‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 6 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La, dépêche da comte Walewski et It lettre de M. Hocqnard. — La société de Turin à la fin de Tannée 1859. — La comtesse Alfieri. — La marquise Doria.

Janvier iSGO.

M. de la Tour d'Auvergne est enchanté de quitter Turin, je le comprends sans peine. Yoici deux petits faits qui m'ont été contés hier et qui expliquent bien des choses.

Pendant que M. de Cavour était encore président du conseil, notre ministre reçut un certain jour du comte Walewski une dépêche destinée à être lue et communiquée au comte de Cavour. Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur les intentions de la cour des Tuileries. Le langage était clair, précis, et, en présence des troubles et de l'agitation fomentés par le cabinet sarde dans les duchés et dans l'Italie centrale, le gouvernement français, par l'organe de M. Walewski, déclarait, sans ambages, au cabinet

de Turin, que toute tentative d'annexion de sa part serait considérée comme une atteinle aux traités, enfin, que c'était à ses risques et périls et au mépris de nos conseils, que le roi se jetait à Taventure dans des entreprises dont Tissue pouvait lui être fatale.

Le prince de la Tour d'Auvergne mit à s'acquitter de sa mission auprès du comte de Cavour un empressement d'autant plus grand, que les instructions de son ami, le comte Walewski, exprimaient parfaitement sa pensée et se trouvaient conformes au lan-* gage qu'il ne cessait de tenir au gouvernement sarde.

Comme toujours, M. de la Tour d'Auvergne »e conduisit en honnête homme, mais il ne lui était pas permis de suivre ses inspirations comme il l'aurait désiré. Muni de sa dépêche, il se rendit chez h président du conseil. Arrivé dans son cahinet : « Mon cher comte, lui dit-il, je regrettie d'avoir, aujour* d*hui, une tâche pénible à remplir ; maiii mon gouvernement, comme je vous l'avais mainte» foi» bit pressentir, désapprouve avec énergie votre attitudes et voici ce que le comte Wdlew^ki m'innUt à vou^^ communiquer. »

Cavour, la tête dans les maini , ^uta ^ri.H l'interrompre la lecture de la dépêche du qmi (i'(>nns ; puis, lorsque le ministre de France eut ariu^f, : c Hélas l vous avez raison, mon cher prin^re, rirprit il d'un air confus; ee que vous écrit M. W^lewitkji n'est pas iait pour encourager nos é^Mffimw/»^ j^t*.

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Tavoiie ; nous sommes Yertemciit blâmés ; mais que dirioz-vousy si, de mon côté, je vous lisais ce qui m*arrive directement des Tuileries, cette fois, et de certain personnage que vous connaissez? » En même teti.ps, d'un air narquois, il tirait de sa poche une lettre portant la même date que la dépêche du quai d'Orsay, dans laquelle M. Mocquard l'assurait confidentiellement, de la part de l'empereur, que les projets d'annexion étaient vus d'un bon œil, et qu'il n'eût pas à se préoccuper des complications qui pourraient survenir.

Sur ce, M. de la Tour d'Auvergne replia sa dépêche et prit congé du très-heureux comte de Cavonr. Tous les incidents de cette scène, remplie d'enseignements, m'ont été textuellement racontés par un de mes amis, dont je pourrais citer le nom, secrétaire particulier du comte de Cavour, lequel n'avait pu s'empêcher de lui confier l'aventure.

Telle a été jusqu'ici Tétrange politique du gouvernement français à Turin. L'empereur en est-il plus considéré, plus respecté en Italie? Il est permis d'émettre un doute. Voici encore un incident curieux qui s'est passé, il y a quelque temps. L'empereur, par un de ces revirements soudains, inexplicables, et dont Sa Majesté elle-même n'a pas toujours, diton, parfaitement conscience, venait, sous l'inspiration de l'impératrice, sans doute, d'écrire au roi de Piémont une lettre, dans laquelle il essayait de revenir sur des promesses trop compromettantes.

— Le roi en éprouva un vif mécontentement , qui se traduisit, peu de jours après^ de la façon suivante :

Un bal ayant eu lieu à la cour dé Turin, Victor- Emmanuel, après avoir reçu les félicitations du corps diplomatique, entraîna dans un salon écarté le prince de la Tour d'Auvergne, et là, dans les termes les plus violents et les plus amers, exprima, devant le ministre de France, toute la surprise et l'irritation que lui avait causées Tadmonestation impériale. Emporté et sans mesure, le roi s'oublia jusqu'à traiter grossièrement le souverain que représentait M. de la Tour d'Auvergne : « Qu'est-il, après tout, cet homme, ce b...? Le dernier venu des souverains d'Europe, un intrus parmi nous. Qu'il se souvienne donc de ce qu'il est, lui, et de ce que je suis, moi j le chef de la première et de la plus ancienne race qui règne en Europe. »

L'infortuné M. de la Tour d'Auvergne, avec beaucoup de sang-froid, écouta l'inconvenante sortie de Victor-Emmanuel ; puis, lorsqu'elle fut terminée, se borna à dire : a Sire, que Votre Majesté veuille bien me permettre de n'avoir pas entendu une seule des paroles qu «lie vient de prononcer^ x>

Le roi quitta brusquement son interlocuteur ; mais^ dans le cours de la soirée, il rejoignit le ministre de France, et lui frappant familièrement sur l'épaule, lui dit, en souriant, à l'oreille : a 11 n'est pas indispensable, n'est-ce pas, mon cher prince, de rapporter à Paris notre conversation de ce soir? D'ailleurs ne

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me ravcz-vous pas dit vous-même, vous n*avcz rien entendu M »

5 janvier.

Voilà le congres évanoui ; la brochure du vicomte de la Gucronnièrc, le Pape et le Congrès, a fait écrouler TédiGce dont on avait eu tant de peine a rassembler les pierres. L'Italie s'émeut. La nouvelle de la retraite du comte )/Valewski et de son remplacement par M. Thouvenel est très-commentée ici.

Le comte Walewski aurait, dit-on, refusé à l'empereur d* aller plus loin, et se serait retiré devant la politique trop aventureuse qui semble prévaloir en

^ Ces deux anecdotes, d'une authenticilc inconlestable et dont la seconde a été racontée à plusieurs personnes par M. de la Tour d'Auvergne lui-même, furent publiées à Bordeaux en décembre 1870 dans la Gazette de France, à laquelle un de mes amis crut pouvoir communiquer des extraits de mon journal. J'aurais certainement hésité à les reproduire ici, si ces deux fait< caractéristiques ne faisaient comprendre, mieux que les plus longues dissertation», la politique impériale en Italie.

Ces révélations, aussi bien que celles qui pourront se rencontrer plus tard dans ces Kotes intimes, seront toujours faites, dans un seul but, celui de dégager la vérité de Thistoire et à un point de vue exclusivement politique. Pour répondre aux insinuations qui déjà ont élé fuites, je déclare que s*il m'arrive parfois de froisser des amourspropres, je me suis fait une loi inviolable de respecter le caractère (les individus et de ne jamais laisser échapper une indiscrétion coupable ou inopportune.

Italie. Que fera M. Thouvenel? C'est un de nos hommes les plus distingués, les plus honnêtes, et il passe parmi tous nos diplomates pour celui c;ui écrit le mieux une dépêche. Est-ce suffisant ?

7 janvier 1860.

Depuis plusieurs jours, je vois souvent la marquise Alfieri, jeune nièce du coinle de Cavour. C'est son frère Eynard qui m'avait présenté à elle, et je me félicite d'avoir fait la connaissance d'une femme aussi instruite et aussi intelligente. Elle s*occupe exclusivement de politique, un peu trop peut-être; cependant je préfère encore la politique des femmes à celle (jies hommes. Il s*y joint toujours de la passion, ce qui rend la conversation plus piquante. La marquise n'est pas jolie, mais très-originale et d'une physionomie vive et spirituelle. Nièce adorée du comte de Cavour, elle a une grande influence sur son oncle. Son salon est très-fréquenté, et, à vrai dire, c'est le seul salon politique de Turin. Son beau-père, le vieux marquis Âlfieri, président du sénat, est un des personnages les plus estimés de l'Italie. C'est un lettré, possesseur d'une riche et

» JorRNAL DLN DlPLOllTE

célèbre bibliothc(|ue. Les dames de Turin redoutent inadariie Allicri et Taiment peu.

Le salon le plus fréquenté par les jeunes étrangers et les ofiiciers de Turin est celui de la bonne marquise Doria. On y danse beaucoup plus qu'on n'y cause, mais la maîtresse de la maison, excellente dame resté(^ veuve, encore jeune, ne songe qu'à rendre son salon agréable; il est impossible d*accueillir avec plus de bienveillance et de facilité.

La maison de la baronne de Perrone est pour moi d'une grande ressource. Madame de Perrone, veuve du général de Perrone di San-Martino, est Française, fille de la comtesse de la Tour-Maubourg, et petitefille, par sa mère, du général de la Fayette. Ses quatre fils sont militaires. Trois d'entre eux ont fait la dernière campagne, et leur pauvre mère, que déjà la guerre avait rendue veuve, me racontait ses mortelles inquiétudes pend ant les journées de Magenta et de San- Martino. La légation de France occupe une des ailes du palais Perrone. La famille do Perrone vit fort retirée et voit peu de monde ; ma qualité de Français et d*ami de plusieurs de ses parents de France, les iirigode, les Mérode, les Rémusat, les Grammont, me fit adnjottre dans cette maison avec une cordialité que je n'oublierai jamais. Les jeunes gens sont intelligents et admirablement élevés; il était touchant (le lf!s voir groupés autour de leur grand*mère, la comtesse de la Tour-Maubourg, entourer de soins CÂiiUi vieillesse heureuse. Bien que très-affaiblie |)ar Tage, madame de la Tour-Maubourg se reporte

avec plaisir vers les souvenirs d'autrefois, et rien ne m'a plus intéressé que les détails qu'elle me donna sur son séjour, en 1794, dans la prison d'Olmûtz, auprès de son père, le général de la Fayette.

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