‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 20 sur 41 · JOURKAL D'DN DIPL0VAT · texte numérisé non relu

JOURKAL D'DN DIPL0VAT

états de crise, et cps messieurs du palais Pitti 8*apprêleut, me disaient-ils, à plier bientôt bagage pour aller s'installer à Naples. — De capitale en capitale, ils sont capables d'arriver à Rome ; quanta ; demeurer, ce sera plus difGcile.

J'ai vu hier le duc de Talleyrand, dont j'avais entendu souvent parler. C'est le grand-oncle de mon ministre. «Eh ! mon petit Charles, comment va-t-il? fit-il en m'abordant ; il y a bien longtemps que je Fai vu. » Le vieux duc de Talleyrand ne pouvait s'imaginer que le petit Charles, l'attaché sémillant de la légation de France auprès du grand-duc, fût devenu ministre plénipotentiaire auprès du roi de Sardaigne. Malgré son âge, le duc est vif, gai, vaillant, c'est un tfpe de grand seigneur aimable et galant qui se perd tous les jours. Ses appréciations politiques manquent un peu de justesse et de suite, il oublie volontiers qui est le prince de Carignan, mais il n'est ni ennuyeux ni banal, et on peut dire qu'il est fait pour Florence, comme Florence a été créé pour lui.

De Florence à Bologne, j'ai voyagé dans le courrier avec le député toscan, Galeotti, homme aimable, que j^avais beaucoup vu cet hiver chez sir James Hud-

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son. — Quelle route charmante, ea sortant de Fiesole! Mon compagnon me désignait par leur nom les innombrables villas qui entourent Florence; nous avons passé auprès de la Villa Salviati^ qui appartient au ténor Mario. Trois jours auparavant, le baron Ricasoli avait fait cerner la villa, où se trouvait Maz-* zini. Le bon vieillard est parvenu à s'échapper, mais il est, dit-on, à Florence, comme toujours, insaisissable. Tantôt, il prend le déguisement d*un prêtre ; tantôt, on apprend qu'il s'est échappé sous le costume d'une vieille Anglaise.

Nous sommes arrivés la nuit à Bologne, et c'est avec regret que j'ai quitté la bonne voiture du courrier ; déjà je m'habituais au galop de six chevaux et aux deux postillons rouges de Tex-grand-duc. Ce sera certainement un des derniers voyages que je ferai en poste. Quelle belle traversée des Apennins!

Bologne est une grande ville fort animée, mais rude; on s'y retrouve en plein moyen âge; les mœurs sont moins douces que dans les autres parties de ritalie ; la physionomie même du peuple indique le caractère violent desRomagnols.

Parme, 3 septembre.

A Parme, je me suis arrêté trois jours, et c'est assez. Notre vice consul, le vicomte d'Hesesques,

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m'a fait très-aimablement les honneurs de la patrie du Corréiie. Quel admirable peintre ! mais il est Impossible de s'en faire une idée si Ton n'a pas été à Parme. — Nous sommes allés visiter le palais de fa pauvre duchesse, qui semblait Tavoir quitté la veille. D'Hesesques, qui appartient à une famille légitimiste, m'avouait que la princesse avait laissé, elle, les meilleurs souvenirs, des regrets même, mais que son entourage autrichien y était bien moins apprécié. Cette princesse intelligente, cette mère si dévouée avait, en définitive, depuis la mort de son peu regrettable époux, fort bien administré son petit duché et dirigé les affaires.

La population de Parme, petite ville à Taspect allemand, est très-paisible, très-bonne, dit-on ; mais Teiaspération est telle contre tout ce qui touche au grand-duc défunt que le sort du colonel Anviti n'a étonné personne. Ce malheureux, ancien favori du duc, fut reconnu par quelques habitants en descendant du chemin de fer, et une heure après, en pleine rue, en plein jour, il était massacré par cette douce population, sans que jamais un des coupables pût être découvert. Ceci s'est passé il y a deux mois.

La ville est pauvre, arriérée, sans industrie et sans commerce. Un détail qui semble invraisemblable et qui est cependant très-exact donnera une idée de la société de Parme. Lors jue la duchesse voulait donner une fête, un bal, elle était forcée, afln d'avoir des ses, de faire venir de Paris des robes, des coifde les distribuer parmi les dames notables

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de Tendroît. Sans cette précaution, personne n'aurait assisté aux fêtes de la cour. — En visitant le palais, un vieux serviteur qui datait du temps de rarchiduchesse Marie-Louise, nous raconta sur cette démise certaines anecdotes fort intéressantes, mais difOciles à répéter ; malgré toutes ses extravagances, Tex-impératrice était, parait-il, adorée des habitants de Parme.

Pendant mon séjour à Panne, je fis connaissance d*une charmante femme, jeune Française, amie de la famille d'Hesesques. Elle venait d'épouser M. Chaplin, un des Anglais les plus aimables que je connaisse, et, parait-il, Tun des plus riches sportmen de Londres, ce qui me touche beaucoup moins.

Milan, 6 septembre.

Milan ! mon pauvre Milan, je l'ai retrouvé avec une joie profonde, il me semblait être chez moi. Vraiment, je ne puis m'habituer a la pensée cpieje n'y reviendrai jamais, et il ne faudrait pas grand eflbrt pour me faire quitter la carrière diplomatique, et renoncera toute ambition. — Pourquoi ne m'établirais-jepasenLombardie? Hélas I aucun lien étroit ne me retient à la France, et sauf deux ou trois amis personne ne m'y regrettera beaucoup.

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Par un beau soleil, je ne connais pas de promenade plus gaie qne les trois cents pas qui séparent le Dôme de l'Eùtel'4erUk'V%lle. Presque tous mes amis de Milan sont à la campagne, aux lacs, dans la Talteline ou aux bains de mer. — J'ai yu cependant Trivulzio, la charmante marquise d*Âdda, née de Choiseul, notre compatriote, et l'excellent syndic de Milan, Beretta, qui m'a conduit à la Scala, dans sa loge. C'était la réouverture, et tous nos plaisirs de Thiver sont revenus à ma pensée. Et cet odieux Berlin et la Prusse en perspective ! C'est horrible, il vaut mieux n'y plus songer et se laisser entraîner, sinon gaiement, du moins sans soucis au cours des événements.

Hier je suis allé à Blevio, sur le lac de Côme, faire mes adieux à la princesse Belgiojoso ; au moment où j'abordai à la villa, la barque de la maison emmenait sa fille fiancée et son prétendu, le marquis Trotti. a Adieu! bon voyage! bonne chance, quand nous rcverrons-nous?» — J'ai trouvé ma vieille amie, la princesse, toujours en proie à la politique et moins préoccupée du mariage de sa fille que des grands événements qui se préparent. Elle m'a serré les mains en me disant t « Au revoir, mais ailleurs que dans ce monde I » — L'âme en effet,^ chez elle, a usé le corps, mais en définitive sa vie a été remplie, intéressante, et à sa guise, elle a mené l'existence qui lui a convenu.

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Bergame, 7 septembre.

Bergame est une des viues les plus intéressantes et les plus pittoresques de l'Italie. Je la préfère à Bologne ; Bergame est formée de deux villes, la ville haute, la ville basse. Qui se douterait que Bergame a quarante mille habitants et plus de vingt fortunes de plusieurs millions. La ville haute, assez éloignée de sa sœur, est entourée de remparts fort élevés devenus de splendides promenades. On y arrive en voiture par une magnifique avenue et à pied par une série d'escaliers, de sentiers et de ruelles au milieu de villas et de jardins. La noblesse, les autorités, les vieux souvenirs historiques reposent en haut, tandis que le bas est réservé au commeTce immense qui se fait à Bergame, surtout au moment de la foire de septembre. C'est là que se trouvent les hôtels, les théâtres, tous les magasins et entrepôts.

Lorsque j'arrivai avec mon compagnon de voyage sur les vieux remparts de Bergame, nous restâmes saisis d'admiration. Le panorama de ma bonne ville de Turin était oubUé« De quelque côté qu'on tournât la tête, c'était comme une mer immense de verdure, des collines couvertes de villages et de villas ; des rivières serpentant çà et là; au loin les flèches blanches du dôme de Milan , devant nous la riche vallée de Brescia. Tout cela éclairé et doré par un beau soleil restera présent à ma mémoire d'autant

plus profondément gravé que je ne pourrai jamais séparer de Bergame le souvenir de la personne qui m'y attirait. L'église de Sainte*Madeleine, située au sommet de la ville haute, est une pelite merveille de sculptures, de peintures et de pierreries ; on se croirait dans un boudoir, dans un riche cabinet d'antiquaire. Sur tous les murs de splendides tapisseries de Flandres, des mosaïques, des chefs-d'œuvre du Véni- ' tien Tiepolo, des bronzes, des armoiries, des retables* J'étais ébloui et cependant je reviens de Toscane et de l'Italie centrale.

Milan.

J'ai voulu traverser une dernière fois Milan pour aller au lac Majeur . N'avais-je pas à faire mes adieux au colonel Cadogan, attaché militaire anglais et surtout à madame Cadogan, la perle de notre corps diplomatique, enfin revoir l'île Saint-Jean de sir James Hudson. Le bateau à vapeur me conduisit jusqu'à Intra, où habitait une jeune amie d'autrefois, mademoiselle Delphine de Cessoles, aujourd'hui madame Franzozini. En revoyant la blonde et gracieuse Italienne, j'ai retrouvé tous nos vieux souvenirs de Vichy et j'ai constaté que, tout en étant très-loin de sa ville de Nice, la jeune femme était néanmoins fort heureuse, brave mari valant bien les prétendants français refois.

En arrivant à Turin, j'apprends que M. de là Roche-Lambert a changé d'avis et me voilà revenu à mon poste. J'en suis donc pour mes adieux. Ils seront à refaire le plus tard possible ; c'est un faux départ, mais, malgré une teinte de mélancolie, que de charmants souvenirs j'ai rapportés de ma promenade ! — Plus de Berlin ! plus d'Allemagne ! et ici de grands événements !

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