et elle me parut beaucoup plus belle que lorsque je l'avais entrevue à un bal des Tuileries, au milieu de ses plus éclatants triomphes parisiens. Son fils peut avoir de quatre à cinq ans. C'est la plus charmante, la plus coquette créature que l'on puisse rêver, avec ses cheveux blonds bouclés autour du front, les bras et les épaules nues, ses grands yeux doux et étonnés. Il rappelle beaucoup sa mère, mais son regard est plus doux, ou plutôt moins sévère.
La comtesse est froide, silencieuse; cependant elle fut pour moi, m'assura mon compagnon, aussi aimable qu elle peut l'être. Elle m'apprit que, depuis longtemps ma visite lui avait été annoncée par le prince de la Tour-d'Auvergne; que sa porte étant fermée à presque toutes ses connaissances de Turin , elle ne faisait d'exception qu'en faveur de mes compatriotes.
Je suis revenu fort calme à Turin, après cette première visite ; l'étrange beauté de la femme, la pureté, l'harmonie parfaite de ses formes saisissent et surprennent, mais l'admiration exclut tout autre sentiment.
Gênes, 7 août 1861.
Cette femme est vraiment bien étrange; je me souviens du jour où, pour la première fois, je la vis, cet hiver, et de Témotion qui me saisit, lorsque je passai le seuil de la maison modeste qui renfermait cette singulière créature.
De cette entrevue, je rapportai la même impression que la plupart de ceux qui la voyaient, comme moi, pour la première fois. Admiration profonde, sans restriction, pour la beauté parfaite, irréprochable, la grâce inouïe de la femme, voilà touti Le sentiment de stupéfaction domine tous les autres, et Ton revient ébahi, sans éprouver aucune sympathie pour la personne.
Je retournai cinq ou six fois à la colline. L'impression restait la même, ou peut s'en faut. J'étais cependant beaucoup moins sévère que ceux qui parlaient d'elle : « Nulle, profondément égoïste, s'occupant de sa seule beauté, hautaine, impertinente, capricieuse, elle enveloppe le monde entier dans un immense mépris, incapable d'éprouver une affection, et, chose bizarre, ajoutait-on, incapable d'inspirer un amour vrai, une passion sérieuse. Elle est trop belle, disaient les femmes, et fort heureusement elle n'est que belle. »
J'écoutais en silence ces généreuses appréciations ;* au premier abord, elles paraissaient justes, cepen*
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iBP* elles De me satisfaisaient pas entièrement.
LV-iil volontaire au>juel > 'était condamnée^ depuis troU an?, cette ferr.me. dont l'apparitioa à Paris et à Londres avait eu presque riinportance d'un évé- Dénient : sa rie retirée, son éloignement systématiqur; du monde, ses habitudes mystérieuses, son indifférence absolue pour ce qui se passait au dehors, tout eu elle excitait singulièrement ma curiosité. Depuis le temps qu'elle rit seule avec son fils dans cette triste maison, que les hivers et les étés s'écoulent avec une désespérante monotonie, sans plaisir aucun, sans distraction même, qu'a-t-il pu se passer dans cette jeune tête, dans ce cœur de vingt ans ! On la dit inintelligente ; ce n'est pas possible, répondaisje. Pour réïtiftter à une solitude aussi absolue, pour supporter l'existence horrible qu'elle mène, il faut nécessairement que cette femme soit tout autre que le monde l'a imaginée; qu*elle ait en elle des ressourcea inconues du vulgaire, une intelligence vraiment su[)éricure, un esprit étrange, unique, enfin, comme na [lersonnc. Qu'y a-t-il au fond de ce cœur, dont plusieurs nient même l'existence? Il est impossible qu'une créature si admirablement belle soit privée de CAi souffle vivifiant qui illumine et transforme jusqu'à la laideur.
Cependant, las de chercher à comprendre l'énigme, j'avais tout à fait oublié la recluse, et, depuis plus d'un njois, je n'avais pas reparu chez elle, lorsque, dans un moment d'ennui, je m'aventurai seul à la villa.
C'était pour la première fois que j'allais me trouver avec elle sans témoin.
Elle me parut tout autre ; la conversation fut intéressante; elle laissa échapper, à ma surprise, plusieurs pensées qui me tirent entrevoir une nature élevée, un esprit original, qu'il m'avait été impossible jusque-là de soupçonner. Je descendis de la villa Gloria tout pensif et réfléchissant à ce que je venais d'entendre. Peu de jours après cette visite, je revins la voir, comme elle me l'avait demandé, et demeurai deux heures auprès d'elle. Je m'habituai insensiblement à prendre* le chemin de la colline, et chaque fois je revenais charmé. Elle devint confiante, expansive, qui l'eût cru? J'appris bientôt une partie de sa vie, et je voyais qu'elle était heureuse d'avoir trouvé un confident. Nous faisions ensemble de longues promenades en barque ; chaque jour j'apprenais à la mieux connaître et elle se révélait d'ellemême avec une charmante naïveté.
Aujourd'hui je la îuge sans enthousiasme , sans passion, et je crois être une des rares personnes qui savent ce qu'elle vaut.
Elle est merveilleusement belle, c'est entendu; je trouverai peu de gens pour me contredire; mais j'ajouterai hautement qu'elle a sur beaucoup de femmes une supériorité d'intelligence et de caractère qui ne le cède en^rien a la supériorité que chacune d'elles lui reconnaît en grâce, en élégance, en beautjé. — Elle est loin d'être, comme on a osé le dire, une créature incomplète. L'âme est vraiment digne du
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corps qu'elle habite; l'harmonie est parfaite, et c'est malheureusement la conscience de sa force qui la rend si orgueilleuse et lui fait envelopper l'humaaité entière dans un immense dédain. Ce n'est pas de sa beauté qu'elle est le plus vaine, c'est de l'élévation de son caractère et de sa pensée. Elle se croit, par là, placée au-dessus des autres, c A peine ai-je traversé la vie, et déjà mon rôle est fini , me disaitelle. » Elle est revenue froissée, blessée à mort. A-telle aimé jamais? je l'ignore. Mais je serais fort tenté de croire que cette immense désillusion d'aujourd'hui résulte de douloureuses aventures. Voilà pourquoi elle éprouve, pour le milieu dans lequel elle est forcée de vivre, une indifférence, un dédain tels, que jamais il ne lui est venu à la pensée de détromper ceux qui la croient dénuée de sentiment, dénuée d'esprit. En un mot, elle ne s'est jamais donné la peine de se faire comprendre.
a J'ai* été déplacée partout et toujours, me disaitelle ; et je ne suis à mon aise et bien moi qu'auprès de ceux qui me sont supérieurs, ou alors au milieu des gens simples, naïfs'; avez- vous remarqué comme mes vieux bateliers m'adorent? Ceux-là seuls m'aiment qui m'ont devinée. Quand j'ai vécu dans le monde, on m'a trouvée altière et hautaine avec mes égaux, avec ceux du moins, ajouta-t-elle en se reprenant, que les lois de la société m'ont contrainte k traiter comme tels. Puis-je être autrement, dites-lemoi? J'ai fait des efforts sincères pour assouplir ma fierté, je n'ai pu réussir ; car malgré moi, la société
de la plupart des hommes et des femmes que vous dites distingués et intelligents, me fait éprouver une lassitude, un dégoût qui ressemblent, je Tavoue, à s'y méprendre, à un souverain mépris. Voilà pourquoi je me trouve toujours déplacée, et je vous l'avoue sincèrement, je me trouve tellement audessus des autres que je préfère vivre sur ma colline, tranquille quelquefois , indépendante toujours, et swtout à l'abri de ce3 relations banales que je hais. N'est-ce pas le seul moyen d'échapper à tout ce qui est bête, vulgaire, laid et faux, à tout ce qui m'est hostile, en un mot. »
La supériorité de race qui éclate en elle frappe les yeux de tous. Dans quelque position qu'elle se trouve, elle dépassera nécessairement, à son insu, ce qui sera auprès d'elle. Le don fatal de la beauté lui a causé déjà d'amers chagrins. Que lui réserve l'avenir ? Nul ne peut échapper, à son aspect, à un sentiment vif et involontaire d'admiration. La grâce et la majesté innées qui se dégagent de sa personne, l'élégance de ses moindres mouvements saisissent et arrêtent. Un examen attentif la fait trouver plus parfaite encore. Partout où elle va, la malheureuse femme ne peut se soustraire à l'admiration curieuse qu'elle inspire. La Grèce et Rome lui auraient élevé des autels ; dans un siècle moins positif que le nôtre, oii eût adoré en elle une forme, une émanation de la beauté divine ? A notre époque, lorsqu'elle a paru, on a été frappé d'étonncment ; peu à peu, le monde jaloux, humilié à la vue delà merveilleuse créature,
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l'a couTerte de ses calomnies, ne pouvant la comprendre.
Mais les injures comme les hommages de la foule Tont trouvée calme et résignée : elle a été brutalement froissée par le contact du monde. Faut-il s'étonner que son cœur soit rempli d'amertume et de tristesse?
Au moment de mon départ de Turin; mes relations avec la comtesse de Castiglione étaient devenues assez familières pour que je me permisse de lui communiquer l'extrait de mon journal, où il était question d'elle. Elle lut avec intérêt les pages précédentes. En me rendant mon agenda : « Vous verrez, me dit-elle, ce que j'ai ajouté. » —Voici ces lignes curieuses :
// Paclre etemo non sapeva cosa si faceva quel giorno che Vha messa al mondo ; ha impastato tanto e tanto e quando Vha avuto fatta ha perso la testa vedendo la sua maravigliosa opéra, e Va lasciata /i, in lin conto^ senza metterla a posto. In tanto, Vhanno chiamato da un altra parte e quando e tomato Va trovata fuori di posto.
c< Le Père éternel ne savait quelle chose il créait le jour où il Ta mise au monde ; il la pétrit tant et tant, que lorsqu'il Tout faite, il perdit la tête en voyant son merveilleux ouvrage ; il la laissa dans un coin, sans la mettre à sa place. Puis, sur ces entrefaites, il fut appelé ailleurs, et lorsqu'il revint, il ne la trouva plus. »
Pour quiconque Ta connue, cet étrange sentiment
d'elle-même, qu'elle exprime avec une naïveté si adorable, n'aura rien de surprenant. L'orgueil arrivé à ces hauteurs a je ne sais quoi d'ingénu et de bizarre qui désarme toute critique. Maintenant, faut-il l'avouer, c'est à ce sentiment intime, à la conscience de sa supériorité que cette jeune femme isolée, livrée à elle-même, privée de guide et de tout appui, a dû de traverser sans faiblir les misères et les épreuves sans nombre qui se sont trouvées sur sa route.
Née à Florence, en 1840, elle perdit sa mère de fort bonne heure, et son père, le marquis Oldoïni, homme léger et insouciant, était simple attaché d'ambassade lorsqu'il devint veuf. 11 continua, sans beaucoup se préoccuper de sa fille, le cours de ses pérégrinations en Europe. Le grand-père de la comtesse de Castiglione, père de la marquise Oldoïni, était le célèbre avocat et jurisconsulte toscan Antoine Lamporecchi.
Ce fut auprès de son grand-père, dans le palais qui longe l'Arno, que se passa l'enfance de la jeune fille ; dès l'âge de douze ans, elle était aussi grande et aussi belle qu'elle le fut à vingt ans.
Elle devint l'idole de Florence, cette ville singulière 011 jadis les plaisirs et la folie étaient bien plus souverains que le grand-duc. A treize ans, ceci est authentique, mademoiselle Virginie Oldoïni avait pour elle seule sa loge à la Pergola et sa voilure aux Cascine. Une cour d'admirateurs passionnés lui faisait cortège; tous ses caprices étaient des ordres, et la petite
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marquise, presque un enfant, excitait déjà la jalousie et la haine de ses compatriotes les plus fêtées. Fautil être pour elle bien sévère, lorsqu'on songe à cette triste éducation, à cette enfance précoce écoulée au milieu des vanités et des adulations de la société la plus légère d'Europe ?
Un beau jour, elle épousa, avec TindifTérence la plus entière, le comte Yerasis de Castiglione, jeune seigneur piémontais, qui n'avait, parmi ses adorateurs, que le mérite d'être plus épris et plus fou que les autres. Pourquoi consentit-elle à ce mariage ? Elle serait fort embarrassée de le dire, et que de fois elle me raconta les conversations qui précédèrent cette singulière union !
« Mais je vous en supplie, mon cher comte, disaitelle au passionné jeune homme, cessez de demander ma main. Je n'ai pour vous aucune affection, aucune sympathie ; je sens que vous serez toujours pour moi Thomme le plus indifférent. Aimez ailleurs, pensez à d'autres, de grâce. »
A ces aveux qui auraient découragé tout autre, M. de Castiglione suppliait à genoux la jeune fille de ne pas refuser sa main.
« Qu'importe, lui disait-il, vous ne m'aimerez jamais, soit I Mais j'aurai l'orgueil d'avoir la plus belle parmi les femmes de mon temps ! »
Cette phrase insensée n'aurait-elle pas dû faire réfléchir la jeune femme? Et cependant elle céda aux obsessions de son père et de son patito et se laissa épouser. Ce fut la plus grande faute de sa vie.
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Hélas ! elle n'avait pas quinze ans et son mari en avait vingt-deux. Il était riche, de bonne race et de charmante figure. C'était l'homme le meilleur, mais en même temps le plus léger, le plus dépourvu de bon sens et d'énergie que l'on pût rencontrer. Â peine marié, il installa la comtesse, avec un luxe inouï, dans un château près de Turin. La jeune Florentine, comme dans sa ville natale, reçut en Piémont les hommages de l'admiration de tous. La cour l'accueillit avec enthousiasme. Le duc de Gènes venait alors de se marier, et la comtesse de Castiglione n'eut pas de peine à éclipser la belle-sœur du roi. Les rapports entre les époux étaient froids, et la comtesse traitait son mari avec une désespérante hauteur. Mais les vœux de ce dernier étaient accomplis : il était le mari de la plus admirée et de la plus belle I
11 lui suffit de deux ans pour dévorer une fortune considérable qu'il acheva fastueusement pendant un hiver de Paris et une saison de Londres. C'est alors que la médisance et bien d'autres sérieux motifs achevèrent de rompre les derniers liens d'une union si mal assortie. Les dédains incessants de la jeune femme pour celui dont elle avait si légèrement accepté le nom ; l'ivresse d'un triomphe enivrant, la faiblesse d'un mari aussi vain de la beauté de sa femme, que celle-ci était honteuse de la nullité de son mari ; une fortune délabrée : tout enfin se trouvait réuni pour amener une séparation.
La comtesse de Castiglione prit courageusement le
parti de se retirer près de Turin pour surveiller les intérêts de sa modeste fortune et se consacrer tout entière à Téducation de son fils. Douce admirablement, comme nous Tavons déjà dit, elle donnait à Tenfant des leçons d'anglais, de français et d'allemand, avec autant de facilité que si c'eût été sa langue naturelle. On l'accusait de traiter son élève avec une excessive sévérité. Nature froide, concentrée, méditative, la jeune mère redoutait, en efTet, toute expansion ; mais jamais femme, je l'affirme, n'aima son fils avec plus de tendresse et de dévouement.
Le comte François de Castiglione, réduit au strict nécessaire, obtint par l'entremise de son oncle, le général Cigala, premier écuyer de Victor-Emmanuel, une place dans la maison du roi. Comme tous les nobles piémontais, il appartenait à l'armée, et la mort le surprit en 1868, au moment où il avait conquis dans la confiance du roi une place importante. Il était chef du cabinet de Sa Majesté ; il moUfut d'une chute de cheval, en escortant la voiture du prince Hnmbert et de la princesse Marguerite, le lendemain de leur mariage.