CHAPITRE X\II
Le comte de Gavour dans sa famille.
Turin» 1831.
Lé droit d^ainesse est encore tellement respecté à Turin, que le comte de Cavour, maître des destinées de l'Italie^ tenant dans sa main le roi, le parlement, la nation, premier ministre et tout-puissant dans rÉtat, s'y soumet, chaque jour, sans murmurer, en subit les exigences les plus mesquines, s'incline devant toutes ses prérogatives « On sait qu'il vit avec son frère, le marquis Gustave de Cavour, plus âgé que lui de quelques années ; leur fortune n^a jamais été divisée, et tous deux habitent en commun T hôtel de la famille. La maison est sans doute, aussi bien qu'à Talné, à l'entière disposition du comte^ qui y .reçoit ses amis et donne des dîners quand bon lui semble. Toutefois, en dépassant le seuil de la vieille
176 JOOffAL DX5 DIPLOMATE
maison paternelle, le ministre n'est plus pour son frère que Camille de Cavour.
A table, le marquis a naturellement la place d'honneur, mais ce qui, pour son frère, devient une obligation désagréable, un yrai supplice chaque soir, c*est, après les fatigues du parlement, de voir s'asseoir à sa table l'intendant de la famille pour lequel il a toujours eu une profonde aversion. Tonte sa vie, il a été contraint de supporter la, présence de cet homme, par la raison que son frère aîné le voulait ainsi. Eynard de Cavour, son neveu, le fils du marquis, a pour son oncle une tendresse qui prime un peu chez lui le sentiment de l'amour filial. Je le comprends sans peine. En me parlant, un jour, des rapports qui existaient entre son père et son oncle, il me confia qu'il avait été plus d'une fois témoin de la patience de ce dernier, et que jamais il n'avait pu s'expliquer Tobstination du marquis à ne pas faire à son frère le plus léger sacrifice. « On me croit bien puissant, disait un jour M. de Cavour devant moi, cb bien , jamais je n'ai pu obtenir d'être débarrassé de Barnabo. 11 faut, bon gré mal gré, que je le subisse. »
Cavour aime peu les arts et avoue franchement qu'il ne comprend guère, ailleurs que dans la nature, le sentiment du beau. L'agriculture est son occupation favorite, dès que la politique ne l'absorbe plus. Les améliorations introduites par lui dans la culture des fermes de Santena et de Leri ont eu pour résultat de doubler et de tripler, en peu d'années, les
EN ITALIE. il!
revenus déjà considérables de la famille de Cavour. Souvent, lorsque le parlement et ses ministères lui permettent de s'absenter vingt-quatre heures, il prend la route de Leri et là, en sabots, avec ses paysans, il parcourt les champs et visite en détail toutes ses propriétés. Ce domaine, fort important comme exploitation, ne possède pour habitation qu'une grande fermé, sans luxe et même sans confortable; tout au plus, peut-on s'y installer quelques jours, mais pour le comte de Cavour, l'homme le plus simple dans ses goûts et le moins exigeant, la ferme de Leri est préférable au plus somptueux château du Yorkshire.
Depuis que je suis à Turin, je ne me souviens pas d'avoir rencontré une seule fois le comte Camille en voiture. Le palais Madame, il est vrai, est environ à quatre minutes de son hôtel, et tous les ministères sont situés sur la place du Château. Les chevaux et l'équipage des Cavour ne sortent que les jours de grande cérémonie ou pour les conduire à la gare de Milan. Quoiqu'il soit membre du Jockey-Club, M. de Cavour est peu sensible aux séductions du sport. Il a été joueur dans sa jeunesse, joueur très-hardi. Un de ses amis parisiens, M. Charles de la Ferronays, me parlait l'autre jour d'une très-grosse partie où le jeune Turinois, il y a quelque vingt ans, fit preuve d'une audace et d'un sang-froid qu'il devait déployer sur d'autres théâtres.