CHAPITRE XÎIII
Le comte de Cavour jugé ptr le général de h Mtnnort.
Pendant que j'étais à Rome, secrétaire de Tambassade de France, j'eus l'occasion de faire un voyage à Naples, où résidait alors le général la Marmora, commandant en chef les troupes d'occupation dans les provinces méridionales.
Le général, que j'avais beaucoup connu à Turin, est sans contredit un des serviteurs les plus honnêtes et les plus dévoués du roi d'Italie.
Sincèrement attaché à la maison de Savoie, M. de la Marmora est demeuré, dans ces temps d'intrigues et d'ambitions personnelles, le type le plus pur du vieux gentilhomme piémontais, esclave fidèle de son devoir, sacrifiant tout, même ses convictions, a6n de suivre son roi et le servir. Si les provinces napolitaines ne sont pas aujourd'hui détachées du nouveau royaume, c'est en partie au général de la
Marmora qu'on le doit. Sa probité et son énergie ont triomphé des obstacles terribles devant lesquels s'étaient brisés ses nombreux prédécesseurs. En effet, Farini, le marquis de Villamarina, le prince de Carignan, Constantin Nigra, Ponza di San Martino, le général Cialdini, n'ont laissé de leur courte administration que le souvenir de leur faiblesse et de leur prompt découragement.
Depuis deux ans que la Marmora est gouverneur militaire du royaume de Naples, tout s'est modifié ; le général croit-il sincèrement à la possibilité pour la dynastie piémontaise de conserver ces provinces? Je l'ignore. Toutefois, que le royaume de Naples reste incorporé au Piémont ou qu'il devienne le lot d'un souverain quelconque, les quatre années d'occupation qu'il vient de subir auront puissamment contribué à moraliser le pays et à lui rendre ou à lui donner le sentiment de sa dignité, sans parler de tous les progrès matériels qui se seront accomplis durant cette occupation militaire.
Voici une conversation très-intéressante que j'eus avec le général de la Marmora pendant mon séjour à Naples. Remontant, avec beaucoup de complaisance le cours du passé, le général entra dans des détails fort curieux sur le roi, sur Cavouretsur Rattazzi.
Quant aux conseillers actuels de la couronne, il s'exprima sur leur compte dans des termes assez amers et avec une franchise qui aurait été peu goûtée par M. Perruzzi, notamment.
Cétait au mois de septembre 1859 que j'avais
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connu le général de la Marmora à Turin, peu de jours après mon arrivée dans cette ville. Il faisait alors partie du cabinet Rattazzi et Dabormida, qui avait succédé à celui du comte de Cavour, lorsque ce dernier, apprenant la paix de Yillafranca, donna avec éclat sa démission. Ce fut seulement après la signature du traité de Zurich et lorsque les événements de l'Italie centrale eurent rendu espoir aux Italiens, que Cavour consentit à rentrer aux affaires. Le général s'appesantit surtout sur les incidents de cette crise ministérielle.
«J'aimais beaucoup Cavour, me ditril, nous étions camarades d'enfance, et plus qu'aucun autre, je m'inclinais devant son génie. Il avaitde l'amitié pour moi , de son côté. Mais, ajouta le général, je ne saurais vous dire avec quelle cruauté, avec quel dédain Cavour traitait les hommes dont il croyait n'avoir plus rien à attendre, ou ceux qui lui semblaient devenus inutiles à ses desseins. Je n'ai connu personne plus passionné dans ses affections et plus prompt à l'enthousiasme. Il s'engouait des gens avec une singulière facilité; il les portait aux nues, prônait leur éloge devant tous; puis, un beau jour, capricieux comme un enfant, il les renversait brutalement du piédestal qu'il leur avait élevé lui-même. Ironie, mépris, outrages même, rien n'était épargné par lui aux hommes qu'il exaltait encore la veille, et dont il s'imaginait aujourd'hui avoir à se plaindre. Il semblait vouloir se venger de s'être mépris sur leur valeur et leur faire expier de les avoir trop
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appréciés un instant.Souvent le lendemain, je dois Tayouer, imitant encore en cela Tenfant dans ses brusques retours, il se montrait sincèrement affligé du mal qu'il avait causé. Il regrettait avec franchise ses emportements de la veille et les violences de son langage. Mais souvent aussi, il était trop tard. x>
a Lorsque la blessure n'était pas trop profonde, il savait la guérir d'un mot, tant il y avait en lui de séduction. Comment, d'ailleurs, ne pas être touché d'un retour aussi soudain? D*autres fois, il est vrai, il avait été tellement vif et cruel que l'oubli devenait impossible, le pardon eût été une lâcheté. Je me souviens toujours d'une lettre que le général Dabormida, cet homme si excellent, lui adressa dans les circonstances dont je vous parlais tout à Theure , a Yous avez perdu en moi un ami véritable, lui a écrivait-il, mais vous vous êtes fait dans un autre <!t un ennemi qui ne se réconciliera jamais. » Cet autre, dont parlait Dabormida, était noire collègue Rattazzi. Nous étions tous les trois bien disposés à céder la place à Gavour, mais les injures étaient inutiles. Rattazzi, qu'il foulait aux pieds à cette heure, avait été jadis accueilli par lui avec une ardeur incroyable. Alors, à ses yeux, c'était l'homme indispensable, le plus utile, le plus intelligent du Piémont.
Le jour où l'infortuné Rattazzi ne put servir Gavour dans ses projets, tout fut modiBé. « Rattazzi, aussitôt, se trouva transformé en vulgaire ambitieux, en homme maladroit, sans portée, sans influence. Aucun trait ne lui fut épargné. Que de
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n'ayant d'autres relations, d'antres amitiés qneœlles qu'elles rencontraient à la ooor.
Toute méMlliance étant impossible , étant regardée comme un fait inouï, il résultait que les personnes qui formaient la cour araient presque toutes entre elles des liens de parenté. Malgré ses priTiléges et la supériorité que lui attribuaient les usages et les vieilles coutumes, il est juste de dire que la noblesse piémontaise n'affectait aucun dédain, aucun mépris pour les autres classes. Loin de là! Les barrières élevées depuis tant de siècles étaient si bien respectées par tous* que personne dans la bourgeoisie ne songeait à empiéter sur des droits et des pririléges dont les possesseurs jouissaient pabiblement et sans orgueil. Chacun avait sa rie tellement distincte que, toute rencontre étant impossible, aucun froissement n'était à redouter.
Telle était la société de Turin, telle était la cour sous le roi Charles-Albert. Lorsque survinrent les événements de 1848, tout fut changé de fait ; le niveau constitutionnel passa sur les vieilles institutions et sur les coutumes. La noblesse piémontaise, qui n'avait jamais abusé de ses droits, recueillit alors les fruits de sa mansuétude, et le peuple et la bourgeoisie, se souvenant que, durant le bon temps j leurs gentilshommes avaient bravement, à leur tête, versé leur sang pour le pays, sans songer à les humilier, continuèrent à respecter cette caste inoffensive.
Les chambellans, les grandes maîtresses, les dames d'honneur, les pages furent supprimés et la cour se
dispersa bon gré mal gré. L'entourage du roi devint exclusivement militaire, et le monarque soldat ne parut plus escorté que d'aides de camp et d'officiers d'ordonnance. Le titre de chambellan rappelant (rop le régime passé, ou se crut obligé de le remplacer par celui de maître des cérémonies.
Tant que vécurent les reines, leur maison, bien que réduite, continua son service auprès de Leurs Majestés, mais, lorsque la mort eut enlevé successivement en un mois la reine Marie-Âdélaïdc, cette sainte que Turin pleure encore, puis la reine-mère (princesse de Montléar), et enfin le jeune et brillant duc de GréneSy la cour n'exista plus que de nom. Les enfants du roi, relégués, les uns dans une aile du palais de Turin, les autres au château de Montcalieri, la seule princesse de la famille, la duchesse de Gènes exilée au lac Majeur, le roi se trouva complètement seul.
Les salons et les grands appartements du palais furent fermés pour ne s'ouvrir qu'une ou deux fois Tannée. Alors, au lieu de cette cour brillante et choisie, on vit accourir, dans ces cohues officielles, la bourgeoisie, les employés de tout rang et le député piémontais, plus remarquable en général par son bon sens que par les grâces de sa personne.
Lorsque les annexions successives eurent transformé le petit roi de Sardaigne en puissant roi d'Italie, les fêtes devinrent plus nombreuses, sans devenir pour cela plus élégantes et plus raffinées. Forcé de recevoir à Milan, à Florence, à Naples, les dames notables de chacune de ces villes, le roi, embarrassé
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de ses nouvelles obligations, et n'ayant auprès de lui personne pour faire les honneurs de ces réceptions, songea à rappeler de Texil sa belle-sœur, la duchesse de Gênes.
Bien que le régime nouveau et surtout les habitudes et l'éducation moderne aient enlevé à la petite noblesse piémontaise la plupart de ses prérogatives, je ne pense pas qu'il existe en Europe une capitale où l'on conserve plus de respect pour les traditions et les vieux privilèges, et où les débris de ce qu*on appelait jadis la cour soient entourés de plus d'égards.
Rien n'est plus curieux'à étudier qu'un de ces salons de l'ancien régime où les vieilles marquises et comtesses contemporaines du roi Charles-Félix s'entretiennent du temps passé et commentent les faits de larévolution italienne. Elles n'ont pa3 vieilli d'un jour. Le roi est et restera toujours pour elles a Sa Majesté », mais Sa Majesté ayant perdu le sentiment du bien, égarée par les ennemis de son trône et dirigée par ce petit Cavour, qui « est de naissance » cependant, mais dont on ne peut s'expliquer les folies et le libéralisme.
Dans le vieil hôtel, on lit avec assiduité VUnion de Paris, la Gazette de Vérone et rArmonia. Les petitsfils de la marquise sont élevés à Vienne, quand on le peut, et les filles au Sacré-Cœur de Chambéry ou de Paris. Quant aux fils, ils sont au service du roi,
comme de bons et fidèles gentilshommes ; Tainé, le chef de la famille, a trouvé la mort à Novarre et le second a failli être tué à Solferino.
C'est au sein de cette vieille et honnête aristocratie piémontaise que résident le dévouement absolu, Tabnégation sincère et la foi monarchique. Où va le roi, ses nobles le suivent. La cause semble-t-elle injuste, froisse-t-elle les sentiments intimes, peu importe, n'est-ce pas l'antique maison de Savoie qu'il faut entourer et défendre? On comprend sans peine que cette petite armée, composée de tels officiers et de tels soldats, ait pu, en 1848, faire à elle seule des prodiges et tenir en échec des forces imposantes.
Aujourd'hui l'élément piémontais existe encore, mais disséminé dans une armée de trois cent mille hommes ; la valeureuse brigade de Savoie n'est plus, et les soldats qui ont combattu auprès de Gharles- Albert se font rares.
Le sentiment deThonneur et Ténergie personnelle Be rencontrent certainement chez Tofficier et le soldat des nouvelles provinces, mais cet amour de la patrie , ce dévouement au roi, le retrouvera-t-on jamais chez le Napolitain, le Toscan, le Modenais, l'habitant des Marches? Et, il faut l'avouer, ce sont tous ces éléments disparates qui composent aujourd'hui l'année italienne.
Le Piémont, ayant été de tout temps un pays essentiellement militaire, il n'est pas étonnant que ce qui
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appartient à l'armée y jouisse de prérogati?e8 singulières. C est ainsi que Taristocratie turinoise, trèsexclusive comme on le sait, n'hésite pas à admettre dans ses réunions et dans son intimité tout officier portant Tuniforme de Tarmée royale, quelle que soit sa nationalité ou sa naissance.
Mais, en dehors de l'armée et du corps diploinr tique étranger, nul n'est admis dans le petit sanctuaire piémontais, et les plus hautes fonctions civiles ne peuvent autoriser le personnage qui n'est pas noble à pénétrer dans les salons de Turin.
Je me souviens à ce sujet du désespoir comique du jeune Constantin Nigra, chargé d'alfaires à Paris, lorsqu'il venait en congé à Turin.
« Voyez, disait-il à un de ses amis, quel singulier pays est le nôtre? En France, non-seulement on m'admet partout, mais je suis invité, choyé et apprécié à la cour de Paris, comme peu de Français le sont. Eh bien, dans ma ville natale, ici, il ne me serait pas possible de mettre le pied chez la marquise Doria ? N'est-ce pas la vérité ? »
Le salon de la bonne marquise Doria, que le peuple de Turin avait surnommé la Pomposay était le rendez-vous des jeunes officiers de Tarmée, et il était rare de rencontrer chez une maîtresse de maison un accueil plus avenant et plus d'indulgence. Mais M.Nigra, tout chevalier des Saint-Maurice et Lazare qu'il était , appréciait mieux que personne les susceptibilités et l'intolérance de la société piémontaise et se rendait parfaitement compte de l'impossibilité
pour lui de pénétrer dans les salons piémontals. Rien de plus bizarre, en effet, que le contraste de la situation, à Paris, du brillant coryphée des lundis de l'impératrice avec le rôle modeste qu'il jouait à Turin.
A l'époque où M. de la Tour d'Auvergne vint représenter la France à la cour de Sardaigne, M. de Cavour avait auprès de lui deux jeunes secrétaires, M. Nigra et M. Artom. Mais le grand ministre était loin de faire de l'un et de l'autre un cas égal.
Voici ce qu'il disait de l'un, au moment de l'envoyer en France :
« Nigra est un joli garçon, remuant, suffisamment intelligent, beau parleur, mais capable seulement d'exécuter des ordres et de s'assimiler des instructions reçues. Il sera excellent pour Paris.
« Artom est tout autre. Il n'est ni beau, ni brillant, mais il a une haute intelligence, lui; je le consulte souvent, il a des idées aussi. Je lui accorde toute ma confiance et il ira loin, si la maladie ne l'emporte pas. »
M. Artom, eu effet, malingre, chétif, était loin de ressembler à son collègue le beau Nigra. Issu d'une très-ancienne famille Israélite de Novare, il était fort riche, très-modeste, et se tenait toujours à l'écart. Son dévouement pour le comte de Cavour ne connaissait pas de bornes, et il resta toujours fidèle à sa mémoire. L'affection que j'avais pour ce dernier me lia avec Artom pendant mon séjour à Turin.
Quant à M^ Constantin Nigra, qui n'a jamais appar-
tenu à la famille du comte Nigra^ il est tout à fait le fils de ses œuvres. Son père était un pauvre flebO' tomo de campagne, ce qui, en langue italienne, signifie saigtieury sorte de médecin de village , d'officier de santé , dont la principale occupation consiste à administrer les prescriptions du docteur et k pratiquer les saignées, opération , on le sait, trèsfréquemment employée en Italie. On comprend pourquoi les salons de Turin étaient fermés au jeune secrétaire de Ca?our.
M. de la Tour-d'Auvergne aimait malicieusement à raconter cette anecdote :•
Quelque temps après mon arrivée à Turin, disaitil, j'invitai un jour M. de Cavour à diner avec quelques personnes du corps diplomatique. Comme j*avais aperçu assez souvent le jeune Nigra dans son cabinet et qu'à plusieurs reprises il me l'avait envoyé, je fis part à Cavour de mon intention d'engager son secrétaire, a Mais, mon cher prince, me dit-il , y pensez-vous? on n'invite pas Nigra. »
Je suis loin d'approuver les personnes qui refusaient de recevoir à leur table l'un des secrétaires du premier ministre, mais je tiens à citer ce fait caractéristique pour montrer jusqu'à quel point était intolérante la société piémontaise en 1860,