CHAPITRE XI
Madame de Solms (Marie Wyse Bonaparte. Madame Urbain RattOEzi].
Turin et Milan .
Turin, 1801.
Hier, à quatre heures, 31 août, j'ai reçu un petit mot de madame de Solms, arrivée à Turin le matin même, et qui me priait de passer chez elle vers neuf heures du soir, son départ pour Milan étant fixé au lendemain.
Après avoir dîné au club et lu paisiblement les journaux du soir « la Gazette de Turin et V Italie^ » je m'acheminai vers Thôtel Feder, où était descendue Taimable princesse. Je la trouvai dans un déshabillé coquet, mais toujours aussi négligée que d'habitude* a J'arrive de Paris, me dit-elle, tout « est terminé et arrangé pour le mieux entre Tem- <c pereur et moi. Il s'est conduit d'une façon trèsce généreuse et en vrai parent. Ainsi, désormais,
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c( VOUS pouvez me voir sans danger ; je ne suis plus a un ennemi de votre gouvernement, comme jadis « à Milan. Je ne suis pltis défendue! — Voici ce c( qui m'amène : Ma sœur doit se marier ; ce n'est (( plus avec Canrobert cette fois, vous vous souYcnez tt des propositions de Milan. Aussi, sans retard, je « me suis mise en route pour savoir où en sont les « choses et prendre de nouveaux renseignements « sur mon futur beau-frère, mon ancien ami, le « général Turr. Ce mariage ne me convient pas par- « faitement, mais enfin ! — A propos, j'avais donné, (( il y a trois mois, une lettre pour vous à Ponsard, « et vous n'avez été guère aimable; c'est un de c( mes meilleurs amis, vous avez eu tort. — Com- « ment, Madame, répondis-je, je n'avais pas encore c( rhonneur de connaître M. Ponsard; il a déposé (( votre lettre à la chancellerie et a disparu. J'ai c( cherché en vain à le rencontrer, j'ai couru toute « la ville ; d'ailleurs, à peine a-t-il passé yingt- « quatre henres à Turin. En quoi aurais-je pu lui a être utile? »
En ce moment, on frappa à la porte, et nous vîmes entrer le comte Cibrario, grand-chancelier des ordres des Saints-Maurice et Lazare, fort troublé de ne pas trouver seule la dame du logis. Le comte Cibrario est un savant, entre soixante et soixante-dix ans, ancien ministre et aujourd'hui sénateur. Il passe pour cultiver à la fois les belles-lettres, la beauté et la philosophie. N'était-ce pas fort naturel de le rencontrer chez madame de Solms? A peine M. Cibrario
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s'était-il remis de son désappointement, que la porte s'ouvrit de nouveau pour donner passage au célèbre député, orateur et poète piémontais, Brofferio. Pour le coup, le pauvre chancelier Cibrario eût préféré être ailleurs. C'était déjà trop d'avoir trouvé auprès de la belle dame un secrétaire de la légation de France ; mais tomber sur Brofferio, l'enfant terrible, le fougueux député de la gauche devenait plus grave.
Brofferio que je connaissais à peine, mais dont j'avais souvent apprécié l'éloquence mâle et vraiment entraînante, sourit en s'apercevant de TembaiTas que sa présence causait au vieux ministre; mais pendant toute la soirée il fut aussi charmant qu'il est possible de l'être. Brofferio parle français avec une grande facilité ; il connaît tous nos auteurs et a, dans le tour de la conversation, une originalité et une gaieté rares partout, mais surtout chez ses compatriotes. Ses comédies et ses chansons, écrites en patois piémontais, sont fort remarquables, et il n'existe pas, dans les anciennes provinces du Piémont, de poète plus populaire et plus aimé que lui.
Il plaisanta fort agréablement le comte Cibrario sur l'heureux hasard qui les réunissait chez une lettrée française, et après nous avoir éblouis du feu de son esprit et de sa belle humeur, il allait se retirer, quand de légers coups, frappés discrètement à la porte du salon, nous annoncèrent un nouveau visiteur. La maîtresse de la maison n'entendait rien. (( Entrez ! » cria Brofferio de sa voix puissante I La porte s'entr'ouvrit et nous vîmes s'avancer timi-
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(Icmrnt la mince personne du président Ratta/zi. Je n'ai jamais vu figure de renard plus penaude que celle du nouveau visiteur, à la vue des trois hôtes de ijiadamo de Solms. Il était diilicile, en effet, de trouver réunis trois individus qui lui fussent moins sympathiques et dont la présence fût pour lui plus malencontreuse. Au lieu du téte-à-tcte qu'il avait savouré d'avance, en gravissant Tescalier de Tliôtel Fcder, il tombait au milieu d'une conversation fort t'inimée et s'apercevait aisément, au sourire de Brofferio et au mien, que sa physionomie trahissait son déplaisir.
Le vieux Cibrario profita de l'arrivée du nouvd invité pour s'esquiver ; quant au malin Brofferio, il plaça sur un meuble son chapeau qu'il tenait h la main et dit : « Je ne veux pas faire à mon présia dent l'injure ou le plaisir de me retirer quand il « entre, et je vais rester quelques instants encore, « si vous le permettez, comtesse. Il y a si longtemps c( que nous n'avons causé ensemble, M. Rattazzi et (( moi, autrement que du fauteuil à la tribune! et, (( Dieu sait ! mon président ne m'adresse jamais la « parole que pour me rappeler à l'ordre. Chez vous, « chère madame, nous sommes égaux et sur un *K terrain neutre, n'est-il pas vrai , monsieur le « président? »
Rattazzi, s'il l'eût osé, aurait sans aucun donte levé la séance ; mais comment faire? les yeux de la maîtresse de la maison l'attiraient, et, contre ce malin tour de la fortune, il fallait faire bon visage.
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On parla de la France ; le député de l'opposition avoua franchement qu*il aimait mieux notre langue que notre gouvernement. M. Benedetti, qui venait d'arriver à Turin depuis quelques jours, fut le sujet de la conversation. Rattazzi espérait beaucoup en lui et me demanda si notre ministre n'était pas d'origine italienne, ce nom de Benedetfi étant fort commun en Italie et surtout à Turin*.
«f M. Benedetti a pris la peine de déposer hier une « carte chez moi, me dit Rattazzi, j'ai l'intention « d'aller le voir demain vers une heure. Croyez- « vous que je puisse le rencontrer? Il faut être en « habit et en cravate blanche, n'est-ce pas?
« — Non certainement, monsieur le président, » répondis-je, « à cette heure du jour une telle tenue « serait celle d'un solliciteur ou d'un inférieur, et il a me semble que le président de la Chambre ita- « lienne marche au moins de pair avec le représen- « tant du gouvernement de l'Empereur.
« — Ah ! merci, » reprit-il, « j'irai certainement « demain rendre cette visite, car il me tarde de faire ce la connaissance du nouveau ministre français, « veuillez bien le lui dire.
« — Voilà notre président qui va faire sa cour à « la France, » ajouta Brofferio. « Ici, ce soir, je le « comprends, » dit-il, en souriant à madame de Solms, « mais demain je désapprouve. » A ce moment, le fougueux député ne pensait pas prédire si juste : ce fut, en effet, grâce à M. Benedetti et à ses instances, que M. Rattazzi dut, jquel^ç|u^ vç^^s
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après cet entretien, le portefeuille qu'il devait perdre, très-honorablement du reste, le lendemain d*Aspromonte.
Onze heures venaient de sonner, Brofferio se leva pour partir ; j'allais en faire autant, lorsque madame de Solms me fit, des yeux, signe de rester. He voilà, malgré moi, érigé en surveillant destiné, par ordre, à troubler le téte-à-téte du pauvre président. Évidemment, la jeune femme ne voulait pas rester seule avec le soupirant, que ma présence, je l'avoue, devait singulièrement gêner. La première demiheure s'écoula assez vite, mais ensuite la conversation vint à languir ; cependant, on me faisait toujours signe de rosier. Rattazzi, assis sur un canapé auprès de madame de Solms, la regardait silencieusement ; un guéridon nous séparait. Pour rompre le silence, je me mis à lire à haute voix l'article d'un journal français que la belle voyageuse avait apporté de Paris. Chaque fois que j'abaissais la feuille, j'apercevais dans Tombre, près de l'épaule de la maîtresse de la maison, une main et un bras qui disparaissaient furtivement aussitôt que j'interrompais ma lecture. A plusieurs reprises, je me donnai le plaisir de constater le trouble du commandeur Urbain et sa promptitude à dissimuler un geste trop familier tenté avec une maladresse naïve et pleine de charme pour l'observateur.
Je ne savais plus qu'inventer pour animer Tentrctien, lorsque je me souvins à propos que j'avais pfétiççinent. sjir moi un album-questionnaire- sur
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lequel j'avais l'habitude de noter les réponses de mes amis et des personnes de ma connaissance. Voici en quoi consiste l'opération : On adresse au malheureux interrogé une série de questions auxquelles il doit répondre successivement. — Quel poëte ? quel peintre ? quelle occupation? quel plaisir ? quelle sensation, etc., etc., préférez-vous? Les réponses sont inscrites, puis la personne signe, date son interrogatoire et le tour est joué. De l'ensemble de ces réponses, lorsqu'elles sont sincères, faites sans prétention à l'esprit, il est rare que le caractère de l'individu ne se révèle, sous de certains côtés, du moins. Souvent, malgré soi, voulût-on même traiter fort légèrement cet examen de conscience, on laisse échapper quelques traits caractéristiques qui trahissent vos goûts et vos habitudes. — Parmi les réponses de madame de Solms et de M. Rattazzi, il en est de fort piquantes et dans lesquelles on retrouvera certains traits du caractère de Tun et l'autre des personnages.