‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE IIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIX

Garibtldi ni pariement de Tarm» — La séance da 18 avril.

Turin, 18 tTrilim.

Je reviens du palais Carignan. Les péripéties de cette séance mémorable auront pour l'avenir de Vltalie un intérêt te), que je me hâte d'écrire rocs impressions.

La présence de Garibaldi à Turin, après les injures adressées par lui au parlement dans sa trop fameuse lettre, avait agité d'une façon inusitée notre tranquille capitale. Depuis cinq jours qu'il est arrivé de Gênes, Pex-dictateur, retenu par ses rhumatismes, n'avait pas encore paru à la chambre. C'est la première fois que le demi-dieu daigne s^asseoir au milieu de ses collègues, simples mortels. Aussi, chacun d'eux attendait-il avec impatience son entrée au parlement, la considérant avec raison comme le signal qui devait faire éclater au grand jour la lutte

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source et yiolente qui existe entre le parti d'action et le ministère.

Les tribunes avaient été, dès le matin, envahies par les garibaldiens et par le peuple. Une grande foule stationnait devant le palais Carignan, guettant l'arrivée du général. Quant à la tribune diplomatique, elle était remplie par les élégantes de Turin et les femmes des ministres. Sir James Hudson, le ministre d'Angleterre, peu assidu d'ordinaire aux séances du parlement, avait pris sa place de bonne heure; il paraissait inquiet : « Bien que Cavour m'ait semblé fort calme ce matin, j*ai peur, dit- il. Pourvu qu'il se contienne I » Les postes militaires avaient été doublés partout, non point qu'on vpulût faire à la bonne ville de Turin l'injure de douter de sa sagesse et de son bon sens, mais on craignait un mouvement de la part des nombreux volontaires et gens douteux attirés par la présence de Garibaldi, et dont le sort allait être décidé dans cette séance.

Cette appréhension s'expliquait d'autant mieux que les chefs du comité de Gènes s'étaient tous donné rendezrvous auprès du général.

La séance fut ouverte à une heure et demie copime

^ d'habitude. Tous les ministres siégeaient à leur ban&

Vers deux heures, le bruit des acclamations de 1&

foule, répandue sur la place, pénétra jusque dans la

salle et avertit de l'approche de Garibaldi.

En effet, c'était luil

Tout H coup, un tonnerre d'applaudissements et de cris partis des tribunes publiques annonça la pré-

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sence du grand homme. Une petite porte, cachée dans le mur et placée derrière les gradins les plus élevés de la gauche, s'oumt pour laisser passage à Garibaldi . 11 apparut « rerétu du costume traditionnel ; rimn:ortelle chemise rouge recouverte d'une sorte de manteau gris, en forme de chasuble ou poncho mexicain, lui donnait la physionomie d'un prophète ou, si l'on préfère, d'un vieux comédien. Tous les députés, sauf une quinzaine de membres de la gauche, restèrent assis et attendirent patiemment pendant environ quatre ou cinq minutes la fin des hourras.

La froideur silencieuse de la chambre formait un singulier contraste avec les acclamations des tribunes, lesquelles, à vrai dire, ne contenaient aucun Turinois. Enfin, Garibaldi s'étant assis au dernier rang de l'extrême gauche, auprès des deux députés qui l'avaient accompagne, la séance fut reprise. La formule du serment lue par le président fut répétée par le nouveau député. Lorsque le baron Ricasoli eut terminé les interpellations annoncées au sujet des volontaires, le ministre de la guerre général Fanti, répondit par un long discours écrit, liiais Irès-ferme et très-énergique à l'endroit des garibaldiens.

Alors seulement, au milieu d^m profond silence, Garibaldi se leva pour prendre la parole. L'émotion de tous était visible. Chacun sentait combien le moment était solennel, et de quelle importance seraient, dans l'état d'( xaspération des partis, les paroles prononcées par le dictateur. La haine bien connue de

Garibaldi pour le cabinet préside par M. de Cavour, Tantagonisme déclaré entre l'armée méridionale et l'armée régulière, contribuaient encore à augmenter rintérêt de cette séance.

II ne faut pas oublier quelle était, en Italie, la situation de Garibaldi au moment où il entrait à la chambre. Conquérant du royaume des Deux-Sicilcs, acclamé par cinq millions dltaliens comme libérateur, fçénéralissime d'une armée créée par lui, entouré du prestige de la victoire et d*une popularité immense, il avait pris dans^le royaume une position redoutable que les flatteurs de son entourage avaient tout intérêt à grandir encore. Son orgueil, excité au plus haut degré par les ovations des Napolitains, ce peuple d'ilotes, n'avait plus de bornes. Arrogant avec le gouvernement, insolent avec le parlement, il n'épargnait pas les insultes à la représentation nationale, et il avait été jusqu'à traiter le roi avec une familiarité d'égal à égal. A Turin, où le sentiment monarchique est invétéré, on appréciait tout autrement Garibaldi; il y était fort impopulaire et regardé comme un homme dangereux pour l'Italie. On rendait justice à son courage, à son honnêteté, mais personne n'ignorait combien son caractère était faible et son esprit borné.

Garibaldi a environ cinquante ans; il est grand, et l'on ne peut nier que sa physionomie n'ait une expression étrange et assez belle. Il a dans la face je ne sais quoi du lion. Ses yeux sont expressifs, quoique petits; sa voix est sonore, pleine, vibrante, et

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