‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 5 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le cabinet Rattazzi cl Dabormida. — Lettre de rappel du prince de la Tour d'Auvergne. — Ha présentation au roi Victor- Emmanuel.

Turin, 3 décembre 1859.

On commence à oublier à Turin la paix ordonnée de Villafiranca. Le parti du comte de Cavour travaille sourdement et activement à Tannexion, car, bien qu'il ait donné sa démission après Yillafranca, M. de Cavour continue à exercer une grande influence ; elle s'étend partout et le nouveau cabinet Rattazzi, Dabormida, La Marmora, est impuissant à contenir et à diriger le mouvement. Les entrées solennelles à Turin des députations de la Toscane et des duchés de Parme et de Modène entretiennent cette agitation. Le roi n'a pas osé recevoir dans sa capitale les députations de la Romagne. Je me trouvais à Milan lors de leur réception. Une grande représentation à la Scala fut donnée pour les députés, sujets rebelles du

saint-siégc, et il faut avouer que rciitliousiasme fut général.

Le roi Victor ne vent pas brusquer les choses : sans Cavour, il ne se sent pas assez d'audace pour résister ouvertement aux volontés de Tempcreur. Tout en rongeant son frein, notre allié obéit encore aux ordres de Paris. Le général Dabormida, ministre des affaires étrangères, ne veut rien entreprendre sans consulter le prince de la Tour d\\uvcrgne. Notre influence sur le gouvernement sarde s*exerce sans que nous le désirions, bien différente par là de celle qu'exerçait, avant 1848, le gouvernement de Vienne sur Charles-Albert.

Le général Dabormida est un homme honnête, irrésolu, incapable de prendre une résolution énergique. Le roi, habitué à être dirif:;é par le comte de Cavour, est, de son côté, fort hésitant. C'est, grâce à la faiblesse de caractère du ministre actuel des affaires étrangères, que nous devons ce calme, qui ne sera pas de longue durée. Dans sa retraite de Léri, Cavour attend que les événements se dessinent et que les intentions de Tempereur se soient modifiées. Aux Tuileries, on redoute ce génie actif et puissant. Le bon général Dabormida se sent mal à Taise dans les habits de son prédécesseur ; il s'efface avec complaisance devant la haute supériorité de ce dernier. Consulté sur la convenance à admettre le comte de Cavour au congrès de Paris, qui doit s'assembler le 10 janvier, il n'a pas hésité à dire que, seul, l'ancien ministre pouvait, devant FEurope^

défendre l'Italie et la politique de son gouvernement. De son côté, M. de la Tour d'Auvergne, malgré les préventions et la répugnance du comte Walewski pour le comte de Cavour, n'a pas craint d'écrire que lui seul devait être envoyé à Paris.

Oivpense que le pape désignera le cardinal Antonelli. La rencontre de ces deux hommes d'État sera intéressante.

20 décembre.

Hier, j'ai passé la soirée au coin du feu du comte Arese. C'est un ancien ami du prince Louis Bonaparte, lorsque ce dernier habitait la Suisse. Grand seigneur milanais, riche, très-libéral, le comte Arese fut chargé de composer un ministère après Villafranca, mais il déclina cette mission. Son attachement pour l'empereur le met en suspicion auprès de certains hommes politiques italiens. Le comte Arese est simple, modeste, et préfère le calme aux orages de la vie publique.

25 décembre 1869.

Le départ du prince de là Tour d'Auvergne est ofliciel. Il est nommé ministre à Berlin. Son succès-

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seur sera le baron de Talleyrand, dont on nous dit le plus grand bien. Néanmoins, je regretterai sincèrement M. de la Tour d'Auvergne et n'oublierai jamais son accueil et son hospitalité. Quant à lui, il quitte Turin avec un vif plaisir.

31 décembre.

Le ministre de France a reçu aujourd'hui son au* dience de congé. Il en a profité pour me présenter au roi. De là nous nous sommes rendus chez le prince de Carignan, qui habite une aile du palais royal.

J'accompagnai mon ministre, et, selon l'usage, j'attendis, avec les aides de camp, dans le salon pré* cédant la pièce où se tenait le roi, que l'entretien fût terminé. Vers la fin de l'audience, M. do la Tour d'Auvergne, qui m'avait prévenu, entr'ouvril la porte et me fit signe d'entrer. Le salon dans lequel je fus introduit était fort simplement décoré et de style empire; il n'avait pour ornement que plusieurs portraits, en pied, de princes et de princesses de la maison de Savoie; parmi eux on re*

marquait des cardinaux, des évéquos, des saints.

Le roi, en uniforme, se tenait debout près d'une fenêtre. Il me tendit la main lorsque je m'approchai en m'inclinant devant lui et me demanda aussitôt si je me plaisais à Turin : « Séjour que vous devez trouver bien triste, dit-il, en arrivant de Paris. » Après quelques questions banales, le roi reprit sa conversation avec le prince.

Le futur roi d'Italie seifablait être ce jour-là de fort bonne humeur; c'était pour la première fois que j'approchais une tète couronnée, et j'avoue que l'émotion qui m'avait saisi en passant le seuil de la porte fut promptement dissipée. Sa Majesté sarde témoigna au prince le vif regret qu'elle éprouvait de le voir partir, et lui demanda plusieurs renseignements sur son successeur, le baron de Talleyrand- Périgord, et sur la parenté de ce dernier avec le prince de Bénévent ; enfin, au moment où le ministre de l'empereur allait se retirer, le roi lui prit chaleureusement les mains :

« Quand nous reverrons-nous, maintenant, mon cher prince? Vous allez à Berlin, moi je reste ici, où j'ai encore tant de choses à faire.

— De grandes et de bonnes choses, assurément, sire, dit le prince.

— Sans doute, fit le roi, mais quoi qu'il arrive, mon cher ministre, je ne veux pas que vous me quittiez sous de mauvaises impressions. Je suis sûr que vous aussi me prenez pour un impie, pour un mécréant, comme on veut le dire. C'est à tort; je ne

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suis pas un mauvais chrétien ! Si j*ai dos rois parmi mes aiicclres, je compte aussi des saints dans ma famille. Tenez, regardez autour de vous ! »

Et, en même temps, Victor-Emmanuel montrait avec animation les portraits qui tapissaient les murs.

« Eh bien, pensez-vous que là-haut, tous ces saints qui m'appartiennent aient d'autre occupation que de prier pour moi ! Puis, soyez tranquille, ajoutat-il, comme s'il eût voulu répondre à une question que l'ambassadeur ne s'était pas permis de lui poser, mais que le ton de la conversation amenait assez naturellement, si jamais il s'agissait un jour d'aller à Rome, c'est à Humbert seul, je vous le jure, que je laisserais cette tùclie. Pour rien au monde, je ne veux y mettre les pieds. Je respecte le pape Pie IX et je sais qu'au fond du cœur il m'aime beaucoup, moi; n'en doutez pas^ D'ailleurs, que puis- je souhai-

* Ce qui est fort singulier, c'est que le roi Victor disait mi. Malgré toutes les douleurs qui lui ont été oau.^t'es par lui, le pape • pour le roi Victor-Emmanuel une sorte de tendresse inexplicable, une faiblesse dont lui-uiômu avoue ne pouvoir se départir. Lorsque, en 1862, j'arrivai à Rome, le saint-père, apprenant que j'avais passé plusieurs années à la légation de Turin, nie questionna beaucoup sur Gavour, sur le roi, et finit par me dire :

a Ce n*est pas au roi que j'en veux le plus ; il n'est pas méchant» lui, il est faible, vaniteux ; je le plains et je ne peux oublier qœ tous les siens ont aimé l'Église; aussi j'espère qu'il s'en souviendra un jour. D •

Le roi est resté dévot; comme tous les princes de la maison de Savoie, il a eu des sentiments religieux très-dé veloppés dans soo enfance et dans sa jeunpssc. Aujourd'hui encore, il fait ses déyolions régulièrement chaque année, à Turin; ou prétend, en Italie, que s'il ne craint pas Dieu comme il devrait le craindre, il a grand peur du diable.

ter de plus? n'ai-je pas assez fait pour Tltalie? » Ces paroles, que je rapporte textuellement, furent répétées par le roi à plusieurs reprises et à d'autres personnes qu'au ministre de France.

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