CHAPITRE r
Le cbeTaller Ganofari. — Rustem-Bey. — Abraham Tourte*
Conseils aux jeunes diplomates.
Le ministre du roi François tl de Naples était alors le chevalier Canofari. Plein de gaieté et d'esprit , célibataire, mais très-homme du monde, l'envoyé napolitain occupait dans la société de Turin une place à part. Doué d'un grand tact et d*un véritable sens politique, il avait, plus que tout autre diplomate, besoin de réunir toutes ses qualités pour ne pas être au-dessous de sa tâche dans un moment aussi critique. Sa situation auprès du cabinet, piémontais était des plus difficiles, car il n'ignorait pas, malheureusement, que le marquis de Villamarina, alors ambassadeur du roi de Sardaigne à Naples, avait accepté la mission, étrange tout au moins, de chercher à détrôner le souverain ami et allié auprès duquel il était accréditée L'estime et la sympathie
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dont renvoyé de Naplcs était entouré à Turin fut parfaitement justifiée par sa conduite désintéressée et digne, le jour où son roi descendit du trône. La vene napolitaine, la bonne humeur inaltérable de M. Canofari, et de plus une connaissance parfaite de la politique italienne, rendait un tel collègue fort précieux pour tous les membres du corps diplomatique. Aussi, fut-il sincèrement regretté, lorsqu^un mois environ avant sa chute, le roi François II le nomma son ministre à Paris. Son successeur, le baron 'Winspeare, homme de cœur et dévoué à son souverain, eut, peu de temps après, la douleur d'ap< prendre, à Turin même, les désastres et la trahison de Tarmée napolitaine, qui entraînèrent la déchéance du roi. Les qualités et le tact du chevalier Canofari avaient tellement frappé le comte de Cavour, qu'après les événements de Naples il offrit à M. Canofari une position importante dans la diplomatie italienne. Celui-ci, dont l'avenir se trouvait à jamais brisé, refusa néanmoins avec beaucoup de dignité un emploi que plusieurs de ses. compatriotes, moins scrupuleux, s'étaient hâtés de solliciter avant même l'entrée de Garibaldi à Naples.
L'envoyé turc, Rustem-Bey, chargé d'affaires de la Porte ottomane, était Vénitien d'origine. Sous le nom de comte Marini, il avait jadis, au service de l'Autriche, rempli des fonctions mal définies. Trèsempressé et très-fin, il était peu recherché par ses collègues et par la haute société piémontaise, auprès desquels cependant il faisait de très-grands frais. Il
se consolait, d'ailleurs, en fiéquentant des salons de moindre importance, où l'on annonçait à grand fracas : Son Excellence lambassjadeur de Turquie !
Un des hommes les plus distingués de notre corps diplomatique est, sans contredit, le ministre delà Confédération suisse, Abraham Tourte. Nature élevée, droite, pleine de franchise et d'enthousiasme. Esprit très-cultivé, intelligence profonde, il a été mêlé, quoique fort jeune encore, aux grands événements de son pays et a tenu longtemps, avec James Fazy, le premier rôle à Genève. C'est un ardent républicain, épris de liberté et d'indépendance, et je n'ai jamais entendu un homme défendre ses idées avec plus de feu, d'éloquence et de conviction. Il passait du restcy en Suisse, pour un orateur des plus remarquables ; dans ce pays où chaque citoyen prend une part active aux affaires de l'Etat, les orateurs ne sont pas rares, et les talents s'y développent plus aisément que partout. Nature simple, primitive même et trèssympathique, Abraham Tourte ne tarda pas à être très-recherché, quand on eut apprécié ses qualités. Sa conversation vive, originale, était pleine de charmes; il savait beaucoup, et ses causeries étaient d'agréables leçons. Le comte de Cavour, qui l'avait connu en Suisse, avait un goût particulier pour le jeune ministre. Il le voyait souvent et le prenait volontiers pour confident.
M. Coello di Quesada, ministre d'Espagne et l'undes propriétaires de lÉpocay jouissait à Turin d'une grande considération parmi ses collègues et dans la
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société piémonlaise. Madame Coello, fort belle personne aussi bonne que gracieuse, avait un salon trèsfréquenté. La sympathie du ministre d'Espagne pour la cause de l'Ilalie était connue de tous, et ce ne fut qu'au moment de l'envahissement des États du saintsiège par les troupes piémontaises, que les rapports officiels entre les deux pays durent être suspendus, au grand regret de la famille Coello, qui laissa à Turin les meilleurs souvenirs.
M. Yianna de Lima, chargé d'affaires du Brésil, résidait depuis plusieurs années à Turin, où il était justement apprécié. Sa jeune femme et sa belle-soBur, charmantes Italiennes, de ravissants enfimts faisaient de cet intérieur, lorsqu'on avait le bonheur d'y ôtre admis dans Tintimité, une maison fort agréable.
La Suède entretenait également à Turin un chargé d'affaires, le comte Piper, lequel avait occupé préoé* demment les mêmes fonctions à Naples auprès du roi François II. Le comte Piper, issu de la grande famille de ce nom, était le meilleur des hommes, le plus aimé et le plus sympathique parmi le jeune personnel diplomatique.
Turin, 1860.
Décidément, le séjour à l'étranger est, pour tout jeune homme, le complément d'éducation le plus
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fructueux, Técole la plus salutaire. Sans parler de la vie agitée et absorbante de Paris, dont il évite ainsi les entraînements, l'attaché ou le secrétaire d'ambassade transplanté, tout d'un coup, dans un milieu qui n'est pas le sien^ entouré de personnes auprès desquelles il est forcé de se contenir, ne peut manquer de retirer de grands proBts de cette vie nouvelle. Le commerce et Tintiiiiité de gens différant d'âge, de caractère et de nationalité, le rend, malgré lui, plus sérieux et plus circonspect et l'habitue à devenir observateur. J'en fis l'eipérience sur moi-même. J'avais vingt-huit ans, lorsque je fus envoyé à Turin ; je quittais pour la première fois la France et, sauf quelques voyages à Londres et en Allemagne, je n'avais^ jamais passé plus de deux mois hors de mon pays. Ma vie avait été celle de la plupart des jeunes gens de mon âge. Libre de très-bonne heure, par la mort de mes parents, je recherchai naturellement la société de mes camarades et de mes amis, de préférence à celle des hommes plus âgés et plus graves. J'avais à peine quelques relations dans le monde officiel, et je ne connaissais aucun des hommes remarquables de l'époque. Peu d'ambition, de grands goûts d'indépendance et une certaine timidité me retenaient à l'écart, et l'intimité de quelques personnes qui partageaient mes sentiments suffisait amplement à remplir ma vie. Je n'étais pas à Turin depuis deux mois, que mon caractère et mes habitudes s'étaient singulièrement modifiés. Je me trouvai fort étonné, d'abord, d'être pris presque au sérieux ; mais j a-
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jouterai que je ne m'exagérai nullement la très-potite importance que je devais au prestige du nom français et à ma position ofTicielle. Appelé par mes fonctions à m'occuper de graves questions que j'avais à peine entrevues dans les bureaux des affaires étrangères^, sans cesse en relations avec des personnages considérables, les uns par leur rang, les autres par leur mérite, je m'habituai à écouter avec attention. J'appris ainsi, beaucoup en peu de temps, d'autant plus que Tintérét puissant des événements qui se passaient alors était bien fait pour mûrir mon jugement et hâter mon expérience.
Un écucil dangereux à éviter pour le jeune diplomate, écueil contre lequel, je dois Tavouer, je n'eus pas de peine à me prémunir, est le défaut de mo-
* La rnrriùrc des bureaux du ministère des affaires étrangères est fort difr/'rciito. Les employés de la direction politique et du cabinet du ministre sont très-jaloux de l'appellation de diplomates, qui ne leur appartient d'aucune façon. Parmi eux, cependant, on a recruté depuis qu(*l(|uc8 ann(:(!i<, des secriHaires d'ambassade et des ministres dont plusieurs ont rcrn leur grade sans avoir séjourné on mois à l'étiranger ou avoir écrit une seule dépêche. Ces avancements soudains et prématurés n'ont |mis été provoqués malheureusement par un vrai mérite et les élus ])ai'ticiiliers de la cour et du cabinet des ministres n'ont jamais élé dtrpuis ((uo des sujets remuants et fort médiocres. Aussi c(;h nominations arrachées à la faveur et au caprice onl-elles eu IM)ijr résiillnt de décourager et d'éloigner les esprits les plus sérieux ftt les caract^Tcs les plus lionorables.
Ii0rs(iue, il y a plus de douze ans, je quittai les bureaux de la direction politique pour la légation do Turin, je me souviens que quelques-uns do mes camarades, par leur valeur exceptionnelle et leurs antécédents •cmblaiont destinés à un brillant avenir. Chose étrange, le nom de ceux-là ne fut mémo pas prononcé depuis. En apprenant, ù l'étranger, les choix singuliers du ministère, je no fus pas surpris que les plus iutolligents et les plus dignes de mes collègues eussent successivement donné leur démission. C'est ainsi (|uc Georges de Montbrison, René
deslie et la suffisance. Rien de plus niais et de plus triste à la fois, qu'un petit secrétaire se prenant luimême au sérieux et tout gonflé de son importance. ^Ce type se rencontre malheureusement quelquefois, même parmi nos compatriotes, et le personnel d'une légation est fort à plaindre lorsqu'un de ses membres est atteint de ce ridicule.
Le principal avantage de cette vie, je ne dirai pas de famille, mais de cette solidarité d'intérêts, de cette communauté de travail et de distractions qui unit toute une légation, est de forcer chacun de ceux qui la composent à assouplir son caractère, à modiGer ses goûts pour le bien de tous. Nos collègues des autres légations avec lesquels nous nous trouvons en rapport, soit au club, soit dans le monde, soit pour
de Courcy, Albert de Vatimesnil, Edgard ^assy, Paul Bérard abandonnèrent la partie, lorsqu'ils furent bien édifiés sur les « moyens de parvenir. »
Dans les dernières années de l'empire, en effet, les traditions auxquelles notre carrière diplomatique devait l'influence qu'elle avait eu jadis à l'étranger, traditions qui défendaient son entrée aux incapables et aux indignes, avaient complètement disparu. Le temps desDesages, desVieilcastel et des Tbouvenel est bien passé ! Mais, c'est surtout leur influence, l'impulsion qu'ils donnaient, qui fait aujourd'hui défaut. La direction politique est à cette heure composée d'employés honnêtes, sans doute et d'une tenue irréprochable, mais qui seraient infiniment mieux à leur place derrière un comptoir ou dans une étude de notaire. Il ne suffit pas, pour occuper ces fonctions importantes et délicates, d'être le plus laborieux, le plus empressé," le plus docile des commis, il faut pour diriger les affaires une intelligence d'élite, un esprit à vues larges, un homme d'initiative ferme et avant tout indépendant. Sans rechercher bien loin et bien haut certaines causes de nos dé~ sastres, et sans les faire retomber sur les ministres qui ont traversé le quai d'Orsay, ne serait-il pas plus juste d'en attribuer une grande par- , tie à la coupable inertie, à l'insutTisance singulière des bureaux du ministère des affaires étrangères?
les affaires, sont généralement d'excellents camarades et deviennent parfois des amis. Mais il est d'une extrême importance que le personnel d'une même légation soit, avant tout, uni et compacte, et que rharmonie la plus étroite y règne au moins devant les étrangers.
Lorsque le chef de mission est un homme d'esprit, ce qui arrive plus souvent qu'on ne croit, rien ne lui est plus aisé, pour peu qu'il ait d'affabilité et de tact, de tirer de grands profits des collaborateurs que lui envoie le ministère. Son influence dans le pays où il est accrédité et le succès de ses négociations en dépendent. Dans la carrière diplomatique, en effet', les degrés de hiérarchie sont beaucoup moins accentués que dans toute autre carrière ; en dehors du service et de ses exigences, chacun reprend sa liberté entière et retrouve son individualité. Aux yeux du monde, il n'existe entre les membres d'une même ambassade aucune distinction sociale ; s'il en existait parfois, ce serait souvent au bénéfice du plus jeune et du moins brodé. Aussi, chacun est-il reçu dans la société du pays sur le pied de l'égalité. Le plus intelligent et le plus aimable sera le mieux accueilli, le plus apprécié. A part les cérémonies officielles qui sont fort rares, la question de l'uniforme et de l'alignement ne joue pas un grand rôle en diplomatie. Dieu merci! la considération, chez nous, se mesure beaucoup plus à la valeur personnelle qu'à la grosseur des épaulettes.
Voilà précisément pourquoi, en raison même de
cette absence de règles disciplinaire» et imposées, tous 1^ membres d'une mission s'inclineat, sans y être contraints, devant Tautorité, l'expérience et le mérite de leur chef. Les exceptions sont des plus rares et généralement Tunion est parfaite, surtout lorsque le ministre est célibataire.
Dans les salons, encore plus que dans les chancelleries, s'exercent les talents du diplomate grand ou petit. Le tact, Tesprit, la discrétion, sont qualités indispensables, car chacun doit jouer son rôle. C'est là que les fautes d'un seul rejaillissent souvent sur tous, de même que le succès de l'un, de quelque nature qu'il soit, profite aux autres. Il n'est pas rare que, sur ce terrain, le dernier des attachés se trouve en mesure de rendre un grand service au plus habile des ambassadeurs.
Que de motifs en outre de se soutenir les uns les autres ! Isolés, dans un pays étranger, souvent très-éloignés de France, en butte aux mêmes attaques, aux mêmes critiques, mais liés par les mêmes souvenirs de patrie, d'études et d'éducation, ne serait-il pas étrange que ce petit groupe de compatriotes, chargé de veiller aux mêmes intérêts et de concourir au même but, ne fût pas étroitement uhi et solidaire !