CHAPITRE PREMIER
Arrivée à Turin (septembre 1859). — Le prince de la Tour d'Au- Tergne. — État des esprits en Piémont. — Le maréchal Vaillant à Milan. — La Lombardie en 1859.
J'arrivai à Turin au commencement de septembre de Tannée 1859, nommé par le comte Walewski, alors ministre des affaires étrangères, secrétaire de la légation de France en remplacement du comte de Rochegude.
L'Italie et la France étaient' encore sous l'émotion de la courte et glorieuse campagne qui venait de refouler les Autrichiens derrière le quadrilatère. Cependant, au delà des Alpes, les victoires de Magenta
t JOURNa D'U.N DIPLOMATE
(4 juin) et celle de Solferino (24 juin) étaient déjà oubliées et leur souvenir complètement effacé par la paix de Villafranca (11 juillet). Le mécontentement que causait au Piémont Pacte si prudent et si politique de l'empereur Napoléon ressemblait fort à de ringratitude, et je fus aussi surpris qu'attristé, en débarquant à Turin, de voir aux vitrines des marchands de gravures, étalés avec ostentation, les portraits d'Orsini et les plus violents pamphlets contre la France dans la devanture de tous les libraires.
La légation de Fempereur en Piémont se composait alors du prince delà Tour d'Auvergne, ministre, du comte de Rayneval, premier secrétaire, de M. A. Bartholdi et moi, secrétaires de 5"" classe, et du baron de Cholet, attaché. Le chancelier était M. Martial Chevalier, frère de M. Michel Chevalier. M. de la Tour d'Auvergne, que je ne connaissais pas, m'accueillit avec une grâce et une affabilité parfaites. Il prit la peine de me mettre lui-même au courant des graves événements qui, depuis six mois, s'étaient accomplis en Italie*
Le prince de la Tour d'Auvergne est un des hommes les plus séduisants et les plus aimables que l'on puisse
rencontrer. Esprit fin, délicat, inaccessible à la passion et à Tenthousiasme, il réunit à coup sûr les qualités les plus nécessaires au parfait diplomate.
Grand seigneur, fastueux, plein d'élégance et de politesse, il déploie dans les affaires autant de tact que de modération. Il connaît bien les hommes et excelle à tirer d'eux, sans jamais se livrer lui-même, tout ce qu'il veut savoir. Le fond de son caractère est un grand scepticisme joint à une confiance peu irmitée en lui-même, sous une affectation de modes-* tie ; enfin une singulière propension à l'ironie, qu'il manie trop constamment peut-être, mais souvent avec bonheur. Son attachement pour le comte Walewski était très-sincère ; il partageait ses idées en politique, bien qu'ayant plus d'intelligence et plus de pénétration que ce dernier. Son séjour à Rome, en 1849, comme secrétaire d'ambassade, et à Flo^ rence comme ministre auprès du grand duc de Toscane, lui avait appris à connaître les Italiens ; aussi se tenait-il constamment sur ses gardes et, avec une rare perspicacité et une sagesse prévoyante, avait-il annoncé la plupart des conséquences de notre intervention en Italie. Le monde politique de Turin avait le plus grand respect pour son caractère. On savait que, tout en suivant consciencieusement les instructions de son gouvernement, il l'éclairait avec fermeté et avec une extrême franchise sur les dangers qui pourraient résulter d'une trop grande condescendance dé la France pour les aspirations italiennes. Le comte
de Cavour, dont il contrariait les projets, avait |K)iir lui plus d'estime que de sympathie'.
Peu de jours avant de partir pour Turin, j'avais assisté, le 14 août, à Tentrée triomphale de nos troupes qui défilèrent, de la barrière du Trône aux Tuileries, au milieu d'une foule qui acclamait les
* Si, pour devenir un homme d'État uminent, il suffisait d'avoir fr^ quenté les plus célèbres politiques de son siècle et d'avoir traita, quotidiennement, avec eux les plus graves questions, quel ministre la France aurait eu dans la personne de M. de la Tour d'Auvergne ! Les hasards de sa carrière, en effet, en l'accréditant successivement à Turin, à Rome, à Berlin et à Londres, lui permirent d'entretenir les relations les plus suivies et pendant de longues années avec Cavour, Antonelli, Bismark et Palmerslon. — Malheureusement, le génie n'est pas contagieux et il ne suffit pat: de converser et de diner souvent avec les grands hommes pour leur ressembler.
Les qualités les plus aimables, le tact, la grâce, l'affabilité distin-*> guent le prince de la Tour d'Auvergne. Plus intelligent, sans douto, que le comte Walewski, dont il tut l'ami dévoué et dont il partageait les idées, M. de la Tour d'Auvergne, toutefois, ne parvint jamais à jouer un rôle politique : deux qualités essentielles lui firent constamment défaut, la fermeté et l'initiative. — Ministre des affaires étrangères à deux reprises et dans les circonstances les plus graves, il ne laissa de son passage au quai d'Orsay aucune trace bonne ou mauvaise. — Il fit partie du cabinet Forcade-Bourbeau, qui dura six mois et précéda l'avènement du ministère Ollivier ; en dernier lieu, il donna à l'empereur une preuve bien désintéressée de son dévouement et de son abnégation, en acceptant, après la déclaration de guerre avec la Prusse, une place dans le cabinet Pulikno-Duvernois.
Le prince de la Tour d'Auvergne, qui était resté pendant le siège dans sa terre du Poitou, est mort au mois de mai 1871 •
rangs éciaircis des Tegiments et nos drapeaux si glorieusement raulilés .
A Turin, comme je l'ai dit, on s'était un peu trop hâté d'oublier l'intervention de la France ; nos blessés mouraient encore dans les hôpitaux de Milan et de Brescia, que les Piémontais, jaloux outre mesure de leur gloire miUtaire, effaçaient puérilement, partout où ils le rencontraient, le nom de Solferimo pour le remplacer par celui de San Martino.
Pendant que les plénipotentiaires sardes, autrichiens et français étaient réunis à Zurich, Tempe* reur, pour maintenir l'ordre et prévenir toute surprise, avait laissé en Italie un corps d'occupation dont le commandant en chef, le maréchal Vaillant, résidait à Milan.
Les rapports entre la légation de France et le commandant en chef étaient d'autant plus courtois, que le diplomate et le militaire ne se voyaient jamais. L un habitait le Piémont, l'autre la Lombardie. Le maréchal, il faut lui rendre cet hommage, s'était abstenu avec un tact exquis de toute ingérence dans la politique. Établi avec son quartier général à Milan, dans la villa Bonaparte, ancienne résidence du vice-roi d'Italie, il entretenait les meilleurs rapports avec la municipalité lombarde, évitant avec le plus grand soin de se mêler de ses affaires, et servait d'intermédiaire amical et d'arbitre entre le gouvernement autrichien et celui de Turin, pour toutes les difficultés résultant des dernières hostilités.
Tandis que Turin, ville boudeuse, maugréait encore contre une paix trop précipitée. Milan, il y a deux mois à peine capitale du royaume lombard-yénitien, aujourd'hui ville libre italienne, accueillait les Français libérateurs avec une joie et un enthousiasme dont on peut se faire difficilement une idée.
Peu de temps après mon arrivée h Turin, je fus envoyé à Milan auprès du maréchal Vaillant par mon ministre, désireux de s'entendre avec lui sur plusieurs points délicats qu'il ne voulait pas traiter par correspondance. Je traversai les stations de Novare, Verceil, Magenta. Les vestiges de la guerre étaient empreints partout ; trois mois à peine s'étaient écoulés depuis la bataille de Solferino. Un général piémontais qui voyageait avec moi m'expliqua les manœuvres des deux armées et me fit comprendre d'une façon saisissante la marche qu'elles avaient suivie.
A la station de Magenta, je remarquai, à quelques mètres de la voie ferrée, la place où se trouvait jadis un immense déblai, aujourd'hui entièrement comblé par les cadavres de nos soldats. Des croix étaient plantées, éparses sur le sol que l'herbe n'avait pas encore recouvert. De tous côtés, les traces de la lutte restaient vivantes; les arbres coupés ou déracinés, les maisons du village de Magenta criblées par les boulets, le pont en ruines, le terrain remué et déplacé pour les travaux de défense. Des enfants et des femmes assiégeaient les voyageurs descendus du train, pour leur vendre les aigles autrichiennes défa-
chées des schakos et des gibernes, des sabres, des casques et des débris d* armes trouvés sur le champ de bataille.
L'impression que paroduisit sur moi Milan fut profonde et très-différente de celle que j'avais éprouvée en débarquant à Turin. Partout l'agitation, le mouvement, la richesse qui annonce une grande capitale.
Nos soldats occupaient les postes les plus importants de la ville ; rien de plus pittoresque que de voir les zouaves et les chasseurs d'Afrique, en tenue de campagne, gardant les portes de la vieille cité lombarde et montant la faction sous le péristyle des palais. Je traversai le Corso, sillonné d'équipages aussi brillants qu'à Paris ou à Londres, pour arriver à la villa Bonaparte, charmante demeure qui avait été, en 1805, la résidence du prince Eugène, viceroi d'Italie. L accueil du maréchal fut des plus gracieux, et, là où je m'attendais à être reçu trop militairement, je rencontrai une bienveillance singulière. Le maréchal me parla aussitôt de mon père, qu'il avait connu, et je lui rappelai de mon côté que j'avais eu l'honneur de le voir chez la maréchale, où j'avais été conduit par son fils, mon pauvre ami Haxo, mort à vingt ans, attaché à l'ambassade de France à Constantinople.
Je fus invité à dîner le soir même à la villa Bonaparte. La situation excellente que le maréchal avait à Milan exerçait, me dirent les officiers de son entourage, l'influence la plus favorable sur son humeur
8 JOURNAL D'UN DIPI.OVATC
et son caractère, et chacun se félicitait de cette transformation. Ses rapports avec les autorités civiles, avec la junte et les chefs de l'armée piémontaise, étaient d'une nature fort délicate. Cependant il avait découvert, comme je l'ai dit plus haut, le secret d'être aimé, craint et estimé de tous. On lui reprochait un peu, mais sans amertume, de faire trop d'économies et de vivre avec une simplicité qui contrastait avec le faste des grands seigneurs lombards. Toutefois, le but véritable et sérieux de sa mission était parfaitement rempli.
Il évitait avec le plus grand soin de froisser la susceptibilité de nos alliés et de s'immiscer dans les affaires delà ville, ce dont tous lui savaient fort gré. Chargé de régler les différends que le général de Degcnfeld, commandant les forces autrichiennes postées sur la frontière, soumettait à son arbitrage, il s'acquittait de cette tâche avec une grande impartialité.
« Ils ne veulent s'adresser qu'à moi, me dit-il en parlant des Autrichiens, tant ils ont encore de répugnance à considérer la Lombardie comme appartenant au Piémont. Il en sera ainsi jusqu'au jour où nous aurons évacué l'Italie. Je suis, d'ailleurs, trèssatisfait de leur courtoisie et des relations que j*ai avec le général Degenfeld. Je dois en dire autant des Lombards et de l'armée piémontaise, bien qu'il existe entre nos alliés et nous tant soit peu de jalousie. Nos jeunes officiers sont peut-être plus brillants, plus entreprenants que les leurs, et vos amis Vogué,
Louvencourt et tant d'autres sont plus choyés, plus écoutés, je l'avoue, par les belles dames milanaises, que les nouveaux possesseurs de la Lombardie. »
« Cependant, tout se passe bien ; chacun aura son tour, et notre occupation n'est pas éternelle. Remarquez-le ! tout Piémontais est froid, mais énergique, discipliné. Rappelez-vous ce que je vous dis, mon jeune ami, — croyez-moi, j*ai habité Rome et l'Italie, il y a un demi-siècle ; les hommes ne changent pas ; je connais mes Italiens et les estime à leur valeur. Pour moi, les Piémontais seront toujours les muscles de l'Italie; sans muscles, le corps est inerte, la plus belle tète ne peut agir. »
Le maréchal me fit visiter son jardin avec complaisance et me conduisant dans sa chambre à coucher, me montra son lit :
(( (l'est là, me dit-il, que le maréchal Radetzki est mort ; mais l'empereur, j'espère, ne me laissera pas en Italie le temps d'y mourir. »
La villa Bonaparte, située dans un des plus beaux quartiers de Milan, est au centre des promenades élégantes. Un grand parc fait partie de Thabitation, et c'est là que le maréchal, dont on connaît la passion pour les fleurs et l'horticulture, passait tous ses loisirs ; là également il donnait ses audiences, vêtu d'une petite veste militaire ronde et se souciant fort peu de l'effet que produisait sur les autres cette simplicité antique. Le* maréchal Vaillant est trèsinstruit, spirituel et charmant causeur. Ses aides de
camp et officiers d'ordonnance semblaient avoir pour lui une sincère atîection. Il laissait aux généraux placés sous ses ordres une grande liberté, dont toute r armée profitait.
Jamais, il faut le dire, armée étrangère ne fut accueillie avec plus de joie et plus fêtée que le furent les Français à Milan.
On Toyait en eux les libérateurs de l'Italie, et ils étaient d'autant plus aimés, que leur occupation devait avoir un terme. Le V chasseurs brillait surtout par l'élégance et le luxe de ses officiers ; ils étaient de toutes les fêtes, et nos jeunes compatriotes garderont longtemps le souvenir de ces quar» tiers d'hiver.
Le Milanais est gai, vif, ami du plaisir : ses goûts rappellent ceux du Parisien. On retrouve, chez l'un comme chez l'autre, l'activité, l'esprit, la légèreté, l'amour immodéré du bruit, du tapage et l'inconstance. Depuis plusieurs années surtout, les Milanais, impatients du joug de l'Autriche, avaient juré de porter le deuil de leur indépendance. Malgré tous leurs efforts, les autorités autrichiennes ne pouvaient ramener au gouvernement de Vienne les intraitables Milanais. Les officiers et les soldats autrichiens étaient partout traités en ennemis à Milan ; le vide se faisait autour d'eux, et la population tout entière, avec beaucoup plus de dignité et de persistance que son caractère n'aurait pu le faire supposer, s'abstenait de prendre part aux fêtes et aux divertissements offerts par ses oppresseurs. Et cependant, il faut ûtre ^
m ITÂUE. ii
juste, ces oppresseurs étaient les plus doux et les meilleurs des tyrans. Leur seul crime, et c'en était un, était de porter Tuniforme blanc et de parler la langue allemande. L'administration autrichienne passait pour honnête, intelligente, et, à ce sujet, je me souviens d'un mot frappant qui fut prononcé devant moi, à Milan même, par le comte de Cavour.
« Savez-vous, dit-il un jour,. au baron de Talleyrand, quel fut en Lombardie, pendant Toccupation autrichienne, notre ennemi le plus terrible, celui que je redoutais le plus et dont je comptais avec terreur, chaque jour, les progrès? — Non. — Eh bien! ce fut l'archiduc Maximilien, le dernier viceroi du royaume lombard-vénitien. Il était jeune, actif, entreprenant. 11 s'était voué tout entier à la tâche difficile de ramener les Milanais, et certes, il y eût réussi. Déjà sa persévérance, ses bons procédés, son esprit juste, libéral, nous avaient enlevé de nombreux partisans. Dans aucun temps, les provinces lombardes n'avaient été aussi prospères, aussi bien administrées.
c( Je commençais à m'inquiéter.; mais, grâce à Dieu, le bon gouvernement de Vienne intervint, et, selon son habitude, saisit, sans retard, Toccasion de faire une maladresse, un acte impolitique, le plus funeste à la fois pour l'Autriche et le plus salutaice pour le Piémont. Les réformes pleines de sagesse de l'archiduc avaient porté ombrage au vieux parti de la Gazette de Vérone^ et l'empereur François-Joseph,
12 jourhal D'Un diplomate en itaub.
bien avisé ce jour-là, rappela de Milan son frère Haximilier. •- Je respirai en apprenant cette nouvelle ; rien n'était perdu, la Lombardie ne pouvait plus nous échapper ! n