CHAPITRE XV
La duchesse de Gênes. — Son second marisge. ^ Son exil a Belgirate. — Le prince d» Carignan.
Turin, 20 décembre 18 '1.
De singuliers bruits, de mystérieuses révélations couraient la ville au sujet de la duchesse de Gènes (Élisabeth-Maximilienne, princesse de Saxe, néQ le 4 février 1830) et de son second mariage avec le marquis Rapallo.
Le duc de Gênes, frère du roi, mort en 1855, était adoré du peuple de Turin ; en revanche, les familiers de sa maison et ses amis intimes avaient pour la duchesse, sa femme, autant d'éloignement qu'ils avaient de sympathie pour le duc.
Je n'oublierai jamais les curieux détails qui nous furent donnés par le marquis X..., ancien aide de camp du prince défunt et l'un de ses amis les plus dévoués. Ses demi-aveux et ses réticences nous firent
comprendre aisément que la princesse saxonne, malgré sa conduite irréprochable, avait été cependant pour son époux la cause de violents chagrins et que la sécheresse de son cœur et la dureté de son caractère avaient peut-être attristé ses derniers instants.
Comment advint-il que cette femme vertueuse, hautaine, dont la conduite excluait tout soupçon même de légèreté, donna à la cour de Turin, plusi^ursannées après la mort de son mari, le scandale d'une union secrète et d'une étrange mésalliance? En effet, le successeur donné par sa veuve au duc de Gênes fut un obscur lieutenant, qui avait fait partie de la maison militaire du prince. Petit, commun, mais fort modeste, M. Rapallo, dont le frère est encore aujourd'hui pharmacien à Gênes, ne pouvait à coup sûr être soupçonné d'avoir frappé l'imagination de la princesse Çlisabeth. Que s'était-il donc passé?
On murmurait tout bas de dramatiques et mystérieuses histoires qui n'avaient, à mon avis, rien de fondé.
Une autre version attribuait ce singulier mariage si brusquement accompli à un dépit violent, à une sombre colère résultant d'une ambition déçue.
La veuve du duc de Gênes avait rêvé, dit-on, et son rêve n'avait rien d'exagéré, de devenir reine de Sardâigne. Elle était belle, insinuante : le roi Victor-Emmanuel, son beau-frère, se sentait déjà sous le charme et malgré lui subjugué. IMais aux premières ouvertures de la princesse dans ce sens, et dès qu'elle eut déclaré les conditions auxquelles elle
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acceptait les hommages du roi, celui-ci s*éloigna avec terreur.
A ce moment, la pensée d*une telle union avait je ne sais quoi de funèbre et de fatal qui effraya l'esprit superstitieux du roi. Peu de temps auparavant, ce même palais de Turin, dans l'espace de quinze jours, avait ouvert ses portes pour laisser ()asser trois cercueils de la famille royale, la reine, le duc de Gênes, et la reine douairière, mère de Charles-Albert. Quoique toujours épris de sa belle-sœur, le roi eut une explication avec celle-ci ; à la suite de l'entretien, il ne resta aucun espoir à la duchesse de monter sur le trône de Sardaigne.
La jeune femme déçue dans ses projets, égarée par un sentiment de haine et avide de vengeance, aurait voulu à tout prix humilier le roi et exaspérer l'amant. Pour arriver à ce but, elle n'aursrit pas hésité à se sacrifier elle-même, en se donnant au premier venu. A Tinsu de tous, le mariage eut lieu, la nuit, dans le château du duc de Gênes, à plusieurs heues de Turin. La /cérémonie était à peine terminée que la duchesse en fit parvenir la nouvelle au^ roi.
La colère et Tindignation du souverain ne connurent pas lie bornes ; il s'emporta jusqu'à la violence et voulut, sur Theure, chasser de ses Étals la veuve de son frère, lui enlever ses enfants, lui interdire de i)orter le titre de duchesse de Gênes et la renvoyer honteusement à son père le roi de Saxe.
On parvint toutefois 5 calmer Tirritation du pre-
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micr moment. Un courrier fut en toute hâte expédié à Dresde pour prévenir le malheureux roi Jean. Le comte de Witzthum, grand chambellan, et le baron de Seebach, ministre de Saxe auprès des cours de Paris et de Turin, arrivèrent sur-le-champ pour intervenir et négocier en faveur de la duchesse.
La situation de la belle-sœur du roi fut réglée à des conditions moins dures. La villa de Belgiratc sur le lac Majeur, lui fut assignée comme lieu d'exil; le séjour de toute ville du Piémont lui était interdit; ses enfants restaient auprès d'elle. M. Ra pallo reçut le titre de marquis et devint le chevalier d'honneur de la duchesse de Gênes. Ce sont là les seules fonctions qu'il ait jamais exercées à Belgirate.
Quoi qu'il en soit, le dc^ite existe toujours, même pour les personnes qui ont vécu le plus dans l'intimité de la princesse, sur les causes véritables de son second mariage. Le mystère n'a jamais été éclairci.
A la fin de 1859 et en 1860, au moment où les capitales d'Italie et les petits royaumes vinrent à l'envi s'offrir au roi Victor-Emmanuel, lorsque Milan, Parme, Modène, Florence, et plus tard Naples, se livraient corps et âme au royal maître du comte de Cavour, le souverain beaucoup plus chasseur et plus soldat qu'homme du monde, se trouva fort embarrassé pour accueillir tant d'hommages.
C'est alors qu'il regretta d'élre seul, surtout lorsqu'il s'agit de recevoir les nobles dames de ses nou-
velles provinces. Chacune d'elles désirait être présentée à la cour; et lui seul à ce moment composait toute la cour. La princesse Clotilde était mariée, la princesse Pia, très-jeune encore, terminait son éducation dans la retraite, et sous la tutelle sévère de la marquise de Villamarina ; — les princes étaient enfermés à Moncalieri, sous la garde de leur gooverneur.
Le roi pris au dépourvu, songea à la duchesse de Gènes ; on avait besoin d'elle ; ses torts furent oubliés, et les portes de Belgirate s'ouvrirent pour la belle-sœur du roi, chargée désormais de faire les honneurs de la nouvelle cour d'Italie. Deux dames d'honneur, les comtesses de Castiglione (belle-sœur de la comtesse Virginie) et de Gattinara, Tune fort spirituelle, l'autre très-jolie, furent attachées à sa personne. Les deux maris reçurent le titre de chevaliers d'honneur, mais le marquis Rapallo continua modestement à reniplir le premier rôle, comme chambellan. Ses fonctions principales consistaient à se tenir dans le salon qui précédait Tappartement de la duchesse, et à introduire auprès d'elle les membres du corps diplomatique et les personnages présentés officiellement à Son Altesse royale. C'est dans ces circonstances que. les robes à queue firent leur réapparition à la cour de Turin. Ce retour vers l'ancienne étiquetle fut bien un peu critiqué, cependant chacun s'y soumit, et les vieilles dames de "H, contemporaines du roi Charles-Félix, en t la cour reprendre les bonnes traditions,
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faillirent oublier tous leurs griefs contre le roi constitutionnel.
La duchesse se montra à Milan, à Florence, à Na-, pies, pour présider aux bals et aux grandes réceptions. Elle avait grand air et à la fois beaucoup d'élégance et de dignité ; Texil du lac Majeur avait, disait-on, donné à son caractère plus de souplesse et d'aménité. Cependant voici un trait qui, sans dissiper les nuages qui enveloppent les relations du marquis Bapallo avec la duchesse, montre de quelle façon cette dernière traitait son époux.
Le général X., confident du roi à cette époque, raconta un jour devant moi le fait suivant qui s'était passé le matin même, et que le roi Victor-Emmanuel, selon son habitude, s'était empressé de divulguer.
Depuis qu'elle était rentrée en grâce, le roi allait assez souvent chez sa belle-sœur. Celle-ci, sans exercer sur l'esprit du roi une très-grande influence, trouvait néanmoins le secret de^ l'intéresser et de le distraire, sans lui faire oublier la comtesse Rosine. Il se trouvait, ce jour-là, chez la duchesse, assis au coin de la cheminée, lorsqu'un coup frappé discrètement à la porte interrompit la conversation.
La duchesse continua comme si qHo n'eût rien entendu. Après quelques minutes un second coup tout aussi discret se fit entendre.
« Ou frappe, dit le roi, ne devez-vous pas répondre?
— A quoi bon, répondit sèchement la princesse,
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co ne peut être que Rapallo qui ignore que Votre Ma-^ jcsié est chez moi.
c( Pourquoi cette sévérité, ma chère sœur? » Et en même temps le roi dit : a Entrez. »
Le chevalier d'honneur Bapallo ouvrit en effet la porte et s'avança au milieu du salon en saluant jusqu'à terre.
« C'est bien, fit la duchesse; veuillez faire apporter utt verre d'eau au roi. d
L'époux, ainsi congédié, s'éloigna à reculons, plein de déférence, saluant de nouveau le roi et son auguste belle-sœur.
« Mais pourquoi, je vous prie, demanda le roi, quand le marquis Bapallo se fut retiré, pourquoi le traitez-vous ainsi? N'est-il pas votre mari, l'infortuné? Vous êtes cruelle, duchesse, et je ne m'explique pas votre procédé à son égard. »
La duchesse ne répondit pas et continua la conversation.
Le duc de Gênes, en mourant, avait laissé deux enfants, charmants tous deux et ressemblant beaucoup à leur père. Marguerite-Marie-Thérèse-Jeanne, née le 20 décembre 1851, devenue princesse royale de îiémont; Thomas-Albert-Victor, né le 6 février 1854.
Le duc de Gênes était remarquable par l'élégance lie ses manières et la séduction de son esprit; en cela, il faut l'avouer , il différait beaucoup du roi £on frère. Le peuple de Turin avait pour lui uneprédilcction marquée, dont le roi se montrait fort jaloux.
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Sa mort (10 février 1855) causa une grande émotion et il fut profondément regretté.
Eugènc-Emmanuel-Joseph de Savoie, né le 14 avril 1816, fut déclaré prince de Savoie-Carignan par décret royal du 22 avril 1854. Parent éloigné du roi, le prince de Carignan, grand amiral du royaume, est aussi instruit que modeste. Entièrement dévoué au roi son cousin, il n'a aucune ambition personnelle et n'hésite jamais à remplir avec une merveilleuse complaisance et une précieuse abnégation tous les emplois et toutes les missions que Victor- Emmanuel et te comte de Càvour lui confient.
Le roi part-il pour la guerre, le prince de Carignan demeure à Turin, pour présider le conseil, ou surveiller les affaires. A Florence, à Naples, a-t^on besoin d'un gouverneur dont le rang peut donner une légère satisfaction d'amour-propre à ces capitales découronnées, vite on expédie le prince Eugène.
Son Altesse faisait peu de besogne, mais ne com-
. mettait jamais d'imprudence. 11 savait recevoir avec
pfl'abilité, donner quelques felcs, puis, un beau
jour, sur l'ordre venu de Turin, il quittait, sans se
faire prier, le palais Pitti ou le palais de Naples
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pour reprendre paisiblement dans sa retraite de Turin sa vie d'études, et, ajoutons tout bas, sa douce vie de célibataire.
Le meilleur cuisinier du royaume, un Français, Cbl-il besoin de le dire ? appartenait à la maison du prince de Cari<]^nan. La plus jolie actrice de Turin, celle qui pendant plus de dix ans propagea dans la péninsule le yaudeville et le couplet français , avait cliez le bon prince ses grandes et ses petites entrées. La liaison dura fort longtemps si bien que le comte de Cavour, craignant un jour que la jeune femme ne prit trop d'influence sur le cœur du prince et ne compromît son mince apanage, priva, de son autorité, pendant plusieurs mois et la ville de Turin et le cousin du roi de leur actrice favorite. Cependant la légèreté de la comédienne et ses attachements de coulisse ne tardèrent pas à rassurer le premier ministre, austère par raison d'État ; la Déjazet piémontaise fut rendue à son public idolâtre et revint, comme par le passé, présider les petits soupers du bon prince de Carignan.