‹ Journal d'un diplomate en Italie: notes intimes pour servir à l'histoire du second empire. TurinChapitre 7 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Li m»T(\m>c lie Rorâ et la société inémoutaise. — I^ coméJio «le salon à Turin. — 1^ cui)» fli|>lonialiqiic. — Le comte Dratsicr de baint-Sinion. — lu comte de Slackcibcrg. — Sir Jamet lliidv^n.

Avec ic snlon de la marquise Âlfieri, celui de la niarf|uise de Rorà était un des centres les plus frcf|ijentés par les hommes politiques et les diplomates, ^iracieuse, fort belle encore, madame de Rorà, sœur très-jeune de la célèbre princesse Belgiojoso, avait reru une éducation française, et sa tournure d'esprit s'en re«fsentait. Le marquis de Rofà, chef duae vieille famille piémontaise alliée au comte de Cavour, avait embrassé avec ardeur les nouvelles idées italiennes et accepté par dévouement le poste de gouverneur de Ravenne, et plus tard celui de syndic de Turin ; c'était un homme froid, loyal et très-estime de Mf'S ciimpatriotes.

Ui marquise Ternengo, la plus charmante et la

plus blonde des veuves, la belle comtesse délia Rocca, qui s'était éloignée du monde pour écrire des romans, la comtesse Mestiatis, luttant d'esprit et de malice avec la marquise Carpenetto, réunissaient autour d'elles un cercle familier d'admirateurs.

De toutes jeunes femmes, à Turin, annonçaient déjà brillamment la génération nouvelle : c'étaient les jolies comtesses Gatinara, néeMaffeï, Rignon,Panissera, et les marquises de Saint-André et de Brème.

Indépendamment de madame de Perrone (la Tour- Maubourg), plusieurs de nos compatriotes étaient fixées en Piémont par leur mariage. Parmi elles, la marquise de Villeneuve, née Coriolis, et la comtesse Berton de Sambuy, née de Chabrol, jeune femme dont la grâce sérieuse et le rare mérite contrastaient un peu avec l'éducation et les mœurs italiennes.

La marquise d'Âglié, née Boyl, les comtesses Mestiatis et de Cardenas aimaient à organiser la comédie de salon. Naturellement, les proverbes de Musset la Tasse de thé et les D^ux aveugles^ faisaient invariablement les frais, de la soirée. Le marquis Alfieri et mon ami de Bourgoing étaient les coryphées avec le comte Ernest de Sambuy, le plus grand, le plus bruyant des hommes, mais aussi le cœur le meilleur et le plus dévoué. A l'une de ces représentations où assistait la duchesse de Gênes, un couplet final, très-bien tourné, fut chanté avec beaucoup de succès par l'auteur, notre jeune attaché français, Othon de Bourgoing. Ce même soir, il m'en sou-

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vient, lord Hubert de Burgh S secrétaire d'Angleterre, et moi, avions conquis Tentréc des coulisses, "in sollicitant dans le chef-d'œuvre des Deux aveui^es le rôle délicat des deux passants gelés qui s'entre-choquent sur le pont des Arts,

La Prusse est représentée à Turin par le comte Brassierde Saint-Simon, qui, depuis la guerre, se trouve également chargé des intérêts de TAutriche en Italie. Le ministre de Prusse est très-Ger de son origine française ; toutefois, il porte en lui les qualités les plus lourdes de Tesprit germain. Vieillard un peu trop aimable, il vit à Técart, plongé dans le magnétisme et les sciences occultes. Le comte Brassier a de grandes sympathies pour Tltalie, et, bien que son inQuence soit très-limitée, il est généralement aimé à Turin. Ses secrétaires, le comte de Kaiscrling, les barons de Pfuel et de Krause, sont de très-estimables garçons, mais trop Prussiens.

Le comte de Stackelberg, ministre de Russie, a une maison agréable ; je la fréquente peu, bien que sa femme, mademoiselle Tamisier, soit Française et

*■ Fiif cadet du marquis de Clanricarde, lord de Burgh a hérité du titre, de la pairie et de l'immense fortune de son oncle, lord Ganning, gouverneur des Indes en 1862.

sœur d'un de mes collègues au ministère des affaires étrangères. La comtesse de Stackelberg est jolie et spirituelle ; elle reçoit surtout le corps diplomatique. Les dames de Turin, ayant eu à se plaindre de son esprit mordant, la tiennent à l'écart. On cite, souvent, à ce propos, un mot sanglant, cruel, adressé par l'ancienne dame d'honneur de la reine, la marquise d'Arvillars, à la comtesse de Stackelberg. Le ministre de Russie a une réputation d*esprit très-surfaite; il est simplement un homme du monde accompli ; il a beaucoup vécu en France et parle avec complaisance de ses relations avec un grand nombre de nos officiers d'Afrique. Il recherche par?ticulièrement nos compatriotes et s'intéresse à tout ce qui est parisien et se passe en France. Cet hommage rendu à notre pays est fréquent chez les diplomates étrangers qui ont habité Paris. Malheureusement, la réciproque n'existe pas. Qui d'entre nous se ferait gloire d'avoir été élevé à Berlin ou à Pétersbourg, et de connaître tous les officiers de larmée russe? La politique du gouvernement russe dicte naturellement au représentant du czar une attitude très-réservée à l'égard des transformations qui s'opèrent dans Ja péninsule. L'horreur que cause à la cour de Russie tout ce qui est revendication de liberté rend la situation de son ministre à Turin fort délicate au milieu de ces crises dont on ne peut prévoir l'issue. On s'accorde à rendre justice à la loyauté du comte de Stackelberg et à son tact politique ; son tempérament maladif le rend souvent triste et

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ombrageux. Les deux secrétaires de la légation russe se ressemblent peu. Le premier, prince Gagarine, s*occupe des affaires de la chancellerie le moins possible; le second, Nicolas Gerebsow, nature ardente, inquiète, est une intelligence hors ligne, mais son caractère difficile, son esprit caustique, en font un personnage peu sympathique.

Le diplomate dont les conseils sont le plus écoutés par la cour de Turin, celui dont le crédit a toujours tenu en échec Finflucnce française, est le ministre d^Ângleterrc, sir James Hudson, très-apprécié parle roi, ami intime et confident du comte de Ca\our. Le représentant de la reine occupe ici une situation des plus importantes, et c'est en grande partie à ses encouragements, à ses avis répétés, que Ton doit attribuer les résolutions les plus audacieuses du cabinet piémontais. Selon sa politique traditionnelle, TAngleterre ne ménage ni ses conseils, ni son appui moral, ni même son argent, lorsqu*il s'agit de développer chez les peuples voisins, même à leur préjudice, les ferments d'indépendance et les idées de liberté individuelle. Aux conseils, il est vrai, se borne tout le concours de la politique anglaise, et c'est h la France seule qu'incombe, en Europe, la tAche de « combattre pour une idée, n Le cabinet de Turin n'ignorait pas ces principes invariables de la politique anglaise, et cependant il se prêtait sans cesse, dans la personne du comte de Cavour, aux avis émanés de la légation britannique.

Sir James Hudson est depuis plusieurs années à

Turin ; c'est dans son salon qu'a été préparée, de longue main, la révolution italienne. Les exilés de Napies, de Modène, tous les personnages compromis le plus gravement dans les événements politiques, trouvaient, à Thôtel du ministre anglais, un asile sûr, une large hospitalité, souvent même d^importants subsides. Plus d'une fois, il s'est trouvé en relations avec Mazzini, A ce sujet, un des secrétaires de la légation d'Angleterre, lord Hubert de Burgh me disait souvent en riant ;

c< Je viens de diner chez sir James, nous étions dix à table ; excepté mon ministre et moi, tous les convives étaient des condamnés à mort. J'en tremble encore. »

En dépit de T exagération de sqs idées italiennes, idées qui, après tout, ne sont peut-être chez le ministre anglais que l'expression exacte de la politique de son pays, sir James Hudson e^ le gentilhomme anglais le plus accompli, le grand seigneur le plus sympathique que Ton puisse rencontrer. Fils naturel de Georges IV, sir James ressemble d'une manière frappante à son père. Sa taille est élevée, ses traits sont fins et d'une grande beauté ; sa physionomie est ouverte, empreinte à la fois de noblesse et de douceur. C'est un homme simple et généreux ; les pauvres de Turin le connaissent tous ; sa maison est le rendez-vous des grands artistes et des hommes politiques ; il ne va jamais dans le monde, mais son salon est toujours rempli. C'est là que j'ai vu pour la première fois le comte deCavour, avant sa rentrée

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aux affaires, et que j'ai souvent rencontré Verdi, Calamatta, Marochetti, etc. Sir James s'occupait luimême de musique et de peinture, et, conune la plupart des diplomates, était grand amateur et collectionneur d'objets d'art et de curiosité.

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