CHAPITRE XXY
Le baron Ricasoli; il succôde au comte de Gavour. — Son caractère, ses rapports avec le roi. — Influence de H. Rattazzi.
Turin, juin 1861.
Quelques mois avant la mort du comte de Cavour, un incident imprévu vint donner au baron Ricasoli, député au parlement pour la Toscane, une position exceptionnelle, non-seulement à la Chambre, mais encore dans lltalie entière.
On sait que le baron Ricasoli, gentilhomme florentin de vieille race, déjà connu par sa grande fortune et l'indépendance de son caractère, avait en quelque sorte gouverné la Toscane, depuis le départ du grand-duc jusqu'au jour où le roi Victor-Emmanuel, après le plébiscite, en fut reconnu souverain.
L'annexion consommée, le l\:son Ricasoli avait abandonné la scène politique, et s'était retiré dans
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la vie privée. Plus d*une fois, on avait parlé de son entrée dans le ministère dirigé par le comte de Cavoiir; toutefois, ni lui, ni M. de Cavonr ne regardaient une pareille combinaison comme possible. Us avaient Ton pour l'autre une estime et un respect profonds, mais leurs rapports n'avaient jamais été intimes.
« Ricasoli, disait Cavour, a le caractère entier, absolu ; en Toscane, il a toujours été le premier ; comment pourrions-nous marcher ensemble? Plus que tout autre, je comprends sa passion, son goût pour le pouvoir, ajoutait-il en riant; aussi nous serait-il impossible de demeurer une heure ensemble, sans que l'un des deux voulût imposer ses idées à rautre,et vous pensez bien que je ne céderais pas.»
Ricasoli passait pour très-libéral et très-avancé, il était même accusé de certaines faiblesses pour Garibaldi et le parti républicain exalté.
On va voir cependant de quelle façon nette et précise, dès ses débuts à Turin, il prit en main la cause monarchique et défendit contre le héros populaire le roi et le parlement.
De sa solitude de Caprera, Garibaldi venait d'adresser à je ne sais quelle corporation de Gênes un discours violent, inepte et provocateur, tel enfin qu'il avait l'habitude d'en débiter depuis son exil volontaire. Ces paroles de haine et d'outrage avaient été, comme on le pense, religieusement recueillies par son Moniteur rUnita italiana et le Movimento de Gênes; elles émurent le gouvernement et tout le
parti modéré, carie parlemeol et le roi se trouvaient également injuriés par l'ancien dictateur.
On se récriait, on s'agitait beaucoup dans les couloirs du palais Madame. Les uns affirmaient que le discours était apocryphe ; les autres, et c'était le plus grand nombre, se montraient profondément irrités; mais telle était la terreur inspirée par le nom de Garibaldi, et le prestige exercé par ses récentes campagnes, que personne ne voulait prendre la parole et soulever cette brûlante question. Cavour, disait-on, est trop personnellement ennemi du général, pour commencer l'attaque . Cependant, le roi et le gouvernement sont en jeu ; baissera-t-on la tête devant l'outrage? L'irritation des esprits était arrivée à son comble; irritation augmentée d'un sentiment de honte intérieure que chacun des membres de la chambre éprouvait, en se sentant sous le coup d'une injure qu'aucun d*entre eux n'osait relever.
Aussi, dès que le bruit se répandit que le baron Ricasoli, arrivé la veille de Florence, pour occuper son siège au parlement , allait demander compte à la chambre du discours de Caprera, chacun se sentit dégagé d'un grand poids, et attendit avec émotion la réparation publique. Jusqu'à ce jour, Ricasoli n'avait pas paru à la Chambre ; aussi sa présence excitait-elle au plus haut degré la curiosité.
Il n'était pas précisément en opposition avec le cabinet ; mais son indépendance de caractère grandissait sa situation aux yeux de tous : on ne pouvait oublier qu'il avait été dictateur en Toscane. Ses an-
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técédents, sa popularité dans les proTÎnces les plus importantes de ritalie, lui créaient une situation particulière; seul, il était assez fort pour releter le gant que le comte de Cavour n'avait pas cm devoir ramasser.
La physionomie étrange du descendant des barons féodaux de Barberousse était bien faite d'ailleurs pour exciter Tintérét. Grand, maigre, la figure osseuse et anguleuse, les yeux voilés, le regard fixe et dur, la démarche et les mouvements saccadés, quelques cheveux roux d'empmnt collés sur les tempes, tel apparut le nouveau député. La redingote boutonnée, les mains touJQurs gantées, mdiquaient en lui une roideur puritaine, qui n'était pas sans distinction. Il prit place à l'extrémité droite de la Chambre, au milieu des députés toscans.
Tous les yeux se fixèrent sur lui ; plusieurs membres de la Chambre quittèrent leur banc pour aller le saluer. Lui s'inclinait légèrement, mais toutefois sans morgue ; il paraissait même contrarié des hommages qu'on venait lui rendre. On attendait avec impatience le moment où il se lèverait pour demanla parole. La séance traînait : plus d'une heure s'était déjà écoulée. Le désappointement était peint sur les visages et Ton craignait que le baron, hésitant ou changeant d'avis, ne trompât les espérances de tous.
Il se leva enfin pour demander la parole. Un silence profond se fit aussitôt dans la salle et dans les tribunes, et ce fut au milieu du recueillement général que la voix du nouveau député éclata, vibrante,
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métallique. Froides, compassées au début, ses paroles, s' élevant insensiblement, devinrent par degrés, passionnées et terribles :
« Une calomnie, dit-il, circule à cette heure sur un des membres de l'Assemblée; on l'accuse d'avoir prononcé des paroles indignes de tout homme de bien. Je l'ai connu cet homme; je sais combien son pays lui est cher : je connais les sacrifices qu'il a faits. Pour moi, j'ose le dire ici, il me parait impossible que les paroles odieuses qu'on lui attribue soient sorties de sa bouche. Qui donc, quelque grand qu'il soit, oserait, dans son orgueil, s'attribuer, dans notre patrie, une place à part?* qui donc oserait réclamer pour lui le privilège du dévouement et du patriotisme, et s'élever au-dessus des autres? Une seule tête, messieurs, doit parmi nous, dominer toutes les autres : c'est celle du roi. Devant lui tous s'inclinent et doivent s'incliner ; toute autre attitude serait celle d'un rebelle. »
Les gestes de l'orateur, en prononçant ces mots, étaient brusques, nerveux; son poing crispé frappait la table d'une manière saccadée, ses paroles étaient incisives et menaçantes. On sentait frémir en lui l'indignation longtemps contenue dans le cœur de tous. Elle se faisait jour et débordait enfin. Son discours, d'une éloquence étrange, cri de la conscience d'un honnête homme, excita des transports d'enthousiasme ; on respirait plus à Taise.
Le roi, le parlement se trouvaient vengés. En sortant de cette séance, le comte de Cavour, qui avait
sincèrement et avec une émotion yisible serré la main du Toscan, dit en propres termes, frappé peutêtre d'un pressentiment sinistre : a Si je mourais demain, mon successeur est trouvé. »
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Après la mort du comte de Cavour, toute affaire fut suspendue, la chambre avait décidé que, pendant quatre jours, elle interromprait ses séances. La consternation et l'agitation des esprits ne furent calmées que lorsque la Gazette officielle annonça que le successeur du grand ministre était enfin trouvé. L'opinion publique, d'ailleurs, l'avait déjà désigné ; Cavour, lui-même, la veille de sa mort, avait plusieurs fois prononcé son nom, en l'indiquant au roi. La haute probité et le patriotisme du baron Ricasoli pouvaient seuls, en ce moment, donner confiance au pays et relever l'Italie de rabattement où l'avait plongée ce malheur public.
Personne ne se dissimulait les difficultés effrayantes qui allaient assaillir le successeur du comte de Cavour. On se disait tout bas que le candidat préféré du roi eût été le président Rattazzi ; mais ce dernier avait trop conscience de l'impopularité attachée à son nom pour oser prendre un portefeuille devenu vacant par la mort de son ennemi, et le roi savait que le peuple de Turin et le parlement n'auraient jamais consenti à laisser ainsi outrager la mémoire du
comte de Cavour par une semblable nomination.
On faisait alors du baron Ricasoli un personnage It^endaire. Une vie austère, un caractère ne pliant devant rien, un patriotisme antique et incorruptible l'avaient rendu célèbre dans toute l'Italie. Pendant les années qui venaient de s'écouler, le baron avait rarement quitté son vieux château féodal de Broglio, situé entre Florence et Sienne. Cette demeure seigneuriale, hérissée de tours et de bastions, entourée de fossés et de ponts-levis, était bien faite pour abriter le farouche Florentin, dont les ancêtres, au moyen âge, avaient pris part à toutes les luttes tentées en faveur de Tindépendance.
On racontait, au sujet du baron Ricasoli , des légendes, des faits bizarres qui augmentaient encore Pintérét et la curiosité qui s'attachaient à sa personne. Marié d'assez bonne heure à une jeune patricienne de Florence, il avait, peu d'années après son mariage, enlevé brusquement sa femme pour s'enfermer avec elle dans son château de Broglio. A partir de ce moment, personne ne put voir la recluse ou correspondre avec elle ; elle n'en sortit que morte, sept ans après. Un simple soupçon d'infidélité avait, parait-il, déterminé le baron à cette barbare représaille. II avait entre les mains les preuves de l'innocence de la jeune épouse, mais il ne croyait pas punir trop sévèrement une imprudence par une séquestration étemelle.
Vivant isolé au milieu de ses paysans, qui tremblaient devant lui, le baron s'était livré tout entier
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à Texploitation de ses terres. Il avait perfectionné la culture de ses vignes et la fabrication des vins, au point que ses produits yalurent au possesseur du fief et du cru de Broglio la croix de la Légion d'honneur à Texposition de Paris de 1855.
Tel est Thomme qui devait succéder au comte de Cavour.
Tarin, 25 juin 1861*
Voici vingt jours que le comte de Cavour est mort.
Jusqu'à présent, les choses marchent mieux qu'on ne Tavait prévu. Ricasoli est au pouvoir ; Ricasoli, l'homme du moyen âge, énergique, absolu dans ses idées et rude dans ses formes ; c'est une nature diamétralement opposée à celle du comte de Cavour. Son intelligence est loin d'être à la hauteur des facultés ou plutôt du génie de son prédécesseur; mais pouvait-on songer à donner à l'illustre mort un yéritable successeur?
L'Italie doit se considérer comme fort heureuse d'avoir rencontré dans ce moment critique un homme tel que Ricasoli. Le nouveau président du conseil aura-t-il assez de finesse, de profondeur dans les vues et de persévérance pour continuer l'œuvre interrompue? On le désire plus qu'on n'ose le croire. Mais, à coup sûr, il aura l'autorité que donnent une honnêteté parfaite et un complet désintéressement.
N'est-ce pas déjà beaucoup, surtout en Italie, où l'esprit et les facultés naturelles sont moins rares que rélé?ation du sentiment et la fermeté?
28 juin 1861.
La reconnaissance du roi d'Italie par la France est un fait accompli (24 juin). L'Empereur a voulu montrer que la mort de Cavour ne le ferait pas dévier de ses sympathies pour la cause italienne. Quant à moi, je croirai toujours, jusqu'à preuve du contraire, que l'idée de la confédération demeure entière dans son esprit ; qu'il suit les événements, sans vouloir les heurter, mais prompt à ressaisir son but dès que les circonstances le permettront.
Aujourd'hui, pour ne pas faire moins que l'Angleterre et revenir sur le passé, il reconnaît le nouveau royaume. La reconnaissance de l'Italie par la France est accueillie avec une joie véritable. Voici donc la transformation accomplie ; le créateur de l'œuvre n'a pu voir le couronnement de sa tâche. Hélas I avec Cavour, le Piémont est bien mort.
Cette grande individualité a emporté avec elle dans la tombe le petit royaume. L'influence piémontaise, la force qui venait de Turin n'existe plus. Et, ces jours derniers, dans le deuil de la cité et la tristesse de chacun, n*y avait-il pas la pensée mélancolique que la vieille patrie était morte aussi?
10 octobre 1861
Le parlement se réunit le mois prochain. Depuis qu'il est au pouvoir, qu'a fait le baron Ricasoli ? Voilà ce qui lui sera demandé. L'Italie s'est-elle organisée? le gouvernement a-t-il fait un pas vers l'unité, vers Rome et Venise? Tels sont les reproches adressés au nouveau ministre, et cela avec d'autant plus d'acharnement, qu'on le sait moins en état de se défendre. Pauvre baron I en prenant le lourd héritage du comte Camille, il ne s'illusionnait pas sur les difficultés et les labeurs de sa tâche, et s'il a peu fait, son nom reste intact et inattaquable. Trop loyal, trop franc, trop honnête, avouons-le, pour être un homme politique complet, Ricasoli comme le disait tout à l'heure Minghetti, chez la marquise Âllieri, a toujours été « à la fois, au-dessus et audessous de sa position. » Son intelligence, en effet, ne répond pas à l'élévation de son caractère, à la fermeté de ses principes. Il est homme d'Etat théorique, mais il n'a ni souplesse dans l'esprit, ni ressource dans Texécution. L'éducation politique lui a fait défaut ; il n'a pas, comme le comte de Cavour, étudié l'Angleterre et la France, et surpris sur le fait la tactique et les ruses parlementaires.
Rattazzi est en ce moment à Paris, où il travaille à se faire accepter par l'Empereur. S'il parvient à renverser et à remplacer le baron, il est à craindre que
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son règne ne soit de courte durée. Le roi l'appuie, il est vrai, mais le pays et la majorité de la Chambre sont loin de lui être favorables. Je n'ai jamais eu beaucoup de sympathies pour Rattazzi ; lui-même m'en a demandé un jour la raison, que je ne lui ai pas cachée.
7 novembre 1861.
Bien que le baron Ricasoli soit président du conseil, le roi n*a pas en lui, on le sait, grande confiance. Il se sent mal à l'aise, gêné devant ce ministre, qui a le tort de traiter Victor-Emmanuel véritablement en roi.
Le comte de Cavour, il faut bien le dire, n'avait pas habitué le souverain à cçs formes respectueuses et pleines de déférence; il lui parlait, je ne dirai pas avec familiarité, mais souvent avec une impatience et une rudesse utiles aux affaires, sans contredit, mais qui ne s'accordaient peut-être pas toujours avec les égards dus à un roi. Victor-Emmanuel, tout en affectant de mépriser les formes et l'étiquette, de faire bon marché de ses privilèges, est, au fond, trèssoucieux de sa dignité, jaloux de ses prérogatives et pénétré, à juste titre, de la noblesse et de l'ancien-
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neté de sa race. Les susceptibilités de Théritier de la maison de Savoie se trouvaient donc souvent froissées du temps où gouvernait M. de Cavour.
Le roi, humilié, rabaissé par la supériorité et le génie de son premier ministre, éprouvait pour lui une secrète antipathie et une profonde jalousie. Ce dernier, connaissant Tindiscrétion, la légèreté d'esprit de son maître, ne l'initiait que dans une certaine mesure à ses vastes projets, et ne lui confiait les plans et les moyens d'action qu'à la dernière heure et autant seulement que cette communication lui paraissait indispensable. En cela M. de Cavour avait tort peut-être, mais étant le vrai roi, il voulait seul gouverner. Le système du baron Ricasoli est tout différent. C'est en enfant que le comte de Cavour traitait Sa Majesté ; Ricasoli, au contraire, la traite trop en roi.
Aucun des deux n'était dans le vrai. Voilà pourquoi, par des motifs opposés, ils n'obtinrent jamais l'entière confiance de leur souverain.
Un seul homme a compris le caractère du roi ; celui-là a réussi, par un curieux mélange de souplesse et d'habileté, et, disons-le pour être vrai, par un dévouement sincère et désintéressé, à devenir le conseiller, l'ami, le seul confident de Victor-Emmanuel. Avec lui le roi se trouve à l'aise. Seul de tous, en effet, Raltazzi, admis aux faveurs de l'intimité royale, avait accès à la Mandria; il avait su se faire une alliée de Rosine, la comtesse de Millefiori, tandis que Cavour avait tenté, à plusieurs reprises.
de chasser de Turin la favorite, déclarant au roi qu'il ne lui était pas permis d'épouser cette maitresse obscure, s'il voulait du. Piémont faire un grand royaume et laisser un nom dans Thistoire. Cavour s'exagérait beaucoup l'influence de la comtesse de Millefiori, et il eut grand tort, à mon avis, de se mettre en travers d'un attachement ancien déjà et qui, à tout prendre, n'a jamais nui, en quoi que ce soit, à Victor-Emmanuel , parfaitement libre , tout souverain qu'il est, de ses actes et de ses affections.