‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 33 sur 41 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

L'Empereur reconnait officiellement Victor-Emmanuel roi d'Italie (septembre 1861). -- Mission du général Fleury à Turin.

Turin, septembre 1861.

Malgré les excellentes dispositions de l'Empereur et de son gouvernement, la reconnaissance de Victor- Emmanuel comme roi d'Italie tardait à venir. On commençait à s'en inquiéter à Turin ; aussi l'arrivée du général Fleury, en qualité d'envoyé extraordinaire chargé de reconnaître officiellement le nouveau titre de Sa Majesté sarde, fut-elle accueillie en Italie avec une vive satisfaction. Le choix que l'Empereur faisait de son premier écuyer et de Tun de ses amis les plus intimes pour remplir cette mission, ajoutait encore du prix à un acte aussi important.

Le général arriva à Turin le 12 septembre 1861» accompagné de son officier d'ordonnance, le baron de Verdières, capitaine d'état-major. Le roi avait fait

préparer au palais des appartements pour l'envoyé impérial ; mais celui-ci déclina l'offre gracieuse de Sa Majesté, alléguant que madame Fleury l'avait suivi pendant ce voyage. Le personnel de la légation de France, qui se composait alors du comte deRayneval, chargé des affaires, et du baron de Bourgoing, attaché, se rendit à la gare pour recevoir le général. Retenu à Ândorno, et averti trop tard, ce fut le lendemain que je me rendis chez mon nouveau chef pour y prendre ses ordres. Le premier étage de YHôtel de la Orande-Bretagne avait été retenu à l'avance pour tout le temps que devait durer le séjour du général à Turin. L'accueil fait à ce dernier par la population fut des plus chaleureux ; on sait cependant que les habitants de notre ville sont généralement froids et peu démonstratifs.

Dès que le bruit de l'arrivée du général se fut répandu, des groupes stationnèrent sous les fenêtres de l'hôtel. Le soir même, une aubade lui fut donnée par l'excellente banda, musique de la garde nationale. La rue du Pô était encombrée par une foule enthousiaste, et le général, forcé de paraître plusieurs fois au balcon, y fut accueilli par des cris formidables de « Vive la France I vive l'Empereur ! vive l'Italie ! » Invité au cercle des nobles {Societa del whist) y le général y fut reçu par tous avec les plus grands égards et la plus parfaite courtoisie. On se souvenait de ravoir vu au quartier général, lors de la f>uerre de 1859, et personne n'avait oublié le rôle actif qu'il joua auprès de l'empereur d'Autriche

dans l'entrevue qui précéda la paix de Villafranca.

Cette paix, qui au moment de sa conclusion, fut de la part de nos alliés l'objet des critiques les plus injustes et les plus amères, n'avait-elle pas cependant produit de précieux résultats? Continuer la lutte après Solférino, n'était-ce pas courir le risque de compromettre les avantages de nos victoires ? et peu de temps après, Tltalie ne devait-elle pas recueillir, avec moins de gloire, il est vrai, mais autant de profit, les résultats qu elle nous faisait un crime d'avoir retardés ?

Le général Fleury , que je ne connaissais pas, même de vue , avant sa mission à Turin , et contre lequel, je Tavoue, j'avais certaines préventions, produisit sur moi une impression que je n'oublierai point. Je fus séduit, malgré moi, au premier abord, par ses manières simples et distinguées. Il est rare de rencontrer chez un homme un plus grand air uni à plus d'aménité, et chacun, à Turin, subit le charme du favori de l'Empereur.

Affable et poli sans familiarité et en même temps sans hauteur, le général savait dire à tous un mot aimable ;• et petits et grands ont gardé le meilleur souvenir de son court séjour à Turin ^

* Madame Fleury, pendant son séjour à Turin, reçut fort retirée et déclina toutes les invitations ofQcicUes. Elle arait accompagné en simple touriste son mari durant sa mission extraordinaire en Italie, et se borna à recevoir le personnel de la légation. Aucun de nous ne la connaissait, mais il nous fut aisé d'apprécier les qualités rares et sérieuses et la haute distinction de la femme du grand écuyer de l'Empereur. Madame Fleury et madame la duchesse de Bassano, en effet, dans celte cour légère et évaporée des Tuileries, formaient un contraste

Le roi prenait un vif plaisir à ses entretiens avec l'ami de TEmpereur; et de son côté, le général m'avoua qu'il se sentait attiré vers ce souverain : c( Il est trop isolé, me disait-il, et ses qualités sont méconnues, faute de quelqu'un pour les faire valoir. Il n*a de confiance en personne, étant naturellement sauvage, et je suis certain qu'il serait apprécié comme il le mérite, s'il avait plus d'expansion et vivait moins retiré. J'ignore si ses sentiments ont été toujours les mêmes, peut-être changeront-ils un jour; mais aujourd'hui, je crois pouvoir affirmer qu'il a pour l'Empereur un attachement sincère et une vive reconnaissance. x>

Un diner fut donné à la cour en l'honneur du général. Nous l'avions prévenu que Sa Majesté avait en horreur ces fêtes officielles et s'était fait une règle de ne prendre ses repas que seul ou dans la plus grande intimité. Lorsque les circonstances le forçaient à assister à un diner de cour, il ne dépliait pas même sa serviette, et à peine assis, jetait avec humeur les yeux sur ses convives, attendant avec impatience la fin du repas. Ray ne val, Bourgoing et moi fûmes admis à la table royale, et nous pûmes remarquer que, malgré le régime constitutionnel, la vieille étiquette de la maison de Savoie régnait encore dans tout son éclat. La table était somptueusement servie; la vaisselle plate, les surtouts, l'argenterie ancienne

parla noblesse de leurs manières et la dignité de leur vie. Ce furent, t proprement parler et dans la véritable acception du mot, les seules grandes dames de la société française et étrangère qui firent partie de la cour de Napoléon III.

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Tort belle et d'un goût exquis. Un orchestre placé dans la tribune joua pendant le diner, que le roi s'empressa d'abréger dès qu'il put le faire sans choquer les convenances. Le général Fleury, placé à la droite du roi, dut causer avec lui durant tout le repas. Comme le roi s'apercevait que son voisin imitait sa sobriété, il lui en fit Pobservation.

<x Ah ! sire, comment peut-on manger à cette heure ! répondit le général.

— Vous avez raison, » fit le roi avec un sourire, indiquant ainsi qu'il comprenait la flatterie de son convive. Après le diner eut lieu la présentation selon l'usage, et le roi adressa la parole à chacun de nous en particulier.

Le lendemain, une chasse fut donnée dans leparc de Stupinigi pour le général, et un déjeuner y fut offert à madame Fleury , qui n'y assista pas. Le grand maître des cérémonies en fit les honneurs. Cette belle demeure de Stupinigi, située au milieu des bois, était la résidence favorite de la reine; mais depuis sa mort, le roi ne l'habita jamais.

Le général Fleury, sa mission terminée, quitta Turin, après avoir fait une courte excursion à Milan. Le roi le vit s'éloigner avec regret, et peu de temps après j'appris directement par un des officiers d'ordonnance qu'il avait répété à plusieurs reprises : « Combien j'envie à l'Empereur un ami tel que celui-là! » Le général, en effet, avait eu le talent déplaire au roi d'une façon singulière, en le traitant avec des égards et un respect auxquels s'alliait une franchise sans

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réserve. Dans ses longs entretiens, il lui parla du grand rôle qui lui était réservé et des difficultés sans nombre qu'il avait à surmonter pour accomplir sa mission; enfm, relevant et le grandissant pour ainsi dire à ses propres yeux, il sut faire vibrer en lui des cordes et des sentiments que nul de ses ministres, peut-être, n'avait songé et tic songea depuis h éveiller.

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