CHAPITRE XVI
Alcxan Ve Dumas et Garibaldi. — Maiimc Du Camp.
Parmi les > lombreux étrangers que les événements d'Italie faisaient affluer à Turin, à cette époque, se fit remarquer notre compatriote Alexandre Dumas. Le grand romancier, dont j*avais fait la connaissance jadis dans l'atelier d'Eugène Delacroix, vint passer quelques jours à Turin avant d'aller à Naples.
Toute la ville apprit le matin même son arrivée ; le lendemain, me trouvant chez la marquise Alfieri, je fus très-questionné au sujet de notre compatriote. La marquise me pria aussitôt d'aller voir Dumas et de lui demander, de sa part, s'il lui serait agréable de passer la soirée chez elle, qu'il y rencontrerait le comte de Gavour, plusieurs hommes politiques et plusieurs savants.
Le matin, je me rendis chez Dumas, qui me reçut
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à merveille, mais déclina nettement l'invitation delà nièce de M. deCavour.
« Remerciez vivement, me dit-il, la marquise AUieri, et exprimez-lui tous mes regrets; il m^est impossible d*accepler. Voulez-vous savoir pourquoi ? — Sans doute , repris-je. — Eh bien ! j'y rencontrerais son oncle, le comte de Cavour, et je ne veux à aucun prix le voir! Ceci vousétonne, n'est-ce pas , mon cher ami ? — Certainement. — En voici la raison : je quitte Turin dans vingl-quatre heures, je m*embarque à Gènes, dans trois jours je serai chez Garibaldi. Je ne le connais pas, mais je lui ai écrit, il m'attend. Cet homme est un héros, un aventurier sublime, un personnage de roman. Avec lui, d'après lui, je veux faire quelque chose. C'est un fou, c'est un niais, comme vous voudrez, mais un niais licroïque ; nous nous entendrons fort bien. Que voulez-vous que je puisse faire de Cavour, moi? Cavour est un grand homme d'Etat, un politique consommé, c'est un homme de génie. II est phis fort (|ue Garibnldi, ne le sais-je pas ? Mais il ne porte pas de chemise rouge, lui ! Il a un habit noir, une cravate l)lanchc, comme un avoué ou comme un diplomate. Je le verrais, je causerais avec lui, et, comme tant d'autres, je serais séduit par son esprit et son bon sens. Adieu mon beau voyage ! Mon Garibaldi serait ^àté. Donc, je ne veux voir à aucun prix votre président du conseil ; il ne peut être mon homme, pas ,)lus que moi ne puis être le sien. Je suis un artiste, et Garibaldi seul m'attire. Bien que je fréquente
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uniquement ici les députés de l'extrême gauche, Brofferio et les autres, dites, je vous prie, à M. de Cavour que je le fuis parce que je l'admire, et expliquez-lui bien pourquoi je quitte Turin sans le voir. »
Plusieurs mois après cette conversation, Dumas revenant de Naples passait à Turin. Ce qu'il avait prévu était arrivé, et le héros légendaire, en le voyant, s'était jeté dans les bras de son frère Dumas, devenu, le lendemain de cette première entrevue, le meilleur ami du dictateur.
Au miheu du désordre de la conquête de Naples, Dumas se fit attribuer par son ami le charmant palais de Chiatamonte avec les fonctions de surintendant des beaux-arts, ou une sinécure de ce genre. Dumas dépensa, avec sa générosité habituelle, l'or napolitain ; il essaya même de fonder un journal qui réussit quelques mois. Plus tard, Tordre étant rétabli à Naples ou à peu près, Dumas fut évincé de son palais et de sa charge ; toutefois, comme le prestige du nom et de l'esprit français est, et sera toujours puissant et redouté en Italie, le gouvernement de Turin reconnut un contrat suivant lequel notre grand romancier s'était engagé, pour la somme de trente mille francs, à écrire, d'après les archives secrètes mises à sa disposition, VHistoire de la maison de Bourbon à Naples.
L'ouvrage parut-il j^mais, je l'ignore. En tout cas, le gouvernement italien exécuta fidèlement ses engagements. Je fus même chargé un jour par le ministre de France, M. Benedctli, je crois, de solliciter,
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au nom de Dumas, un versement anticipé delà somme conyenue, ce à quoi le ministre de Fintérieur consentit avec une bonne grâce parfaite, sans seulement se préoccuper si notre compatriote avait commencé son histoire.
Au dernier voyage de Dumas à Turin, le capitaine R.. ., officier d'ordonnance du roi, et le marquis S. . . offrirent à l'auteur un souper où mon ami de Boûrgoing et moi nous fûmes invilés. Garibaldi fit naturellement le sujet de la conversation, et Dumas, selon son habitude, fut étincelant de verve et d'esprit; cependant le culte et l'admiration de l'auteur des Trou Mousquetaires pour le héros du jour dépassait toutes les bornes.
Vers la fin du repas, pour terminer la série des anecdotes relatives au dictateur : « Voici, nous dit Dumas avec une solennité singulière et dépliant avec mystère un chiffon de papier, voici des lignes tracées par lui qui ne me quitteront jamais ! Il faut vous dire, mes amis, qu'ayant eu la fantaisie de voir Victor-Emmanuel, que je ne connais pas, je demandai à Garibaldi un mot d'introduction pour me présenter au roi. « Tiens! me répondit Garibaldi, en me remettant ces mots écrits à la hâte, ceci te servira de passe-port. » Et en même temps le charmant conteur nous faisait passer le chiffon de papier froissé, qui contenait cette phrase unique : « Sire ^recevez Dumas j cest mo7i ami et le vôtre, — G. Garibaldi. »
c( Vous pensez bien, ajouta Dumas en replaçant avec respect la lettre sur sa poitrine, qu'afin de conserver
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cet autographe que le roi eût, sans aucun doute, voulu garder, je me privai, sans regrets, de faire la connaissance du roi Victor. Et aujourd'hui que le souverain se montre ingrat envers son obligé Garibaldi, vous devez juger s'il attendra longtemps ma visite! »
Au moment où Garibaldi s'embarqua pour la conquête du royaume des Deux-Siciles, plusieurs étrangers se joignirent à lui attirés par Tesprit d'aventure et en même temps par le prestige du héros légendaire. — Des Anglais de très-grande famille raccompagnèrent dans son expédition. — Quelques Français vinrent également le rejoindre et parmi eux M. de Flotte, qui fut tué pendant l'expédition. Maxime Du Camp, lui aussi, l'élégant Parisien blasé, le noble chercheur d'émotions et d'aventures, vint combattre auprès du chei des Mille. Puis, après avoir conquis un royauftie, il revint paisiblement à ses habitudes parisiennes et publia, peu de temps après, un intéressant volume sur la campagne de Garihaldi.
CUAPITRE XVII
Caitelfidardo. — RnppeY du ministre de Franee. — Les prisonniers pontificaux û Turin. — Attitude du comte de Cavour.
Turin, 10 septembre 1860.
Je Tiens de parcourir Tltalie méridionale, en m'arrélant à Florence, Livourne, Bologne, Parme et Milan.
A mon retour à Turin, je trouve la légation fort émue et en désarroi ; il est vrai que, pendant mon voyage, de grands événements se sont accomplis. Garibaldi, dictateur des Deux-Sicilcs, a fait son entrée à Naples, et le général Cialdini s'est permis d'envahir le territoire du saint-siége.
M. de Talleyrand part demain pour Nice, mandé par l'empereur. Les rapports de la France avec le gouvernement de Turin sont décidément fort tendus.
Une note vient d'être adressée par notre légation au comte de Cavour. Cette note avertit le gouverne-»
ment sarde c< qu'en présence des faits qui se passent dans les Marches, et de la mission du comte délia Minerva auprès du saint-siége, le cabinet impérial croit devoir protester, et, en cas de refus de se rendre à nos conseils, ordre est donné au ministre de l'Empereur de demander ses passe-ports et de se retirer avec la légation.
13 septembre.
Le Monitevr annonce le rappel du ministre de l'Empereur à Turin, mais, dans les termes mêmes dont se sert la feuille officielle pour faire connaître cette décision, on découvre une nuance entre la rupture et l'interruption des rapports ; c'est une sorte de punition infligée à Tenfant terrible, volontaire et désobéissant, mais où se retrouve encore la tendresse paternelle. Néanmoins, l'effet de cette nouvelle est immense. Nous attendons demain M. de Talleyrand revenant de Nice; que lui aura dit l'Empereur?
14 septembre.
L'Empereur a eu, avec M. de Talleyrand, un long et très-curieux entretien que je n'ose pas rapporter.
19 septembre.
M . de Talleyrand est parti hier soir pour Paris,
nous Tavons tous accompagné à la gare en lui sou-
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haitant un prompt retour. La colonie de Villa Gattina était là. Tourte, ministre de Suisse, le comte Piper, chargé d'affaires de Suède, le baron Pfuel. Rayneval demeure chargé des affaires de la légation, avec moi comme secrétaire et Bourgoing comme attaché.
J'avoue que je suis enchanté d'avoir été désigné pour rester à Turin ; ces grands événements m'intéressent à un haut degré et me passionnent même. N'est-il pas naturel qu'ayant déjà assisté aux débuts, je veuille suivre jusqu'à la fin les péripéties du drame?
Décidément le coup hardi et audacieux tenté par Garibaldi, accepté>par Cavour, semble leur réussir. L'entrée de l'armée piémontaisc dans les Etats ponti* iicaux est une marche triomphale ; seuls les zouaves pontificaux ont résisté. Serait-il vrai, comme le prétendent nos journaux italiens , que les populations aient pour le gouvernement du saint-père une telle indifférence? Je connais peu ces contrées, mais j'avoue que la facilité avec laquelle on les a occupées ne prouve pas de la part du peuple conquis un vif sentiment de dignité et de reconnaissance, car à tout prendre, le joug du souverain pontife n'était pas bien dur pour ses peuples.
Naples cause toujours des inquiétudes au gouvernement de Turin. L'anarchie qui règne dans la ville et en Sicile, l'attitude de Garibaldi et de son armée^ l'incertitude où Ton est du parti que va prendre le pape, tout enGn conspire pour compliquer la situation.
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Sa septembre.
Ce matin, fêtais sorti vers huit heures du palais Perron, et me promenais paisiblement sous les arcades. « Papa Camille, » comme l'appelle le peuple de Turin, se présente à moi gai et souriant, selon son habitude.
Je l'accompagnai jusqu'au ministère, et le grand homme, me prenant par le bras, se mit à causer politique.
<K C'est la plus grande partie que nous jouons en ce moment, me dit-il; vous n'êtes pas contents de nous à Paris, mais tout s'arrangera, j'en suis sûr. — J'aime les situations difficiles et je suis servi à souhait, cette fois, » fit-il en riant et en se frottant les mains, geste qui lui était habituel.
Sur ce, il me quitta, et monta l'escalier du ministère. Pendant les dix minutes que j'avais marché auprès de lui, plus de cinquante personnes l'avaient saluée députés, ouvriers, marchands ; il répondait à chacun par un bon sourire ou un signe de tête. Toute la ville, en effet, le connaît et l'aime; il est impossible d'être aussi populaire. J'avoue que cet homme, que ma conscience me blâme de tant aimer, me paraît plus grand chaque fois que j'y réfléchis. Que de pensées doivent agiter cette tête puissante, ce génie fécond, audacieux et persévérant ! C'est maintenant qu'il est intéressant de le voir, aux prises avec
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les dirGcultcs les plus ardues, les combinaisons les plus inextricables.
Les prisonniers français de l'armée de la Moricière viennent d'arriver à Turin . Le gouvernement piémontais, qui tient à nous être agréable, les envoie à la légation; là, ils sont libres dès qu'ils ont franchi le seuil de notre palais ; on les considère comme sur le sol de France. Rayneval m*a chargé de les voir tous et de les interroger. J'ai retrouvé parmi eux plusieurs personnes de connaissance. Les officiers et les zouaves sont tous fort bien, très-enthousiastes; nous leur donnons une feuille de route et de l'argent quand ils en ont besoin.
Nos jeunes héros nous racontent les détails et les épisodes de leur trop courte guerre, avec une verve et un entrain qui nous rend fiers d'être leurs compatriotes.
Parmi les zouaves et les chasseurs pontificaux, on retrouve les plus grands noms de France. L'enthousiasme, la vivacité, le courage de ces enfants prouvent une fois de plus que partout en France, dans toutes les classes, dans tous les partis, il y a le même clan, la même vitalité et le même ( sprit. Ces fils de Bretagne et du faubourg Saint-Germain, déguisés en
zouaves, ont Tenlrain, la gaieté, la bravoure du zouave d'Afrique et de Solferino, fils du faubourg Saint-Antoine. Sans hésiter, sur le champ de bataille, les uns les autres se seraient reconnus frères. Demain peut-être on les oubliera, ces braves jeunes gens, mais celte campagne glorieuse, quelque courte qu'elle ait été, leur aura donné le goût de la guerre, la juste fierté de leur noblesse, retrempée dans le sang. De Terves, de la Neuville, Perrodil, Maistre, Champrobert, Rohan, Chévigné, Sabran, sont ceux que nous avons le plus vus. Nous avons dîné ensemble à rhôtel Feder. Qui sait où nous nous retrouverons, et si jamais nous devons nous revoir*? Je me souviens d'un tout jeune zouave qui, blessé assez grièvement, me disait : « Ahl monsieur, quelle belle chose que la guerre ! Mon père m'avait défendu de chasser;
^ Les jeunes officiers de l'armée en déroule nous firent de curieuses révélations sur l'attitude des autorités pontificales au moment de Tenvabissement du territoire par les troupes piémontaises. Peu de jours avant l'entrée de l'ennemi dans la province d'Ancône, le général de la Moricière, découragé par le mauvais vouloir qu'il rencontrait à chaque pas auprès de ce gouvernement qu'il venait défendre, effrayé, humilié, dégoûté des désordres et des abus scandaleux qu'il découvrait à chaque pas dans cette administration arriérée, s'était expliqué avec une franchise complète, et avait avoué au saint-père, que, malgré son dévouement à sa personne et à sa cause, il allait renoncer à la tâche qu'il avait entreprise, rendue impossible par les obstacles de tout genre et l'hostilité non déguisée de l'administration romaine et de la prélature. Bien des motifs, en effet, rendaient le go- néral la Moricière odieux à l'élément romain. Il était étranger. Français, brave et surtout honnête. Chargé par le pape de l'organisation de l'armée, il devait forcément connaître les détails, découvrir des abus qui, jusqu*ici, étaient restés cachés. Aussi, rien ne fut-il négligé pour lasser, décourager le vaillant soldat venu, de bonne fol, ofi'rir son épée et ses services au souverain de la catholicité. Voici quelles étaient les dispositions du général au moment où le dan;:er
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c*est la première fois que j'ai tiré uu coup de fusil. » Le caractère français est bien toujours le mèoie Quelques-uns de nos jeunes compatriotes conduits par les hasards de la guerre prbonniers à Turin, ont voulu, une fois libres, rester quelques jours pour visiter la ville. Ils se promenèrent pendant la journée, et le soir, entrèrent au théâtre Scribe, avec leurs uniformes déchirés et poudreux. Rien de mieux! La population calme et excellente de Turin les regardait avec une curiosité mêlée d'intérêt, ne pouvant se décider à considérer un Français comme un ennemi, un prisonnier de guerre. Mais nos jeunes espiègles, oubliant trop vite leur défaite, parcoururent la ville et les arcades du Pô, marchant en riant, la tête haute, cherchant à tout prix des querelles, et insultant le paisible bourgeois. Cavour me fit appeler :
éclata. Sa résolution d'abandonner Rome fut naturellement ajournée ; et il annonça ou saint-père, qu'en présence des événements nouveaux, il allait tenter la résistance et se mettre à la tête des troupes pour repousser l'invasion. Dès ce jour, me racontèrent les témoins oculaires, c'est-à-dire les nides de camp du général, commença dans les villes que nous étions chargés de protéger , de la part des dcié«> gats et de toutes les autorités civiles et ecclésiastiques, un système d'inertie, de mauvais vouloir, d'hostilité qui nous faisaient nous demander à chaque instant : « Que sommes-nous venus faire dans ce pays? »
Le général donna les ordres les plus énergiques ; en cas de refus des autorités de prêter leur appui au corps de défense, le déicgat devait être arrêté sur-le-champ et conduit à Rome. Grâce à ces mesures vigoureuses, les troupes purent recevoir des vivres et des abris. Mais que d'obstacles eut à surmonter le général de la Moricière!
Ces douloureux détails me furent confirmés plus tard à Rome, par Mgr de M"*, un des prélats les plus autorisés, qui déplorait avec une i'ranchise toute française le mauvais vouloir de l'administration ponli finale à cette époque.
c( Je laisse libres vos jeunes gens, me dit-il, mais de grâce qu'ils ne nous insultent pas, parce qu'ils sont vaincus. » On prit alors le parti de les caserner jusqu'à leur départ dans la citadelle, où nous sommes allés les voir avec Bourgoing et RayncvaU
Depuis que le général La Moricière est entré en campagne, depuis surtout que la nouvelle du désastre de CastelGdardo est arrivée en France, nous sommes harcelés de lettres et de dépêches télégraphiques. Des personnes que je ne connais même pas m'adressent du fond de la province des prières pressantes afin d*avoir des nouvelles d'un fils blessé ou prisonnier. Notre journée se passe à courir au ministère, et le comte de Cavour, avec une complaisance inépuisable^ fait transmettre immédiatement nos télégrammes à Cialdini, de telle sorte que nous pouvons répondre presque immédiatement aux malheureuses familles et donner des nouvelles de ceux qui leur sont chers.
Hier, Bourgoing n'ayant pu voir le comte de Cavour, s'adressa à Carutti, secrétaire général du ministère, en le priant de vouloir bien faire réclamer des nouvelles d'un pauvre garçon de ses amis, retenu • blessé à Lorette : « Ah ! c'est toujours pour ces gens-là? lui dit avec roideur le fonctionnaire piémontais. — Oui, monsieur, lui répondit très-haut le bon Bourgoing, et ces gens-là valent bien certains autres. Si je m'adresse à vous, c'est que je n'ai pu trouver M. de Cavour, qui a la bonté, lui, de s'intéresser encore à ces gens-ià, »
II est vrai que le pauvre Carutti est rhomme le plus Tanitcux et le plus nul des employés piémoi\tais. Il est député, et rien de plus comique que son éloquence théâtrale et boursouflée. 11 a un travers, celui de vouloir jouer un rôle politique ; je doute qu'il y arrive jamais. Au club, où nous passons nos soirées, nous avons eu, Bourgoing et moi, quelques discussions un peu aigres avec certains de nos collègues du corps diplomatique et des officiers sardes au sujet des derniers événements.
Nous ne voulions pas admettre que la bataille de Gastelfidardo pût être considérée comme un fait glorieux pour Cialdini et Tarmée royale. De là, grande discussion, et notre amour-propre national se trouvant en jeu, nous nous montrions fort irrités de la mauvaise foi de nos amis, qui se refusaient à avouer la disproportion singulière existant entre l'armée de la Moricière et l'armée de Victor-Emmanuel .
« — Mais la Moricière est l'ennemi de votre empereur, disait-on afin de nous embarrasser; pourquoi le défendre?
« — Ceci est une autre question, répondions-nous. La Moricière est, avant tout, Français, et l'Empereur lui-même devrait le revendiquer. En tous cas, ' il avouerait que nos soldats se sont conduits en héros. Tenez ! il vaudrait mieux pour vous moins parler de votre gloire. Une poignée d'hommes écrasés par une armée entière, voilà jusqu'à présent le seul fait de guerre à enregistrer depuis que vous marchez seuls ! »
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Le général Cialdini exalte la bravoure de la petite armée pontificale ; il a de bons motifs pour agir ainsi. Les égards, la politesse qu'il affecte pour nos pauvres blessés et prisonniers de Lorette prouvent qu'il est, au fond, fort embarrassé d'avoir accompli cette exécution. — «Messieurs, disait le général Cugia, vous avez tous bondi comme des lions; je m'incline devant votre héroïsme. » En parcourant les noms des morts et des blessés : « Mais toute la vieille France était là ! ajouta-t-il ; on croirait lire une liste d'un petit lever de Louis XIV. »
Le roi a donné des ordres pour que le général la Moricière, à son arrivée à Gênes , fût installé au palais avec ses ofGciers d'ordonnance. Deux d'entre eux, de Terves et de Chevigné, sont venus à Turin. « Le général, nous ont-ils dit, est fort accablé; il est silencieux et sa douleur est profonde. »
Nous venons d'avoir la visite du duc de *** et du comte de Courronel, parents tous deux du vaillant général de Pimodan. — Ils vont à Lorette chercher le corps du héros pour le rapporter en France.
6 octobre 1860.
Le parlement a été ouvert le 2 octobre. Cavour, dans un habile exposé de la situation, a expliqué les
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motifs de sa politique depuis la dernière rémiion de la Chambre. Il a parlé arec ménagemeot du dictateur Garibaldi et a terminé en demandant un YOte de confiance qui lui a été accordé afec beauconp d'enthousiasme.
L'amiral Persane, vainqueur d^Ancône, a paru à la Chambre : son entrée a été saluée par de frénétiques applaudissements. C*est à lui que le général la Moricière a voulu se rendre plutôt qu'aux généraux Fanti et Cialdini, les détracteurs d'un homme qui leur est si supérieur.
Sur Tordre venu de Paris, notre légation a de nouveau invité le gouvernement sarde à évacuer le patrimoine de Saint-Pierre et à s'arrêter devant l'armée fidèle de Gaête et de Capoue. La réponse a été négative et fort indépendante. C'est la première fois que le comte Cavour s'émancipe hautement de la tutelle impériale.
Qu'en résultera-t-il ? Le jour même où nous recevions cette réponse, le roi datait de Bologne une proclamation à ses Iroupes en prenant le commandement de Tannée. On marche décidément tout seul ; le masque est jeté, et le gouvernement ne craint plus d'avouer que c est le royaume de Naples qu'il convoite. A vrai dire, il a laissé les choses aller si loin, que voulût-il revenir sur le passé, écouter la France, traiter avec François II, cette politique serait impossible à suivre. Il est entravé par Garibaldi et le courant révolutionnaire.
Deux alternatives lui restent : marcher à la tcte
du mouvement et se l'assimiler, ou bien lui résister tout à fait, en se jetant dans les bras de la France. Le Piémont a trop d'ambition et d'orgueil pour suivre ce dernier parti, moins brillant peut-être, mais à coup sûr plus sage.
8 octobre.
Le baron de Winspeare, le dernier ministre de Sa Majesté sicilienne à Turin, est parti hier. C'était un homme vraiment dévoué.
Il a été fidèle jusqu'au malheur, qualité rare chez les Napolitains, en général plus intelligents qu'honnêtes. Sa mission était difficile et douloureuse, mais les égards et les sympathies de chacun l'ont rendue moins pénible.
Un de mes amis m'écrivait, il y a quelques jours, une singulière lettre ; ai-je besoin de dire qu'elle arrive du Midi ? « Tu restes en Italie, disait-il, tant pis I ce climat t'énerve, tu penses trop et n'agis pas assez, et pourtant, la belle cavale à enfourcher que l'Italie, en 1860. On t'a mis le pied à l'étrier ; qu'attends-tu donc ?
<c On peut, après tout, aboyer à la lune et à l'amour indéfini quand on n'a rien à faire, mais quand on joue son très-petit rôle dans le plus grand drame du siècle, quand on assiste au réveil d'un peuple, quand de sa plume on chatouille les narines
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de ce puissant dormeur, est-ce qu*on a le droit d'enfiler des perles idiotes? »
La semonce de mon fougueux méridional me semble intempestive. Ne . faudrait-il pas, pour être à sa hauteur, endosser la chemise rouge et crier : Vive l'unité et la république?
Quant à moi, je me trouve déjà assez, si ce n'est trop, italien. Je m'intéresse, il est vrai, à la cause de ce peuple, mais en faisant beaucoup de restrictions. Par moments, je trouve que le puissant dormeur est trop éveillé et que les moyens qu'il met en œuvre ne sont pas tous d'une scrupuleuse moralité. L'Italie est dans une crise de frénésie et de Gèvre ; les royaumes qui sombrent, l'arche sainte qu'on ébranle, les passions criminelles qu'on laisse agir, les armées qui se déplacent, la révolution qu'on aperçoit à l'horizon, tout est grave en cet instant, et je me félicite d'assister dans un petit coin de la coulisse au développement de ces grandes choses.
5 novembfc 1860.
Le silence que garde l'Empereur ressemble beaucoup, si je ne me trompe, à une reconnaissance provisoire des faits accomplis. L'état de l'Europe sert merveilleusement les projets ambitieux du comte de Cavour. Depuis le colloque de Varsovie, qui a eu une issue si ridicule, chacun semble regarder son voisin. C'est à qui ne commencera pas.
L'empereur Napoléon, fidèle à sa politique, laisse tout supposer, feint d'hésiter et gagne du temps. Le roi Victor s'approche de Naples. La comédie du suffrage universel vient de s*y terminer comme d'habitude à l'entière satisfaction de l'auteur et des acteurs. Le public, TEurope, reste froid, mais enfin le tour est joué; l'Autriche, pendant ce temps-là, est fort occupée chez elle, et son jeune empereur semble embarrassé des concessions qu'il vient d'accorder de son plein gré à la Hongrie. Garibaldi donne de graves inquiétudes, et pendant que le roi Victor attend aux portes de Naples la reddition de Gaëte et l'embarquement de son cousin François II, le comte de Cavour règne à Turin et de son petit cabinet surveille l'Italie et l'Europe.
Il est impossible de ne pas admirer pendant ces jours de crise le calme du peuple piémontais. La confiance de tous dans la destinée du pays et le génie du premier ministre, le peu d'inquiétude qu'ils manifestent en songeant à l'avenir, est vraiment remarquable. Est-ce, chez eux, aveuglement ou pénétration? En tous cas, il est impossible d'attendre avec plus de dignité Tissue d'événements aussi graves. Quel peuple se prêterait à une telle situation? Aucun, il est vrai, n est plus attaché à sa maison royale. Quoi qu'il advienne, le roi de Turin retrouvera dans ses vieilles provinces fidélité et dévouement. Combien, il faut l'avouer, le Piémontais est supérieur aux autres populations de l'Italie comme caractère, énergie, bon sens ! Il n'est pas brillant, mais solide et facile a
gouTerner. N'est-ce pas toucbant de ▼oir cette noblesse peu sympathique, hostile même au mouvement dirigé par Cavour, suivre son roi à l'armée et se faire tuer sans discussion, sans murmure ?
A NoYsre, tous en étaient là. Depuis, il est vrai, on s'est un peu rallié aux nouvelles idées, mais que de dissidents encore ! Si, en France et dans le reste de l'Europe, on est sévère pour ritalie, à Turin, peut-être sommes-nous trop indulgents pour elle? Nous confondons le Piémontais avec l'Italien, et ainsi sommes-nous portés à attribuer au reste de la nation les qualités éminentes que l'on remarque chez les individus du Nord. C'est ce qui explique la singulière bienveillance à Tégard de Tltalie qui anime, peu de temps après leur arrivée, la plupart des diplomates. La légation de Russie qui vient d'être rappelée était tout italienne. Le comte de Stackelberg, le prince Gargarine, d'Hanzas apporteront malgré eux, à Saint-Pétersbourg, d'excellentes dispositions à l'endroit du pays et de ses entreprises. Le comte Brassier de Saint-Simon, quoique ministre de Prusse et chargé des intérêts de TAutriehe, est tout à fait sous le charme, ainsi que le personnel de sa légation. L'Espagne même, qui vient de rompre ses relations, avait à Turin un représentant peu hostile au pays et à la politique italienne ; les Cocllo, en partant, regretteront toujours le séjour et la société de Turin.