‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 25 sur 41 · CHAPITRE IIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIX

Uaribaldi au parlement de Tarin» — La séance do 18 avril.

Tunn, ISavraiSOl.

Je reviens du palais Carignan. Les péripéties de cette séance mémorable auront pour l'avenir de l'Italie un intérêt tel, que je me hâte d'écrire mes impressions.

La présence de Garibaldi à Turin, après les injures adressées par lui au parlement dans sa trop fameuse lettre, avait agité d'une façon inusitée notre tranquille capitale. Depuis cinq jours qu'il est arrivé de Gênes, Pex-dictateur, retenu par ses rhumatismes, n'avait pas encore paru à la chambre. C'est la première fois que le demi-dieu daigne s'asseoir au milieu de ses collègues, simples mortels. Aussi, chacun d'eux attendait-il avec impatience son entrée au parlement, la considérant avec raison comme le signal qui devait faire éclater au grand jour la lutte

sur l'orateur, les accusations portées contre Iitî, se redressa, pâle et frémissant, pour protester contre ces odieuses imputations. Les cris : « A Tordre ! à Tordre I C'est indigne I » furent généraux.

Le tumulte élait à son comble, augmenté encore parles applaudissements et le vacarme des tribunes. Les députés se précipitèrent dans l'hémicycle, quittant tous leurs sièges pour entourer le banc des ministres. Un député de la gauche s'élança en bondissant de sa place et vint menacer du poing le président du conseil. Celui-ci répliquait avec véhémence. Plusieurs députés saisirent Ténergumène par le bras et l'éloignèrent de force, afin quil pût calmer plus loin son exaspération. Des groupes se formaient dé tous côtés; on y discutait avec violence, avec colère; on échangeait des injures et des interpellations de toute nature, que le bruit et le désordre empêchaient, la plupart du temps, d'arriver à leur adresse.

Des cris et des menaces partaient même de la tribune diplomatique; les dames effrayées voulaient s'enfuir. Enfin cette scène dramatique et tumultueuse rappelait les tristes jours de la Convention.

Quant à l'attitude du président Rattazzi, elle avait été très-singulière. Au moment où les cris unanimes de l'assemblée le sommaient de rappeler à l'ordre l'illustre général, Rattazzi, sans chercher à faire entendre sa voix pour obéir à la Chambre, se couvrit et s'esquiva de son fauteuil. Il était évidemment troublé. Le mot « trahison » lui était, en ce moment même et fort injustement, jeté à la face par plusieurs

députés. Sa conduite, cependant, resta incompréhensible. La séance fut interrompue plus de vingt minutes sans que l'agitation, qui de l'asseûiblée s'était répandue dans les tribunes, pâi parvenir à se calmer.

Enfin, contre toute attente, la discussion fut reprise. Le président rendit la parole à Torateur, en le priant simplement de s'abstenir, dans la suite de son discours, des expressions dont il s'était servi. A ces mots, la majorité se leva en criant : « A l'ordre I rappelez-le à Tordre I il doit tout rétracter! à Tordre! » Vaines réclamations. Rattazzi, sans prendre garde aux interruptions, continuait, d'une voix calme, à engager Torateur à plus de modération. Ce fut tout. Aussi, lorsque Garibaldi se leva de nouveau, les tribunes publiques firent-elles retentir la salle de salves prolongées d'applaudissements. Le scandale ne pouvait être plus évident. « Faites évacuer les tribunes ! » répétait-on sur tous les bancs de la Chambre.

Pour toute satisfaction, le président, agitant sa sonnette, s'adressait au public en le menaçant, pour la troisième fois, de céder aux injonctions de l'assemblée en faisant évacuer les tribunes.

La parole ayant été de nouveau accordée à Garibaldi, celui-ci absous, sinon approuvé par le président, reprit son discours là où l'avaient interrompu les clameurs de la Chambre indignée. Le calme qu'il avait conservé pendant Torage soulevé par lui démontrait évidemment que le pauvre homme n'avait

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' pas eu conscience de la gravité des paroles injurieuses qui lui étaient échappées.

Il termina sa harangue en sommant le ministère de lui donner des gages non équivoques de patriotisme. Lorsqu'il se fut assis, le général Bixio crut devoir prendre la parole, afin d'excuser en quelque sorte son illustre chef, assurant qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les paroles prononcées par Garibaldi, plus guerrier qu'orateur; quant à lui, il faisait personnellement appel à la concorde et à la conciliation. Ces quelques phrases, d'ailleurs pleines de bon sens et de droiture, furent applaudies par la majorité, mais peu goûtées de la gauche, qui voyait avec peine un brevet d'imbécillité accordé au héros, devant lui-même, en pleine assemblée, et par un de ses meilleurs amis.

Le comte de Cavour, encore sous le coup d'une émotion visible, se leva au milieu d'un profond silence pour accepter cet appel fait au nom de la concorde et de l'oubli. Il resta maître de lui et s'abstint de faire aucune allusion aux outrages et à l'ingratitude de Garibaldi.

Lorsqu'on vit, après ces mots, Garibaldi redemander la parole, chacun pensa que le héros, touché de cette générosité, accepterait la main si noblement tendue. Mais loin de là, le dictateur, renouvelant ses plaintes et ses récriminations, affirma que, pour lui, il n'accepterait comme gage de réconciliation que deux mesures : d'abord la réorganisation immédiate de l'armée méridionale sous son commandement

en chef ^ ensaîte lanneinent de toute li natîoo. '

A ce^ mois, intemiptioni Tioleotes el délimitions : € Mais quoi ! reprit-il, l'Angleterre, eo ce moment, n'a-t-elle pas une armée de Tolontaires? et nous donc, ne sonmies-nous pas entourés de plos d'ennemis? rAutriche n'esl-eile pas sur la dtfensÎTe, et les Français de Rome ne sont^ls pas nos ennemis? m

C'est amd que se termina la séanee. Les d^mtés haussaient les épauler en se regardant, désespârant de faire entendre raison à cet impolitiqne guerrier.

Que pou? aitron attendre d un entêtement aussi tiolent, de prétentions aussi exagérées ? Selon Garibaldi, les héros de Sicile et de Naples, ses compagnons d'armes, avaient seuls mérité de la patrie, et seuls pouvaient, en ce moment, la sauver.

« Le gouvernement (avait-il dit dans un récent discours adressé, à Gènes, à une députation d'ouvriers et reproduit dans tous les joumaui) est composé de gens lâches et pusillanimes ^ la Chambre est une « Assemblée de laquais j et le roi même sur lequel il avait cru pouvoir compter, lui, Garibaldi marche à sa perte en écoutant d'indignes conseillers! »

Voilà dans quelles dispositions d'esprit et dans (juels sentiments Garibaldi était entré ce jour-là au parlement; on voit qu'à la suite de la discussion, il avait peu changé d'avis. Tel était l'homitie qui avait osé accuser Cavour de ne pas aimer sa patrie! Certes, %ns cette séance, Cavour a fait à son pays le plus

grand des sacrifices : violent et emporté comme nous le connaissons, il a su se maîtriser et faire (aire son indignation.

S'il eût prononcé un seul mot, la chambre entière, qui avait les yeux fixés sur lui, se fût levée pour faire justice et se prononcer contre Pinsolent dictateur. Mais Cavour resta calme et eut même le courage de parler de conciliation. Pourquoi? C'est qu'il savait que^ sans ce calme, le ^oir même, la guerre civile aurait éclaté en Italie, et queTItalie n était pas encore assez compacte pour supporter cette terrible épreuve. Lui-même n'était pas assez fort pour pouvoir, en ce moment, se débarrasser sans danger de l'élément dont, hélas I il s'était trop servi

Que conclure de cetle séance ? Le moment de la lutte est retardé, voilà tout; mais tôt ou tard il faudra se mesurer.

Le lion Garibaldi, plus de doute aujourd'hui pour personne, représente et personnifie le parti révolutionnaire ; il n'est, à vrai dire, qu'un instrument entre les mains de Mazzini. C'est bien aux cris de « Vive Victor-Emmanuel ! » que le dictateur est entré à Palerme et à Naples. Mais ce non), qui lui a servi de talisman et qui a fait sa force, sera rejeté avec mépris le jour où, assez puissant ou assez audacieux, Mazzini, levant son masque, s'écriera : « Vive la république! »

Je crois vraiment qu'à l'heure présente, Garibaldi, comme toujours, est de bonne foi, et qu'il est, à sa manière, dévoué à son pays. Mais c'est en cela

m JOURNAL D*UN DIt>LOMATE EN ITALIE.

même qu'il est plus dangereux, et ses audaces et les entreprises dont il menace le gouvernement soiit d'aulant plus à redouter que c'est au nom de Tindépendanceet du patriotisme qu'il parle. Masaniello est encore dans sa toute-puissance.

Voilà ce qui embarrasse Cavour et l'empêche de se séparer violemment d'un parti qui compte beaucoup d'honnêtes gens. Nombre d'Italiens sensés, aimant passionnément leur patrie, ne peuvent encore se résoudre à croire que leur idole, leur héros, n'est, après tout, qu'un pauvre niais intrépide, désintéressé, il est vrai, mais dont l'orgueil sans limites a détruit la raison et le sens.

A la sortie du parlement, Garibaldi a été tumultueusement accompagné jusque chez lui par ces mêmes partisans qui avaient encombré les tribunes. Quant à la population, elle restait calme, insensible à tous ces cris, qui n'étaient que des provocations.

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