CHAPITRE XII
Détails sur les négociations et la signature du traité de réunion de la Savoie et du comté de Nice k la France.
Les premières ouvertures au sujet de Nice et de la Savoie furent faites au gouvernement du roi pendant que le prince de la Tour-d'Auvergne était encore à Turin. Le ministère sarde, qui s'attendait à ces ouvcrlures, les accueillit avec tristesse, mais comme une conséquence inévitable de l'intervention française en Italie ; l'opinion publique l'y avait déjà préparé.
L'Empereur, selon son habitude, n'avait jusqu'ici prononcé aucun mot qui pût faire pressentir ses intentions ; mais on ne mettait pas en doute à Paris, ainsi qu'à Turin que l'intervention des Français en Italie dût avoir un autre résultat que de donner la Lbmbardie au roi de Piémont. Les prétentions du gouvernement français n avaient d'ailleurs rien que de
très -légitime. Sans parler des liens moraux qui avaient rattaché de tout temps Nice et la Savoie à la France, de leur communauté de mœurs et d'intérêts, il était impossible de supposer que l'Empereur eût pu consentir à se prêter à l'agrandissement d'un État voisin, sans s'assurer sur ses frontières une compensation territoriale qui était, en somme, bien peu de chose en comparaison de l'agrandissement subit de la maison de Savoie.
LaFrance, il faut l'avouer, navaitpas été unanime à reconnaître la nécessité de cette intervention. Aussi l'opinion publique réclamait-elle, depuis le traité de Zurich, une compensation matérielle, pour le sang et les millions que nous avaient coûtés nos victoires et notre intervention.
Dans l'espérance que nous nous en tiendrions là, l'Angleterre n'avait pas assez d'éloges à adresser à cette nation généreuse, pleine d'initiative, qui seule, en Europe, sachant a combattre pour une idée, » n'attachait de prix qu'à la gloire: mais l'approbation de l'Angleterre ne suffisait pas au gouvernement français qui, au risque de voir compromise chez nos voisins sa renommée de désintéressement, songea à retirer de la guerre qu'il venait de terminer un avantage plus réel.
Le prince de la Tour-d'Auvergne, nommé ministre de France à Berlin, prit congé du roi le 24 janvier, et, avant son départ, il remit entre les mains du baron de Talleyrand, son successeur, les négo- ( iations entamées à ce sujet. 11 n'est pas inutile de
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rappeler quelles étaient, à cette époque, les relations dn gouvernement français avec ie cabinet de Turin. La Toscane et les duchés de Parme et de Mo dène Tenaient d'être annexés au royaume de Piémont (note A). La France, sans s'opposer directement i cet accroissement de territoire, ne Pavait pas reconnu. Toutefois, le gouyernement impérial, consulté à ce sujet par la cour de Turin, ayait fait une réponse évasive, dans laquelle il dégageait sa res* ponsabilité et laissait une porte ouverte aux protestations, de quelque part qu'elles pussent venir.
Le 17 janvier 1850, le ministère Rattazzi, La Marmora, Dabormida, avait dû se retirer. La rentrée de M. de Cavour aux aHaires présageait une politique plus déterminée, plus active, en même temps qa*à Paris la nomination de M. Thouvenel semblait encourager les aspirations italiennes vers l'unité.
L'entrée solennelle à Turin des deux dictateurs Farini et Ricasoli, venant apporter au roi, avec les votes des provinces, trois couronnes nouvelles, celles de Parme, de Modène et de Florence, avait fourni au représentant de l'Empereur une occasion de témoigner, par son attitude, le mécontentement du gouvernement français. En effet, le ministre de France n'assista point ce jour-là à la représentation de gala donnée au théâtre Regio, et son absence fut remarquée avec inquiétude.
L'Angleterre , qui commençait à concevoir des doutes sur les intentions de l'Empereur, avait changé de ton. On attribuait justement au comte de Cavour
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une entente intime avec sir James Hudson, ministre de ]a reine à Turin. Le cabinet de Londres, afin de peser sur l'opinion publique en Europe, et arrêter, s'il en était temps encore, les projets ambitieux dont nous étions soupçonnés , excitait vivement contre nous la presse en Italie et en Angleterre. Pour toute réponse, l'Empereur envoya au baron de Talleyrand Tordre de reprendre, sur la cession des deux provinces, les négociations entamées par son prédécesseur, le prince de la Toiir-d' Auvergne , et d'annoncer en même temps, au comte de Cavour, que l'armée française allait recevoir Tordre d'évacuer Tftalie et de se retirer par petits détachements, en passant par Nice et Chambéry .
Le jour où le comte de Cavour reçut cette com-J munication, la cession était accordée en principe.
Nos arguments , il faut Tavouer , étaient péremptoires. La nouvelle de Tévacuation des troupes françaises causa une profonde stupeur à Milan, où je me trouvais alors avec le ministre de France. Nos alliés pleins de terreur croyaient déjà la Lombardie enva hie par les Autrichiens et tremblaient de voir les grands-ducs faire une rentrée triomphale dans leurs capitales.
Dans cette situation, le comte de Cavour avait le choix entre deux partis : refuser les provinces que nous réclamions, et alors c'était entreprendre, seul, une tâche gigantesque dont il ne se dissimulait pas les dangers, c'était compromettre l'avenir de Tunité italienne ; il est vrai de dire que les encouragements
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et l'approbation de l'Angleterre ne lui auraient pas manqué; mais compter de la part du cabinet de Londres sur autre chose que sur un appui moral, n'était-ce pas folie? — Nous accorder de bon gré cette compensation territoriale et affronter l'impopularité, en signant le traité de cession, était un acte de courageuse et haute politique, de profonde habileté ; c'était, comme il le dit lui-même au parlement, nous Faire partager la responsabilité des annexions des duchés et de la Lombardie ; nous engager en quelque sorte comme complices des agrandissements présents « et futurs. » Aussi, n'y eut-il jamais hésitation dans l'esprit du comte de Cavour. Il suivit ce second plan dans toutes ses conséquences. Le sacrifice était grand, mais il était nécessaire. Lui seul, à yrai dire, était assez fort pour l'accomplir, assez populaire pour faire accepter au pays et au Parlement cette cruelle séparation. Il voulut toutefois gagner du temps, mais devant les instances pressantes du baron de Talleyrand, il dut s'exécuter. La cession de Nice lui coûtait le plus ; il avait fait, relativement à cette province, des promesses formelles de résistance à sir James Hudson, et, jusqu'au dernier moment il avait espéré que la France y renoncerait.
Lorsqu'il eut compris, à la suite des explications
très-nettes du baron de Talleyrand, que TEmpereur
faisait de cette double cession une condition expresse
' ' la continuation de son alliance, il s'exécuta, et on
le dire à son honneur, avec la dignité et la fran-
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chise d'un homme d'Etat sûr en même temps de luimême et de la grandeur de son but.
Tout était arrêté entre le baron de Talleyrand et le comte de Cavour; on avait même fixé le jour de la signature du traité, et la délimination précise des nouvelles provinces retardait seule la fin des négociations.
Ici se pla.ce un incident sur lequel je dois n^'appesantir, car il a été si étrangement interprété à Paris, qu'au nom de la vérité il doit être sincèrement raconté et mis au jour.
Je veux parler de l'arrivée inopinée de M. Benedetti à Turin (note B), deux jours avant la signature du traité (le traité fut signé le 24 mars à trois heures j et M. Benedetti, second plénipotentiaire, arriva à Turin dans la matinée du 22) : un télégramme de M. Thouvenel avait appris le 20 mars au baron de Talleyrand, que M. Benedetti, directeur des affaires politiques, lui était adjoint en qualité de second plénipotentiaire et qu'il partait le soir même de Paris. Cette nouvelle inattendue et que rien, dans la correspondance échangée avec le département, ne faisait prévoir, causa une profonde surprise au ministre de l'Empereur ; le baron de Talleyrand se trouvait justement blessé d'un procédé inusité qui semblait indiquer, de la part du gouvernement, un sentiment de défiance à son égard.
Cette adjonction, à la veille même de la signature du traité, d'un second plénipotentiaire, qui, sans avoir suivi les négociations, allait partager l'hon-
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nenr de les iToir fail réu»ir, n'était point ménagée, on en conTÎendra, poor satisfaire le baron de TalleTrand.
C était poor la première fois qne M. BeneiiHti venait à Turin ; sa situation, comme directeur des afTaires politiques au département, faisait présumer que la question ne lui était pas étrangère. Si quinze jours auparavant on eût adjoint an baron de Talleyrand un diplomate quelconque, poor particiaper aux travaux et à la signature do traité, rien n^eût été plus naturel ; on acte aossi important, aussi glofieox qoe la cession de deux proiinces ^à la France, ne pouvait être trop rehaussé et entouré de trop d'éclat. Mais, dans les conditions où elle tenait d'avoir lieu, radjonction de M. Benedetti éveilla les susceptibilités du baron de Talleyrand au plils baut degré. Son irritation fut telle, qu'il pensa, un moment, à se retirer et à demander au gouvernement de l'Empereur sa mise en disponibilité immédiate.
M. Benedetti, le 22 mars, reçut de lui un accueil froid, mais poli. Celui-ci s'empressa d'expliquer sa brusque nomination, en affectant de ne pas y attacher l'importance qu'elle avait. Voici ce qui s'était passé :
M. Benedetti, qui jusqu'alors n'avait joué aucun rôle politique capable de le mettre en évidenœ, sauf toutefois les fonctions de secrétaire du congrès de Paris, qu'il avait remplies avec distinction^ désirait vivement attirer sur lui l'attention et se placer au
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premier rang. Pour y réussir, rien ne lui coûta.
M. Thouvenel, sur l'esprit duquel il avait pris un singulier empire, se rendit à ses désirs, sans deviner qu'il servait l'ambition personnelle d'un de ses agents. M. Benedelti s'était efforcé d'accréditer dans l'esprit de M. Thouvenel l'idée que les lenteurs apportées à la signature de ce traité de cession de Nice et de la Savoie provenaient « de l'insouciance y> du baron de Talleyrand, et qu'il était très-urgent d'envoyer à Turin une personne dont l'autorité et l'énergie pussent triompher des dernières hésitations du comte de Cavour. Le directeur des affaires politiques^ qui s'était naturellement proposé lui-même pour remplir cette importante mission, partit immédiatement pour Turin, en qualité de second plénipotentiaire.
Le jour même de l'arrivée de M. Benedetti, le baron de Talleyrand se rendit avec lui chez le président du conseil, afin de lui présenter ce nouveau collègue. M. Farini, alors ministre de l'intérieur, fut adjoint au comte de Cavour comme second plénipotentiaire sarde. Un projet de traité fut, sur-le-champ, présenté et discuté, et sauf quelques points concernant le mode de votation et la limitation des frontières, les quatre plénipotentiaires tombèrent d'accord sur le fond. Il 'n'est donc pas exact que M. Benedetti ait eu à lutter contre un mauvais vouloir quelconque de la part du gouvernement de Turin. Dans l'état des choses et en présence des difficultés sans nombre qui assaillaient le comte de Cavour, il était invraisemblable de sup-
poser qu'il ait pu résister à une demande aussi nettement formulée par l'Empereur.
Le traité fut prêt après deux jours et signé le 24 mars à trois heures de V après-midi^ dans le cabinet du ministre des affaires étrangères, sur la place du Ciiàtcau.
M. de Talleyrand m'avait amené avec lui pour lire le mémorandum secret et la minute du traité destinée au gouvernement sarde, tandis que M. Artom, alors secrétaire du comte de Cavour, suivait des yeux sur l'instrument destiné à la France. Les trois plénipotentiaires, MM. de Talleyrand, BenedettietFarini, étaient assis dans le petit cabinet vert situé à l'angle du palais où se tenait nabituellement M. de Cavour. Celui-ci se promenait de long en large, les mains dans les poches et la tète baissée. Jamais je ne l'avais vu aussi préoccupé, aussi silencieux ; sa gaieté inaltérable, son air de bonhomie proverbiale l'avaient . abandonné. Dans ce moment solennel, où un trait de plume allait enlever au roi son maître deux provinces, dont l'une était le berceau de la maison de Savoie, on comprenait aisément le recueillement et la tristesse même du grand ministre.
Après la lecture du traité et du mémorandum, le comte de Cavour prit la plume et signa les deux in • struments d'une main assurée. Aussitôt après, sa physionomie se rassénéra et son sourire habituel revint sur ses lèvres. Il s'approcha de M; de Talleyrand en se frottant les mains, par un gcote qui lui était familier. « Maintenant nous sommes complices,
n'cst-ilpas vrai, baron?» lui glissa-t-il à Toreille, Ces mots, qui avaient une haute signification, expliquaient toute la conduite du comte. N'était-ce pas, en effet, en présentant au parlement comme une large compensation du sacrifice accompli, la corn plicité de la France dans les futures annexions, qu'il pouvait compter sur l'approbation des députés et sur la ratification du traité qu'il avait eu le courage de signer. Lui seul pouvait braver ainsi Fimpopularité attachée à un tel acte, tant il était assuré de la confiance aveugle qu'on avait en lui.
On n'ignore pas que le Statut sarde, en accordant au souverain le droit de signer des traités, ne rend obligatoires ces traités qu'autant que le parlement en approuve la teneur et en autorise l'exécution. Si, par hasard, les chambres de Turin avaient refusé de ratifier le traité signé le 24 mars, le roi et son ministre se fussent trouvés dégagés vis-à-vis de la France. Une autre restriction, contenue dans le texte même du traité, concernait le vœu des populations qui devait être consulté et librement exprimé ; ainsi donc, ce n'était qu'après que les habitants de la province de Savoie et du comté de Nice auraient consenti par un vote à échanger leur nationalité sarde contre la nationalité française, que le traité deviendrait effectif. Afin de ménager les susceptibilités de la cour de Turin, les mots annexion^ cession, après avoir été successivement proposés furent rejetés : le texte porte réunion à la France.
Le traité signé et le sacrifice accompli, la tâche
du gouvernement sarde semblait devoir être termince ; il n'en fut pas ainsi cependant. Ce fut au comte de Cavour lui-même que les plénipotentiaires français s'adressèrent pour avoir les moyens d'effectuer sans désordre cette réunion qui lui coûtait tant, et pour aider le gouvernement français à préparer et à surveiller le vole dans les deux provinces sardes. L'opération du scrutin à Nice surtout exigeait une surveillance active et le choix d'hommes sûrs et intelligents. Quant à la Savoie, personne ne doutait du résultat final, les esprits étant depuis longtemps préparés à l'annexion et chacun hâtant de ses vœux ce grand événement. Toutefois, il était indispensable que, durant cette période de transition et pendant le temps que les deux provinces seraient appelées à prononcer sur leur destinée, l'administration fut confiée à des mains honnêtes et énergiques. Le gouvernement sarde pouvait seul nous renseigner à ce sujet, en indiquant des hommes.
M. Pietri, sénateur français, fut mandé à Turin par le télégraphe, afin de se concerter avec nos plénipotentiaires et réunir, avant de se rendre à Nice, des informations précises sur l'état des esprits et sur les individus qui pouvaient lui être utiles. Sa connaissance des hommes, sa finesse et sa pénétration, que l'Empereur avaient déjà appréciées à la préfecture de police, désignaient M. Pietri pour cette mission délicate et difficile. Il resta deux jours à Turin, et M. Benedetti partit lui-même le lendemain du départ de M* Pietri (29 mars).
Jamais aégociation ne fut tenue plus secrète, car le jour même de la signature du traité, on iguorait à Turin la présence de M. Benedetti. Le comte de Cavour, il est vrai, avait grand intérêt à laisser ignorer les faits le plus longt'^nips possible. Peu de jours auparavant, sir James Hudson lui avait arraché la promesse presque positiye d'opposer un refus catégorique à nos prétentions sur le comté de Nice. Il avait même écrit à Londres dans ce sens, afin de rassurer le gouvernement de la reine.
Le comte Brassier de Saint-Simon, ministre de Prusse, et le comte de Stackelberg, ministre de Russie, se trouvant au club, le 24 au soir, demandèrent à M. de Rayneval et à moi, s'il était vrai que le traité dût être signé le 30, et qu'un second plénipotentiaire eût été nommé pour la circonstance ; il ne s'agissait toujours dans leur esprit que de la cession de la Savoie. Depuis fort peu de temps seulement, les journaux avaient parlé de l'annexion possible du comté de Nice ; et, jusqu*au dernier moment, M. de Cavour avait espéré que l'Empereur abandonnerait ses prétentions assez récemment surgies, et aurait égard à la protestation du cabinet anglais et surtout aux embarras que pourrait causer au Piémont ce qu'il nommait « une trop grande condescendance pour la France. »
Le jour où Ton apprit à Turin que les deux provinces venaient d'être cédées irrévocablement à la France, Témoi et le désappointement furent grands dans le corps diplomatique etdaus le monde politique.
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La noblesse piémontaise^ dont les membres les plus considérables appartenaient à la Savoie, accepta avec dignité, mais non sans profonde tristesse, ce douloureux sacrifice. Les personnes qui ne se rendaient pas compte de la situation difficile dans laquelle se trouvait le gouvernement piémontais vis-à-vis de la France, ne pouvaient comprendre que le président du conseil n'«ût pas opposé une résistance plus vive aux exigences de la France, surtout en ce qui concernait la cession de Nice. Les ennemis politiques et les adversaires du ministre, à la tcfe desquels on comptait M. Rattazzi, ne trouvaient pas de termes assez amers pour flétrir un tel acte et porter sur M. de Cavour les accusations les plus odieuses.
Après l'échange des ratifications du traité entre les deux cours, le scrutin fut ouvert en Savoie et dans le drcondario (arrondissement) de Nice. Les opérations se passèrent avec calme, sans que Tordre fût troublé dans un seul village. Les votes de la Savoie furent presque unanimes ; ceux de Nice comptèrent quelques dissidents. Enfin, après un court délai, fort impatiemment supporté à Paris, le traité fut soumis a la sanction du parlement. Des députés savoyards et niçois prirent pour la dernière fois la parole dans cette discussion, en se servant, selon la coutume, de la langue française, tandis qu'il leur était répondu en italien. Le comte de Cavour, pour résumer les débats, exposa, avec cette éloquence pleine de lucidité et de bon sens qui n'appartenait qu^à lui, les
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motifs impérieux qui ayaient déterminé le cabiîiot à conseiller au roi cq sacrifice. Il y eut dans son discours plusieurs rélicences, plusieurs allusions qui laissaient à Tavenir une large porte ouverte ; chacun en comprit la signification. — Voici quel fut le résultat du vote :
r'H5 députés étaient présents.
25 s'abstinrent avec M. Ratlazzi.
229 approuvèrent le traité.
rJ3 le rejetèrent.
Au nombre de ces derniers se trouvaient MM. Bertani, Ferrari, Guerrazzi, Mordini, Depretis, Valérie. M. Rattazzi motiva son abstention d'une façon aussi amère que perfide, tout en blâmant avec énergie les négociations et la conduite de Cavour.
Quelques jours après, le roi passa pour la dernière foison revue la brigade de Savoie, qui, d'après le texte du traité, devait rentrer, mais individuellement dans Tarmée française. Le gouvernement impérial atait pris rengagement de conserver à chaque militaire son grade, en ayant égard au temps de service et à Tancienneté. La séparation du roi de sa fidèle brigade, fut touchante. Le souverain était
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réellement ému pemlant que (lé61aieut devant lui ces braves soldats, cœur de cette petite armée piémontaise, qui, de Tavcu de tous, était alors une des premières de l'Europe.
Je remarquai que plusieurs soldats ne pouvaient cacher leurs larmes en passant devant le roi. Sans doute, se rappelaient-ils alors les journées de Milan et de Novare en 1849, pendant lesquelles ils avaient combattu auprès du jeune prince* héritier de l'antique maison de Savoie. C'était pour la dernière fois que la vieille brigade se trouvait réunie, et au mo* ment de cet adieu suprême à leur drapeau, à leur souverain et à leurs compagnons d'armes, une telle tristesse était bien légitime.
Au Sénat, le traité fut voté par 02 voix contre 10.
Sur 29,142 électeurs inscrits dans l'arrondissement de Nice, 24,448 se prononcèrent pour l'annexion, 160 contre.
En Savoie, 135,449 électeurs inscrits : 155,553 se prononcèrent pour Tannexioii à la France, 235 contre.
Peu de temps après le traité dû 24 mars, les fonctionnaires civils et militaires de la province de Savoie et du comté de Nice durent choisir entre les deux nationalités et se prononcer dans un délai de trois mois. Devant cette grave mise en demeure de changer brusquement de patrie, que d'hésitations qujB de troubles dans les consciences.
Les uns, comme le général de Sonnaz, le ccxcte Tal^ ministre plénipotentiaire, optèrent pour le
Piémont ; d'autres, comme le général MoUard, le comte de Sales, secrétaire d'ambassade, les comtes de Foras, suivirent les destinées de leur terre natale. Le comte Charlcs-Amédée de Foras, major de cavalerie et aide de camp du roi, refusa d'entrer dans ïarmée française. C'était un homme de grand mérite, très-estimé à Turin; le roi regretta sincèrement ce serviteur fidèle et chercha vainement à le , retenir auprès de lui.
La marquise d'Arvillars, grande-maîtresse de la reine défunte, suivit également le sort de la Savoie et redevint française, ainsi que la famille Costa de Beauregard , de Chambéry. Tandis qu'un certain nombre de jeunes officiers savoisiens et niçois, comme le lieutenant Ruiz, associaient leur avenir aux destinées du nouveau royaume, d'autres, non sans tristesse, mais avec une touchante résignation, abandonnèrent leur patrie d'adoption et rentrèrent avec leur grade dans l'armée française.
Au moment de la signature du traité, la brigade de Savoie avait yainement sollicité auprès du gouvernement français la faveur de rentrer dans Tarmée impériale, en conservant son titre de « brigade de Savoie i» et de constituer un régiment uniquement composé de Savoisiens. Le gouvernement français ne put consentir à ce vœu, et chaque militaire fut incorporé individuellement dans les cadres d'un régiment de France. C'est à la faveur de celte clause du traité qu'un de nos jeunes compatriotes, le baron de Coriolis, qui avait pris deux ans auparavant du
service en Piémont, fut admis avec son grade de lieutenant dans Tarmée française.
« La mission du sénateur Laily en Savoie ^ peut être racontée en dix lignes, de son origine à sa fin, si l'on n'entre pas dans le détail électoral. La France était le candidat officiel, et le parti de Topposition n'existait pas. Une majorité imposante était assurée à l'avance. Le voyage de M. Laity, en Savoie, avait pour objet de sonder l'esprit des populations et de les préparer au vote, en étudiant les besoins du pays. Je t'ai déjà raconté cette curieuse promenade de vingt jours à travers la Savoie. Reçus partout avec empressement, çà et là avec un réel enthousiasme, nous avons pu, dès les premiers jours, préjuger le vote, malgré les quelques symptômes d'opposition rencontrés à Chambéry et à Annecy. C'était l'élément républicain qui s'annonçait dans ces deux villes, comme devant entraîner de nombreux suffrages pour une réunion à la Suisse.
« La Savoie, par tradition historique, ne tient d'une façon bien soHde ni à l'Italie ni à la France,
* Extrait d'une lettre de M. Fournier Sarlovèze, secrétaire du sénateur A. Laity pendant sa mission en Savoie, et depuis sous-préfet de Tiionon et de Lisieux.
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par la raison bien simple qu'elle a fait partie successivement, à diverses époques , de l'un et de l'autre peuple. Le caractère de ses habitants n'a pu se soustraire à cette double influence, et lorsque les populations ouvrières et agricoles demandaient à l'atinexion une satisfaction matérielle que l'Italie, qui prenait hommes et argent sans compensation, ne pouvait leur donner, les classes riches y voyaient pour elles et leurs enfants Touverture de nombreuses carrières.
a L'envahissement des Romagnes par le roi Victor-Emmanuel nous assurait le concours du clergé ; il restait contre l'annexion, les républicains que la France impériale effrayait et les quelques familles nobles ayant charge à la cour de Turin. Deux provinces cependant firent leurs conditions. Le Ghablais et le Faucigny demandèrent à jouir des mêmes bénéfices, au point de vue de la douane, que l'arrondissement de Gex. (Sous l'administration piémontaise, le Ghablais, dont le chef-lieu de province était Thonon ; 52,000 habitants. — Le Faucigny, dont la capitale était Bonneville, comptait 100,000 habitants). Dans ces deux provinces, de nombreux bulletins portaient oui et zone. Gette franchise de douane leur fut accordée.
« Je\ne parle que pour mémoire des discours, des banquets et des arcs de triomphe. Le soir de la proclamation du vote, l'enthousiasme était à son comble. Mais rien ne peut donner l'idée d'une fête à Annecy, ville qui avait à cœur de réparer une pre-
mière réception un peu froide. C'était dû détire. Nous fûmes obligés, au départ, de faire plusieurs kilomètres au pas, pour ne pas enlever à ces brayes gens le plaisir de nous accompagner avec des torches. »