CHAPITRE XXIX
L'unité itdlienne au point de Tue français. — Le miuiâtère Rattazsi et H. Benedetti.
Turin, décembre 1861.
La bataille qui a clos si glorieusement pour nous la campagne de 1859 porte généralement dans le monde entier le nom de Solferino. Seuls, les Italiens s'obstinent à lui donner le nom de San Martine. Or l'affaire de San-Martino, ce n'est un mystère pour personne, est un engagement périlleux, un épisode d'une grande lutte, dans lequel les Piémontais firent des prodiges de valeur, mais qui eût été changé en une déroute complète sans l'aide des Français arrivés par bonheur pour les dégager. Et, néanmoins, prenant dans leur prétention orgueilleuse la partie pour le tout, les Italiens n*ont jamais parlé que de San Martino. C'est la bataille de San Martine qu'ils iétent. Ainsi ches eux s'écrit l'histoire 1 Cette ou-
trocilidance, cette forfanterie qui percent de tous côtés, n'est-ce donc point un avertissement assez clair pour nous? Mais *nonI il est des esprit» de bonne foi qui croient à l'alliance sincère et efficace de l'Italie, le jour où, des complications qu'on ne peut prévoir survenant, la France aurait besoin de son aide.
N'est-ce pas le comble de la déraison? Aujourd'hui que l'œuvre est inachevée, que Rome et Venise attendent encore leur libérateur, que la nation est faible, non organisée, dans un état de crise permanent, le peuple italien ne dissimule ni son impatience, ni son mécontentement. Qu'arrivera-t-il donc, lorsque, grâce à notre abandon de Rome, veuve de son pape, l'Italie sortie de ses langes, parlant à haute voix, aura accompli son unité? Affranchie de notre tutelle, devenue par nous seuls une puissance de premier ordre, quel sera désormais le rôle de l'Italie en Europe? De bonne foi, peut-on espérer, au cas échéant d'une collision entre l'Angleterre et la France ou la Prusse, que le nouvel État hésite dans le choix de ses alliances? Ses intérêts et ses instincts les plus directs ne Tentrainentr ils pas irrésistiblement vers TAngleterre?
Placés comme nous sommes entre deux puissances maritimes, sans songer à ce que ferait la Prusse, quelle sera notre situation? Inutile de se le dissimuler. Le jour où Rome deviendra la capitale de l'Italie une et où Venise lui appartiendra, la France, puissance maritime, déchoit ou est bien près de déchoir*
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La Méditerranée, devenant un lac italien et anglais» à quoi désormais se réduit notre rôle sur mer? Si Napoléon P' s'étendait avec tant de complaisance dans ses écrits sur le développement des côtes de son royaume d'Italie, c'est que l'avenir de Tltalie comme puissance maritime ne lui avait point* échappé.
Tout le système politique intérieur de l'Italie, calqué sur les institutions constitutionnelles d'Angleterre, n'entraîne-t-il pas l'Italie à se lier plus étroitement encore à une puissance dont les principes sont les mêmes, dont les intérêts politiques et commerciaux se confondent et dont le voisinage ne peut lui inspirer aucune défiance? Aussi est-ce faire preuve de peu de pénétration que d'appuyer à cette heure le mouvement italien dans ses tendances unitaires : c est préparer à l'Angleterre, à la Prusse, à TAutriche même, une puissante alliée contre nous.
La joie que laissent éclater le gouvernement britannique et la presse anglaise, les approbations du cabinet de Londres lorsque la solution de la question romaine semble devoir s'accomplir en faveur de l'unité, devraient nous ouvrir les yeux à tous et suggérer aux Français, naïvement épris de l'unité de la péninsule, de sérieuses méditations.
Une des premières préoccupations de M. Bcnedetti en arrivant à Turin fut de se débarrasser du person-
nel de la légation qui, je dois Tatouer, exprimait trop sincèrement les regrets causés par le départ de ses deux prédécesseurs, MM. de la Tour d'Auvergne et de Talleyrand.
Le premier secrétaire, M. de Rayneval, qui n'a-
' vait, avec notre nouveau chef, aucune communauté d'idées et de sentiments, partit un mois après l'arrivée de ce dernier à Turin. Il fut remplacé par M. de Massignac, excellent et digne homme, qui, parvenu péniblement vers l'âge de cinquante ans au grade de premier secrétaire, avait été choisi par M. Benedetti en raison de son caractère très-facile à diriger. Notre ministre l'avait connu à l'ambassade de Constantinople, alors que M. de. Massignac se trouvait le chef du jeune consul Benedetti. H. Benedetti avait amené avec lui, de Paris, un attaché, M. Victor de Courval, recommandé tout particulièrement par M. de la Valette. Ce jeune homme, doux, paisible et d'une politesse excessive, était logé et nourri chez M. Benedetti, auquel il servait de secrétaire particulier. Mon ami de Bourgoing et moi, restions seuls de l'ancienne légation. Après un temps fort limité, je compris qu'il me serait impossible de rester sous les ordres d'un tel chef; aussi, avant qu'il prit la peine de demander mon changement, je sollicitai un congé, sans lui cacher qu'arrivé à Paris, mon premier soin serait d'obtenir un autre poste. Ceci entrait d'autant mieux dans les conve-
I nanccs de M. Benedetti, que déjà mon successeur avait été choisi par lui, et M. Le Sourd, son protégé,
attendait avec impatience mon départ très-probable de Turin.
Paris, octobre 1862.
Le marquis de la Valette avait suivi à la lettre et avec une scrupuleuse obéissance les instructions écrites que lui adressait régulièrement de Turin M. Benedetti ^ Il avait bien essayé de faire la contre-partie et d'unir ses efforts à ceux de son élève^ aujourd'hui passé maître. Leurs efforts n'avaient pu entraîner TEmpereur à un parti violent.
En présence d'un silence significatif, M. Benedetti comprit enfin qu'il' avait pu se tromper sur les intentions de son souverain ! Mais qu'allaient devenir les engagements que, sous sa propre responsabilité, il avait pris envers le cabinet italien ? Moins ardent et moins confiant que le ministre de France, Rattazzi, quoique Italien, n'avait pas partagé avec le même
* La fin de ce chapitre n'a pas été écrite à Turin , comme on le Toit. J'ai cru cependant devoir la reproduire pour compléter la figut si intéressante de M. Benedetti. Lorsque je revins en France, dan^ les premiers mois de 1862, j'allai, au ministère des affaires étrangères, ToirM. le marquis de Banneville, qui avait remplacé M. Benedetti dans ses fonctions de directeur politique. Je causai longtemps avec lui et je me permis de lui communiquer mes impressions sur l'attitude étrange de notre minbtre en Italie. M. de Banneville me répondit en propres termes que M. Thouvenel et lui essayaient à chaque eourrier de calmer cette ardeur, cette impatience, qui ne laissait pas que de les inquiéter. H. le marquis de Banneville, homme aimable, doux, spirituel, mais profondément sceptique, est encore une de ces bonnes fimes tièdes, de ces natures nonchalantes, qui certainement blâment le mal« mais n'auront jamais assez de sagesse pour le prévenir, ni assez d'énergie pour le réprimer.
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aveuglement ses espérances d'unité ; aussi la position de notre agent devenait-elle intolérable à Turin; c'est alors qu'il s'achemina vers Paris, laissant son ami Rattazzi dans le plus grave des embarras, au moment même où Garibaldi levait le drapeau de la sainte rébellion.
Depuis longtemps l'Italie n'avait traversé une crise aussi difficile ; la guerre civile éclata^it, personne ne pouvait en prévoir l'issue. Rattazzi eut alors un beau moment dans sa vie politique : il fit preuve d'énergie, de sang-froid et brava, sans hésiter un instant, l'impopularité qui devait infailliblement peser sur ses actes. Les armées royales eurent ordre de poursuivre les volontaires de Garibaldi à outrance, et la balle d*Aspromonte vint prouver à l'Europe que le nouveau royaume se séparait franchement, cette fois, du parti révolutionnaire.
Si la retraite de M. Benedetti sur Paris, à l'heure où les dangers les plus pressants assaillaient l'Italie, n'était pas le fait d'un ami sincère et généreux, du moins avait-elle un caractère de prudence. A Paris, en effet, M. Benedetti n'assumait aucune responsabilité des événements de la péninsule. Quant à Rattazzi, qu'on accusait d'avoir cédé à la pression de la France, il restait seul en butte aux attaques les phis violentes, et seul résistait à l'impopularité.
Notre ministre, cependant, par ordre formel de l'Empereur, reçut l'invitation de retourner à son poste. Il se résigna de très-mauvaise grâce à repasser les Alpes, et à peine arrivé à Turin, alla s'installer
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au lac Majeur. Il avait perdu courage en voyant ses plans de campagne indéfiniment ajournés. Toutefois, la nouvelle de sa défaite complète ne le trouva pas assez préparé; et le jour où le télégraphe lui apprit le remplacement de M. Thouvenel par M. Drouyn de Lhuys, il ne put maîtriser son désappointement et sa colère. « L'Empereur^ disait-il, avait perdu la tête; il marchait à sa ruine. »
Par un juste retour des choses d*ici-bas, résultat d'une singulière coïncidence, ce fut le poste de Bruxelles, celui-là même imposé jadis à M. de Talleyrand, qui fut offert à M. Benedetti. Ce dernier trait exaspéra notre diplomate et Thumilia profondément. C'est sous cette impression qu'il écrivit à Paris pour obtenir sa mise en disponibilité et refuser le poste de Bruxelles. Le dépit fut mal dissimulé dans sa lettre, qui contenait les insinuations les plus désobligeantes pour ses compagnons d'infortune, M. Thouvenel et M. de la Valette*
GHÂPITBE XXX
Uo voyage dn roi dlulie i travers tes Boavclles pfofinces ; B6logne, Ancône. ~ Inauguration du chemin de fer de Bologne à Anoône (novembre 1861.)
Le roi, qui aime peu, on le sait, les cérémonies et les Toyages officiels, s'était d'abord refusé à inaugurer la ligne nouvelle de Bologne à Ancône. Hvoulait, selon Phabitude, se décharger de cette mission en la confiant au prince de Carignan. Jamais, en effet, souverain n'eut auprès de lui un parent plus utile et de meilleure composition. Le baron Ricasoli, cependant, insista et, par raison politique, le roi consentit à visiter pour la première fois ses nouvelles provinces. L'administration des chemins de fer romains, qui avait succédé à la compagnie Mirés, se trouvait alors entre les mains de MM. Delahante et Salamanca. ,
Le comte de Cavour, esprit pratique par excellence, avait attaché la plus haute importance à Tachèvement
immédiat des lignes projetées ou en construction. Son aptitude rare pour toutes les branches de Tindustrie et pour Téconomie politique lui permettait de débattre avec succès et une habileté consommée les intérêts de son gouvernement, lorsqu'il s'agissait' de signer un contrat avec une société étrangère. Les hommes spéciaux en tout genre, ingénieurs, constructeurs, banquiers qui s'adressaient à lui sortaient chaque fois ébahis de son cabinet. Aucun d'eux ne pouvait comprendre où et comment le grand homme d'État avait pu apprendre tout ce qu'il savait, car il n'était pas de détail technique, de difficulté, qui embarrassât cette intelligence si prompte, si universelle.
L'hiver qui précéda la mort du comte de Cavour fîit très-gai pour la légation de France, grâce aux fréquents voyagesde nos compatriotes MM. Delahante, Paul Daru et de la Ferronnays. Ces administrateurs de la nouvelle Société des chemins de fer romains étaient tous membres du Jockey-Club, et par consé* quent collègues ou amis du président du conseil. Dans les cercles les plus élégants de Paris, on n'avait pas oublié le séjour en France du jeune Piémontais Cavour, et, à cette heure, ces relations et ces souvenirs de jeunesse élégante facilitaient, en les rendant fort agréables, les rapports des délégués de Paris avec le cabinet de Turin.
L'ouverture de la ligne de Bologne à Âncône avait été fixée à la fin de Tannée 1861. Après la mort du comte de Cavour, le Florentin Ubaldino Peruzzi avait
pris le portefeuille des travaux publics. Parent et ami du baron Ricasoli, M. Peruzzi était, dans ce nouveau ministère, un des hommes les plus importants. Plus Gn, plus souple, mais beaucoup moins austère que le baron Ricasoli, M. Peruzzi avait espéré, au début, jouer un rôle politique plus important, mais il se contentait, à cette heure, de continuer l'œuvre du comte de Cavour au point de vue financier et économique. Les lignes de chemins de fer concédées par son prédécesseur devinrent Tobjet de sa sollicitude.
La société française, qui tenait à honneur de remplir scrupuleusement ses engagements, dut faire des prodiges d'activité et d'énergie afin d'ouvrir la voie à l'époque détei minée. L'administrateur délégué, H. Fernand Delahantc et le comte de Résie, chef du mouvement, ne reculèrent devant aucune fatigue. La présence du roi à cette cérémonie lui donnait un éclat particulier, et M. Peruzzi, triomphant avec le baron Ricasoli des hésitations du roi, lui avait fait comprendre, non sans peine, l'intérêt politique qui s'attachait à ce voyage. Les nouveaux sujets de Sa Majesté ne connaissant pas encore leur souverain, l'inauguration de la nouvelle ligne fournissait au roi l'occasion de se montrer dans un moment très-opportun.
La municipalité d*Ancône avait fait de grands préparatifs; chaque ville, chaque bourgade traversée par la ligne se disposait à recevoir et à acclamer dignement le monarque qui, pour eux, remplaçait le
pape Pie IX. De son côté, le conseil d'administration de la société, siégeant à Paris, avait déléguéie comte de la Ferronnays pour surveiller les détails de la fête et faire au roi les honneurs.
Il eut été impossible de choisir un plus parfait gentilhomme, plus estimé et plus aimé que le comte de la Ferronnays. Tandis qu'il s'entendait avec les autorités italiennes à Turin pour organiser le départ, MM. Delahante et de Résie, établis à Bologne, pressaient les ingénieurs et faisaient travailler jour et nuit, afin de livrer la voie à jour fixe.
Le train royal partit de Turin le 1 6 novembre et arriva à Bologne le soir même. Les appartements du roi et de sa suite avaient été préparés à San Michèle in Bosco ^ ancienne et magnifique résidence des légats .du pape.
Les invités, qui étaient au nombre de quatre-vingts environ, se dispersèrent dans les hôtels. Le nouveau ministre de France, M.Bcnedetti, et madame Benedetti, le baron de Bourgoing, M. deCourval et moi, toute la légation de France en un mot , sauf l'excellent comte de Massignac, resté à Turin, faisions partie du voyage. Malgré la présence du roi^ le corps diplomatique n'avait pas été convié. Notre seule qualité de Français rendait notre présence fort naturelle à une fête offerte par une compagnie française. Le président de la chambre et les secrétaires, une députation de sénateurs et de députés, un certain nombre d'ingénieurs et d'hommes de lettres composaient le train des invités. Parmi les Français, deux journalistes
de Paris étaient venus exprès pour rendre compte de rinauguration : Nestor Roqueplan et M. Gustave Claudin.
Je me retrouvai avec plaisir à Bologne ; c'était la seconde fois que je parcourais ce dédale de petites rues aux sombres arcades, ces grandes places bizarres, ces constructions gigantesques du moyen âge, palais-citadelles d'où les puissants légats revêtus de fer et de pourpre exerçaient en Trais souverains le pouvoir qu'ils tenaient de Rome. Tout, dans cette cité étrange, rappelle la féodalité; nulle autre ville italienne n'a conservé aussi intacte l'empreinte du passé, les traditions et les mœurs du seizième siècle.
A Bologne, l'assassinat au poignard fleurit encore avec éclat et en toute sécurité. Les occupations autrichienne, française et piémontaise n'ont pu réussir à détruire celte coutume nationale. Et cependant, que de répressions énergiques, que d'exécutions sanguinaires I Les hommes, dans la province de Bo^ logne, sont robustes, intelligents, résolus. Après les Piémontais, on les considère comme les meilleurs soldats de l'Italie. Les femmes sont joUes, gracieuses^ moins belles toutefois que les Milanaises; leur réputation de légèreté existe depuis des siècles, et le président de Brosses, comme au siècle dernier, constaterait le goût des Bolonais pour la musique et les plaisirs.
Tous les Français du voyage étant descendus h Yhôtel Bruriy M, de la Ferronnays nous réunit dans
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un«ôuper que la présence de Nestor Roqueplan, historiographe du voyage, contribua à rendre fort gai, après le départ de M. Benedetli, toutefois.
Le lendemain était le grand jour de bataille pour les ingénieurs. Avant sept heures, le roi arriva à la gare. Les troupes étaient rangées sur le quai et une grande foule stationnait aux abords du chemin de fer. Aucune acclamation n'accueillit l'arrivée du roi. Notre vieil ami de Turin, le comte Oldofredi, alors gouverneur de Bologne, prit très-philosophiquement son parti de cette réception plus que froide et nous l'expliqua par la récente dissolution de la garde nationale.
Le général Cialdini, commandant en chef l'armée des Marches et de TOmbrie, se promenait silencieusement avec le roi ; mais ce dernier ne l'invita point à l'accompagner à Bologne. On racontait tout bas que le très-illustre vainqueur du général de la Moricîère, le héros de Casteltidardo, n'était pas, pour le moment, fort bien en cour.
Sans discuter Ténergie et les talents militaires du général Cialdini, on s'accordait à dire que son dévouement et son abnégation n'étaient pas à la hauteur de sa bravoure ; en cela il était une véritable exception et dilférait beaucoup des généraux de Tancienne armée piémontaise. Citoyen de Modène, Cialdini avait longtemps servi en Espagne ; habitué aux révolutions militaires de ce pays, il lui en coûtait d'abdiquer toute personnalité et de s'effacer, en loyal et modeste sujet, pour le bien de tous, devant
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la personne du roi. Plus qu'aucun autre, le général Cialdini était friand de popularité; mais malheureusement Cavour, Garibaldi, et en troisième rang Victor-Emmanuel suffisaient amplement à l'enthousiasme italien.
Le roi monta dans le wagon royal, où prirent place auprès de lui le général Cigala, son aide de camp favori, le marquis de Brème, grand maître des cérémonies et deux officiers d'ordonnance; M. Peruzzi, ministre des travaux publics, et les deux administrateurs, MM. de la Ferronays et Delahante, lurent également admis aux côtés du roi. Le train royal n'était composé que du wagon de Sa Majesté et d'un wagon-salon préparé pour madame Peruzzi et madame Benedetli, le ministre de France et la légation, le président de la chambre, le Vénitien Techio, le député Massari et enfin le comte Oldofredi.
Malgré la saison avancée, le temps était aussi beau qu'on pouvait le désirer. Rien de plus riant et de plus pittoresque que les collines qui entourent la ville de Bologne. Ces coteaux cultivés conmie un jardin, couverts de châteaux et de villages, contrastent singulièrement, par leur aspect de richesse et d'animation, avec la physionomie un peu sombre de la vieille cité.
Si Taccueil fait au roi avait été moins que chaleureux à Bologne, il n'en fut pas de même pendant Je cours du voyage. L'enthousiasme grandissait à mesure qu'on se rapprochait d'Ancône. On remar
quait aux stations un empressement toujours plus grand et une affluence plus considérable. La curiosité, il faut bien le dire, entrait pour beaucoup dans cette affluence, c'est elle qui surtout avait fait descendre de leurs montagnes la foule de paysans.
La personne du nouveau souverain, inconnu jusqu'alors, était à coup sûr, un attrait ; mais la locomotive qui, pour la première fois également traversait ces campagnes, l'emportait peut-être sur le roi. Dans ces regards fixes, hébétés, dans ces bouches ouvertes, on lisait Tétonnement avant de découvrir l'émotion, l'enthousiasme. Les voituriers, les passants, les laboureurs s'arrêtaient ébahis, immobiles, sur les routes et au milieu des champs, sans qu'aucun d'eux pensât à saluer le roi galant uomo.
Comme aux jours de fêtes officielles de tous les pays du monde et de tous les temps, des drapeaux, des tentures et des branches de feuillage ornaient les bâtiments de chaque station. Le train s'arrêtait; les autorités champêtres, la garde nationale rangées sur le quai poussaient les cris de : « Vive le roi I vive l'Italie ! » Des jeunes filles en blanc jetaient des fleurs, et tous se hissaient sur les pieds, dans le vain espoir d'apercevoir le roi. Celui-ci, blotti au fond de son salon et de sa mauvaise humeur, avait bien garde de montrer son visage à ses peuples empressés.
Au moment où le sifflet de la locomotive annonçait l'ébranlement du train, Sa Majesté se hasardait quelquefois à passer la tête à la portière ; une salve de vivats saluait alors son départ, les sujets ravis
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aVaient eotre-aperçu leur monarque, et celui-ci, sati.siaii, croyait avoir suffisamment rempli son rôle de souverain.
U serait impossible de rêver un tableau plus charmant et plus bizarre que cette multitude aux costumes variés et pittoresques, groupée sur le bord du talus, sur les arbres et sur les murs, à droite et à gauche de la gare. Ces jolies têtes bronzées de femmes et d'enfants pressées comme un essaim, les unes contre les autres, encadrées dans leurs coiffures rouges et blanches, produisaient un saisissant effet. Le soleil dorait toutes ces physionomies un peu étranges et faisait ressortir l'éclat des couleurs. « De notre vie, s'écriait Bourgoing, nous ne verrons fixés sur nous une collection d'aussi beaux yeux noirs! Ne perdons pas notre temps. )» Tous les voyageurs du train, en effet, la tête hors de la portière, contemplaient avec avidité cet attrayant spectacle. Au moment où le train reprenait sa marche, les vivats et les cris devenaient frénétiques. Plus expansifs que le roi , nous faisions, de notre côté, les gestes d'adieux les plus tendres à ces apparitions merveilleuses qui se renouvelaient à chaque arrêt de la locomotive.
11 était une heure lorsque nous arrivâmes à Rimini. Cette station importante, placée à égale distance de Bologne et dAncône, avait été choisie par la compagnie pour y offrir à Victor-Emmanuel et aux invités nn splendide repas. On devait s'arrêter trois quarts d'heure. Le roi, pour la première fois depuis Bologne, se décida à sortir de son v^ragon pour entrer dans le
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salon qui lui était destiné. Pendant œ temps, les invités, partis avant nous de Bologne par un train spécial qui nous avait précédés de quelques minutes, prenaient place. Chacun s'apprêtait à faire honneur aux vins de France, aux pâtés de venaison, aux poissons de r Adriatique, étalés à profusion sur les tables.
Sa Majesté, qui a pour habitude de ne jamais manger en public, se promenait, l'air maussade et impatient, sans donner un coup d'œil au repas préparé pour elle. Ses aides de camp et sa suite, enchaînés par rétiquette, restaient debout, jetant sur les mets dédaignés par le maître des regards de convoitise.
Six minutes s'étaient écoulées et le déjeuner commençait à peine, quand un cri d'alarme et de terreur se répandit dans la salle, k On part, on part! le roi le veut I d En effet, Victor-Emmanuel, ennuyé d'attendre et peu soucieux de Tap petit des autres, avait exprimé avec une telle énergie le désir de se mettre en route, que, malgré la vive contrariété qu un tel ordre causait à tous, la cloche fatale se fit entendre.
Le désordre fut au comble. Les invités pleins de confiance commençaient déjà à satisfaire les premiers cris de la faim lorsque retentit le signal du départ, qui devint aussitôt celui du pillage. Les corbeilles remplies de vivres, les paniers de vin et de fruits circulaient de main en main pour aller s'entasser dans les wagons. Chacun courait inquiet et affamé, ne songeant plus qu'à sa subsistance; enfin, on remonta
en voiture. Au moment où, les portières refermées , le train allait partir, on yit sortir de Toffice, accourant en toute hâte, trois retardataires, grands laquais galonnés à la livrée rouge du roi.
L'un d'eux achevait en courant de vider une bouteille de Champagne ; les autres, les poches bourrées de volailles et de jambons, dévoraient à pleines dents des morceaux de viande. C'était un spectacle honteux, d'autant plus inconvenant que Sa Majoré italienne était, de son ¥^agon, témoin de la tenue inquali6able de ses gens.
Les conséquences de l'orgie des laquais, interrompue à Rimini, mais continuée dans les wagons de la suite du roi, furent désastreuses, et quelques stations plus loin, les populations ébahies, qui cherchaient avec anxiété à découvrir le visage adoré de leur roi, durent être désappointées en apercevant à la fenêtre d'une portière un grand gaillard vêtu de rouge, les yeux hagards, la tête ballante, qui laissait échapper, aux yeux de tous, les traces les moins équivoques de son ivrognerie. Telle fut la promenade triomphale du roi d'Italie à travers ses nouvelleprovinces.
De Rimini à Ancône, la voie ferrée traverse des contrées riches et populeuses.
L'Adriatique enfin, apparut de loin à nos regards. Peu à peu nous nous rapprochâmes de la mer, juss qu'au moment où, suivant la jetée construite sur le rivage même, le convoi longea, pendant l'espace d'une heure, les contours du rivage à quelques mè-
très de distance de la mer ; l'illusion était telle que, par instants, l'on pouvait se croire transporté sur un bateau à vapeur. Ancône, son large port et ses hauteurs fortifiées, se découvrirent à Thorizon, longtemps avant l'entrée en gare. A cinq heures, nous avions atteint le terme du voyage.
Une tente grandiose et élégante avait été dressée auprès de la station inachevée. Les autorités de toute la province des Marches, une députation des dames de la noblesse et de la bourgeoisie et les représentants des corporations, attendaient avec impatience l'arrivée du train qui amenait le roi. Sa Majesté avait été prévenue d'avance que le chef de la junte d'Ancône, et M. de la Ferronnays, au nom de la compagnie française, devaient lui adresser quelques paro- Içp. Mais, au moment où on l'invitait à pénétrer sous la tente, le roi refusa nettement et monta en voiture. Les dames et les députations parurent très décontenancées et le monarque se déroba encore une fois aux hommages de ses peuples.
Le soir, cependant, Victor-Emmanuel consentit à assister au dîner offert par le municipe. A huit heures, le théâtre, éclairé a giorno et resplendissant de toutes les beautés ancônitaines, fut honoré pendant dix minutes de la présence du roi. Le lendemain, les députations delà province devaient être admises auprès du souverain; mais, lorsqu'elles se présentèrent à dix heures au palais, elles furent reçues par M. Peruzzi, ministre des travaux publics, qui leur apprit que Sa Majesté avait hâté son départ et qu'en ce mo-
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