‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 35 sur 41 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Le ministère R\casoli remplacé par le ministère Rattazzi.

Turin, octobre 1801.

Le cabinet italien était alors présidé par le baron Ricasoli. Ce successeur bien insuffisant du comte de Cavour ne pouvait être accusé par personne d'être clérical ou rétrograde à coup sûr; toutefois, il eut le tort de déplaire à M. Benedetti. La noblesse de caractère, Tindépendance et Tinilexibilité du vieux baron florentin étaient autant d'obstacles aux vues du diplomate français, qui avait eu Timprudence d'annoncer, dès ses débuts, Tintention de diriger tous les actes tlu cabinet italien. Le premier ministre Ricasoli ne lui paraissait ni assez souple, ni assez docile. Il tourna ses regards vers l'avocat Rattazzi, homme aussi fin, plus fin que lui, peut-être, mais dont les façons, Téducation et le caractère lui conve* naient en tous points. En Rattazzi il retrouvait

m JOURNAL D'UN DIPLOKATS

un frère d*àme, une nature inquiète, un esprit ambitieux ne reculant devant aucun petit moyen pour reprendre le pouvoir.

Les complaisances de Rattazzi pour le roi Victor Emmanuel, son voyage à Paris, les ovations qu'il reçut de la presse italo-parisienne représentée par MM. Havin et Guéroult, et surtout les attaques et les insinuations de M. Benedetti amenèrent, en peu de temps, la chute du cabinet Ricasoli.

Toutefois, malgré la rentrée aux affaires de son protégé, M. Rattazzi, le ministre deFrance,impatient, plein d'ardeur, n'en était pas arrivé à son but. La question romaine restait toujours pendante. Nos troupes continuaient à défendre le saint-père, et le gouvernement de TEmpereur demeurait sourd aux exhortations violentes, aux conseils acharnés et même aux prédictions sinistres parties de la légation firançaiseà Turin*.

J'ai raconté les motifs qui éloignaient M. V. Benedetti du baron Ricasoli et le poussaient à le ren-

^ Quelles que soient les préventions très-justiBées d'ailleurs que Ton puisse avoir contre M. Benedetti, à propos du rôle politique qu'il a joué en Prusse et surtout en Italie, il est impossible néanmoins de ne pas reconnaître en lui une haute intelligence, et, ce qui est bien plus précieux et bien plus rare, un caractère. Aussi, dans la galerie si limitée des hommes qu'a produits VempireT, sa figure restera moins accentuée, sans doute, et moins intéressante que celles de M. Roulier et de M. Haussmann, mais il ne viendra certainement à la pensée de personne d'assimiler M. Benedetti à ces personnages secondaires que je me promets bien d'étudier un jour, lesquels' ont tout emprunté à leur position officiel le et dont le caractère est encore, s'il est possible, inférieur au talent. Quant à M. Benedetti, son livre, t Ma mission en Prusse, » nous l'a montré sous un jour nouveau, et là, il est bien supérieur au Benedetti de Turin !

verser du ministère. Eti résultera-t-il pour Tltalie et pour la France un bien 7 J'en doute fort !

Ricasoli était le vieux gentilhomme libéral ; Rattazzi est, et sera toujours l'avocat démocrate, et chacun de ses pas, soit en avant « soit en arrière, sera l'aveu de ia faiblesse. 11 n'est pas de ces hommes comme Cavour, qui résistent au courant et savent le diriger; il le suit, voilà tout. Tant mieux pour leur pays et pour eux s'ils réussissent ; ces sont les hasards des événements et non leur génie et leur prévoyance qui les font grands hommes d'État. Rattazzi est épris du pouvoir, et aujourd'hui, parmi les médiocrités italiennes, il est considéré comme indispensable. Il a, il faut l'avouer, la patience, la persévérance et Phonnéteté privée qui distinguent la race piémontaise, mais voilà tout I Ricasoli, moins fin, moins habile que lui peut-être, est un caractère; il ne saura jamais plier et transiger comme Rattazzi; il demeurera un type de véritable patriote et n'hésitera jamais à se sacrifier.

Le but du nouveau ministère italien est connu de tons : c'est le renversement du pouvoir temporel des papes, et Vunité italienne^ avec l'assentiment et le concours de la FraûcOé En s'associamt hautement à cet étrange programme qu'il a lui-même dicté, H. Renedetti croit y voir, comme il le dit avec une franchise singulière , de précieux avantages pour (a France et le gouvernement impérial. Je l'ai en** tendu dans son salon, devant plusieurs personnages italiens, exposer nettement et avec une âpreté ef-

frayante ses vues sur la politique française en Italie. Faisant allusion à Toccupation de Rome par nos troupes et à Tobstination du saiat-père, il s'exprimait ainsi :

a L* heure des expédients et des atermoiements est passée. Il nous faut, cette fois^ résolument briser robstacle, il n'est plus temps de l'éviter ou de contourner recueil. Sinon, revenons sur nos pas, laissons réédifier Téchafaudage de la réaction, œuvre de PAutriche que nous avons renversé ; déjugeonsnous et abandonnons maladroitement les bénéfices de nos campagnes pour soutenir un pouvoir monstrueux, une ruine, le foyer des légitimistes et des ennemis de la dynastie. Quant à moi, cette politique je la trouve indigne de la France et sans aucun avantage pour elle. Ces institutions de théocratie étroite et de droit divin sont mortes, et peut-on faire vivre ce qui n'est plus ? Je me suis voué au triomphe des idées contraires et j'espère les faire réussir. »

Après de telles déclarations, doit-on s'étonner que la présence de M. Benedetti à Turin en qualité de représentant officiel de l'Empereur fût considérée comme un encouragement aux aspirations unitaires, un acquiescement tacite à tout ce qui serait entrepris contre la papauté ?

Certes, je connais lltalie et la France tout aussi bien, mieux même que M. Benedetti, et cependant je prétends et je soutiens que « défendre Tidée de l'unité italienne est au point de vue français une politique aussi dangereuse qu'antinationale. »

Depuis quand peut-il résulter pour un État un avantage, un bénéfice quelconque de créer auprès de lui une nation puissante, compacte, dont tous leir intérêts tendront inévitablement à s'affranchir du joug pesant de la reconnaissance? Rare chez les individus, ce sentiment n'existe pas, ne peut exister de peuple à peuple. Aussi, rien ne semble-t-il plus bouffon que d'invoquer à tout propos cette prétendue reconnaissance qui doit unir à jamais Tltalie à la France. Ces phrases déclamatoires, jetées de la tribune de Paris ou de Turin pour les besoins de la cause et répétées par certains journaux intéressés ne trompent personne ni en France ni en Italie.

Avouons-le hautement, puisque le fait est vi*ai, nous sommes d'autant moins chers aux Italiens que les services que nous leur avons rendus sont plus récents et plus étendus. Le danger disparu, le souvenir de notre sang versé, de nos millions répandus s*est évanoui. Bien mieux, on serait prêt à nier ce que nous avons fait. Il arrive de temps à autre cependant que leur langage varie ; Tattitude de TAutriche semble-t-elle un jour menaçante? vite, on s'abrite avec complaisance derrière cette sincère alliée, cette France généreuse, solidaire de toutes violations faites au territoire italien. Hélas I cette comédie I que de fois je l'ai vu jouer, pendant les trois années que j'ai passées à Turin I A entendre certains Italiens, la France n'aurait, dans ce siècle, d'autre but, d'autre intérêt que celui de constituer, de servir et de défendre l'Italie. Aussi les récrimina-

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lions, les injures pleuvent-elles de toutes parts chaque fois que PEmpereur semble s'écarter de cette mission.

Compter un seul instant sur l'alliance italienne, n'est-ce pas une dérision, alors qu'ils ont oublié, avec nn empressement si unanime, nos services d'hier?

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