‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 18 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SoMMAiBB : Vente des biens du clergé. — Les assignats. — Le général Paoli à l'Assemblée. — Le droit de paix ou de guerre. — La statue de la place Kotre-Dame-des-Victoires est détiniite. — Suppression des titres, armes, armoiries. — Fédération des départements. — John Géraud vient à Paris. — Fête de la Fédération.

La Révolution suivait son cours; la crise financière augmentait tous les jours, les impôts rentraient de moins en moins, a la hideuse banqueroute, disait Mirabeau, était là, prête à nous consumer ». Il fallait à tout prix trouver un expédient : Talleyrand de Périgord, évoque d'Aulun, proposa, au nom du comité des finances, de déclarer que le clergé n'était pas propriétaire, mais administrateur seulement des biens que les fidèles lui avaient donnés depuis des siècles, et que par conséquent la nation, en se chargeant des frais du culte, était en droit de vendre les propriétés ecclésiastiques pour éteindre la dette de l'Etat. La proposition fut adoptée. L'Assemblée décida en outre que les municipalités seraient autorisées à acheter ces biens à l'État pour les revendre elles-mêmes aux

particuliers; mais comme elles n'avaient pas fonds nécessaires pour payer sur-le-champ, < donnèrent des bons avec lesquels le Trésor rembo ses créanciers. On changea bientôt les billets m cipaux en billets d*État ou assignats, et Ton en re la circulation forcée.

On peut supposer Témotion causée dans le cl par de pareilles propositions et les protestations i gnées qu'elles soulevèrent. Les séances où Ton cuta ces diverses motions furent des plus oragev

â Paris, 26 avril 179C

« Il nous a été impossible, malgré notre b envie, écrit Terrier, d'entrer à l'Assemblée pei ces séances tumultueuses. L'affluence qu'y attir les débats des ministres d'un maître dont ils n talent guère l'esprit pacifique et le désintéresser permettait à peine d'en approcher. La terrassa Feuillants et une partie du jardin des Tuileries é1 couvertes d'une populace innombrable. Les cris applaudissements que la terrasse recevait de semblée et qu'elle transmettait au jardin, répéta la multitude, retentissaient jusque sur les quais lement que le Roi en fut effrayé et qu'on fem Tuileries jusqu'à ce que la chose fût décidée. Les partis montraient une chaleur égale. Chacun sen avoir pris pour devise : Vaincre ou mourir. Cèpe

la majorité ou plutôt la bonne cause l'emporta et les ministres du Dieu de paix furent forcés comme tant d'autres fois de se résigner au généreux sacrifice de ce qu'ils ne pouvaient conserver.

(( J'ai remarqué que dans les discussions mêmes les plus sérieuses, la gauche, lorsqu'elle croit le résultat douteux, s'arrange de façon à faire durer la discussion jusqu'à trois heures; à cette heure, on voit tous les prélats tirer chacun sa montre et se- dire à l'oreille :

Trois heures vont sonner !

Qu'ils vont faire, en restant, Refroidir le dîner !

« Ce doux souvenir du dîner étouffe le bouillon de leur colère, l'esprit de dispute et de parti ne tient pas devant cette flatteuse image, et Ton voit les prélats partir à la file jusqu'au dernier, laissant le champ libre à leui*s adversaires.

« ha caisse d'escompte devait commencer aujourd'hui à payer en assignats ; si ces derniers ont leurs partisans, ils ont aussi leurs détracteurs ; mais c'est le petit nombre. On attend beaucoup de la vente des biens du clergé. On espère que leur produit rétablira l'ordre dans les finances* et ramènera la circulation. »

Le clergé, exaspéré des mesures prises contre ses biens, s'écria qu'on attaquait la religion catholique, qu'on voulait la détruire, et il s'efforça de surexciter

dans toute la France les passions religieuse venir en aide. C*est particulièrement dans le ses efforts furent couronnés de succès.

Edmond cite quelques exemples des coe qui s'élevèrent entre le peuple et les curés 11 ne faut pas s'étonner de la passion qu*i dans les questions religieuses; sa qualité de] opprimé devait lui faire prendre parti avec contre le clergé catholique.

c Le 10 mai 1'

« Les ministres de la religion, j'aurais i de leurs intérêts, ont voulu suivre ici J'ex leurs confrères de Toulouse ; ils n'avaient pc sans doute que la capitale plus éclairée éta peu propre à dresser leurs batteries. Aussi n\ été bien loin. Le curé de Saint-Etienne avs des prières publiques pour invoquer le ciel de la religion, à qui personne ne veut fain Le district s'est tranporté chez lui, Ta pri dérer son zèle et de laisser le ciel. en repos l'Assemblée nationale.

Celui de Saint-Sulpice avait annoncé une lennelle, avec un sermon par l'abbé de Boulo, remercier la Divinité des secours que les gr vaient cessé de répandre sur le peuple dans de cette année. On lisait en texte : Paupe^ obvierunt tibi. Le peuple, déjà prévenu conti

so sermon peu modéré qu'il avait donné le dimanche recèdent, le somma de faire le sermon lui-même et ' en peser les termes, sous peine du fatal réverbère. 3t épouvantai! aristocratique modéra sa bile, la messe itt chantée; mais il se dispensa du sermon, sous prétexte d'incommodité.

« Les feuilles sont pleines chaque jour des émeutes -ai agitent les provinces, tandis que la capitale est *ns la plus grande sécurité. C'est une eau battue dont

centre a recouvré son calme, tandis que les ondulions se propagent encore au loin. »

La tranquillité, en effet, ne régnait guère en pronce, et la -question religieuse provoquait presque ^rtout des soulèvements inquiétants.

3 Bordeaux, 4 mai 1790.

« La superstition a failli occasionner des meurtres à Dulouse et à Montauban, mande M. Géraud; dans la :*emière ville, la conduite de la municipalité a tout ^aisé, mais dans la seconde, où la municipalité est es aristocrate, les rumeurs du bas peuple contre les ^otestants eussent été fatales à ceux-ci sans la garde àtionale. La populace, égarée parles prêtres, est, dit- I, furieuse. »

Cinq ou six protestants furent assassinés et Boréaux dut envoyer des secours pour rétablir l'ordre : >00 hommes d'infanterie, 70 hommes de cavalerie,

une compagnie d*artillerie avec quatre canons, iO nadiers ot 40 chasseurs de Champagne, partirent 80um«îllre la ville rebelle.

Pondant que ces événements se passaient en vin(;e, l'Assemblée poursuivait paisiblement le ( de ses séances. Un incident qui eut un assez g retentissement vint Tinterrompre un instant da discussion des lois qu*on soumettait à son approbi Paoli qui nous avait si longtemps, et non sans su combaltu en Corse, venait d*être choisi conune di par ses compatriotes. Le général se présenta barre de l'Assemblée et il prêta le serment ci aux applaudissements des spectateurs.

Après la séance, Paoli se rendit au Champ de escorté par Lafeyette pour y passer une revue. Edi qui y assista, écrivait à son père :

« Je fus hier au Champ de Mars, où M. de Laf et le général Paoli passaient 5000 hommes en i sans compter un corps de cavalerie assez considi et plusieurs pièces d'artillerie. L*on m*a assuré < n'était pas la dixième partie des troupes parisû M. de Lafayette, Vidole du peuple, et le général tous deux à cheval, étaient entourés d*un mon nombrable qui les accompagnait par toute la avec des applaudissements et des cris de joie ré: Quel triomphe ! avec quel plaisir il recevait 1 moignages d'amour de tout un peuple ! son s( pouvait être envié que par Louis XVI. Aussi

qu'il est fort mal vu à la cour, la Reine surtout le déteste ; malgré tout rattachement qu'elle affecte pour lui en public, sa haine perce toujours. »

Peu de temps après, une grave question s'imposait inopinément aux délibérations de l'Assemblée et elle allait surexciter tous les esprits : Fallait-il laisser à la couronne le droit de décider de la paix ou de la guerre, ou bien l'Assemblée devait-elle s'emparer exclusivement de ce droit ?

Cette question passionne le public, une foule énorme se tient aux Tuileries, à la place Vendôme, dans la rue Saint-Honoré, attendant avec anxiété les nouvelles qu'on lui apporte de l'Assemblée.

Mirabeau soutient que la guerre éclatant presque toujours de façon imprévue, le Roi seul en peut décider. Cette théorie est attaquée avec la plus extrême violence par Barnave. Les bruits les plus fâcheux courent sur Mirabeau, on l'accuse d'être vendu à la cour; le peuple exaspéré lui montre une corde, des pistolets, et acclame son adversaire ; on fait imprimer contre lui un libelle horrible ^ « Je savais bien, dit-il simplement, qu^il n'y avait pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. » La motion du puissant tribun l'emporte cependant, mais elle est adoptée avec un amendement qui oblige le Roi, s'il commence les hostilités, à réunir sans délai l'Assemblée pour lui soumettre ses raisons et faire approuver sa conduite.

a Paris, 24 mai 17

« Après huit jours de débat, écrit Edmoi avons donc enfin une décision favorable sur la i la plus importante, celle qui devait détruire ment ou renouveler tout l'espoir des ennemis public. La motion de M. de Mirabeau avait les plus vives alarmes. M. Barnave, en la cor le lendemain, avait excité tous les applaudiss Son éloquence faillit lui être funeste, car au s la séance, il fut entouré par la foule, et tand le complimentait, qu'on l'embrassait, chacun sant pour le voir, il pensa être étouffé sous ses 1 On l'accompagna jusqu'au hors des Tuileries i applaudissements si longtemps soutenus qu'i rèrent aux fenêtres la reine et les dames de '. Le lendemain samedi devait enfin fixer les oj Paris était dans une attente pleine d'inquiétu le matin les rues retentirent de la proch d'une diatribe intilulé(î : Trahison du comte dt beau découverte. Il y était traité de la manière outrageante, et le peuple toujours extrême 1 avec d'autant plus d'avidité. Rome en un mot ] avec ses tribuns. »

La noblesse déjà privée de ses privilèges décrets du ^ août allait perdre ses dernier tinctions.

En 1686 on avait élevé sur la place des Victoires, aux rais du. maréchal de La Feuillade et sur les dessins ^ Desjardins, un groupe en bronze doré représentnt Louis XIV debout, couronné par la Victoire et loutnt aux pieds quatre esclaves enchaînés ; ces esclaves gouraient des peuples vaincus; il y avait en outre .X bas-reliefs en bronze, dont Tun représentait la Dnquête de la Franche-Comté en 1674*. Un jour, à Assemblée, l'un des Lameth se lève et demande la estruction de ces emblèmes outrageants : « Il ne faut as souffrir, s'écrie-t-il, ces monuments d'esclavage ans les jours de liberté. Il ne faut pas que les Francs- Dralois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi Dchainée. »

La discussion s'engage, lorsque tout à coup un Sputé, sous l'influence des idées qui s'agitent, pro • Dse d'abolir les titres, les armes, les armoiries, de ëfendre les livrées, etc. Après une assez longue délération, la motion est adoptée, en même temps que ^lle qui concernait la statue de Louis XIV.

Cette loi sur les titres et les armoiries provoque :iez nos jeunes gens la plus vive allégresse. Aux yeux Xdmond c'est le dernier coup porté à tout ce qui isle de l'ancien régime :

i. Les cinq autres représentaient: le !•% l'abolissemenl du xe\; le 2", la destruction de l'hérésie en 1685; le 3% la préséance i ;la France reconnue par l'Espagne en 1662; le 4% le passage n Rhin en 1672; le 5% la paix de Nimègue en 1678.

« Tu as sûrement dû apprendre avec joie, écritson père, ce charmant petit décret, qui abat avec de légèreté tous ces vains ornements, tous ces vi titres, toutes ces belles armoiries, tous ces he noms, faits pour flatter l'orgueil de nos misera aristocrates. Et que vont devenir ces belles livr si bien chamarrées, si éclatantes, ces mots si son< de duc, prince, comte, vicomte, marquis, bai chevalier, etc., et surtout tous ces vieux parc mins? Les uns iront à la friperie, d'autres rentrer dans le néant, d'autres enfin iront à la géhenne feu qui ne s'éteint point, et c'est là où il y a des pleurs et des grincements de dents. J'en ris bon cœur, je t'assure; aussi bien ces mots et marques distinctives nous choquaient l'oreille les yeux ; naturellement ils devaient bientôt dis] raître.

({ Le décret qui renverse les statues de la place ( Victoires nous a fait aussi beaucoup de plaisir, tu d en savoir le motif sûrement ; tu as vu ces nations e chaînées et courbées servilement sous les pieds de

monarque altier et despote c'est tout dire, i

images flétrissantes pouvaient-elles exister? J'ai méi été étonné de ce qu'on laissait debout celle de Louis X mais le grand-père de Louis XVI méritait bien ce grâce.

(( Je ne sais si tu auras vu dans les papiers le s£ casme piquant et bien appliqué de M. LucaS; dépi

Je Bretagne, contre M. Tabbé Mauri*. Ce dernier, s'opposant, selon sa coutume, au sentiment général, voulait empêcher la destruction des titres, il en résulta une grande rumeur, qui aussitôt se changea en risées par la saillie du député breton : « Eh ! Messieurs, dit-il, qu'il soit permis à M. l'abbé Mauri de porter ses armoiries. » Tout le monde sait que l'abbé est issu d'un savetier. »

Ce terme d'aristocrate dont nous venons de voir notre jeune étudiant se servir, est devenu Tinjure à h mode. Au fond, on ne sait pas trop ce qu'il veut aire, mais on désigne ainsi « tous ceux qui sont conraires aux vœux du peuple ». « Ici, écrit Edmond, out ce qui ne va pas selon la façtaisie dès Parisiens ist sur-le-champ taxé d'aristocratie. Jusqu'aux écoliers te l'Académie de dessin, qui accusent leurs crayons de Modalité quand ils sont trop secs ». Un serrurier ►ffre t l'Hôtel de Ville, comme don patriotique, une ;^otence de fer pour y pendre les aristocrates. Les Cochers de fiacre appellent aristocrates leurs chevaux '^étifs, et les garçons traiteurs, quand ils servent des iindons aux navets, annoncent finement a des aristocrates aux navets » .

La loi sur les armoiries provoqua dans toute la hoblesse une vive irritation; cependant il fallut s'in-

- 1. Il était pé.ayec un esprit d'académicien, dit Mercier, un laleiit de préaicateur et une audace d'antichambre.

cliner et se conformer aux prescriptions de Yk0 blée, mais pour bien marquer qu'on ne cette mesure que comme transitoire, on recouvrit inscriptions et les écussons des hôtels d'une chemise de plâtre, facile à faire disparaître. De les armoiries des voitures furent cachées sous un nuage, pour donner à entendre que le gros passerait; quelqu*un ajouta môme cette devise cative : a Ce nuage n'est qu'un passage ».

Pendant que ces événements se déroulaient à les départements ne restaient pas inactifs ; dans kl de résister plus facilement aux ennemis de la lution, ils avaient créé entre eux des féd Provinces, villes, villages, tous se fédèrent, de à faire disparaître les obstacles que la nature lois ont pu créer, et à constituer peu à peu complète du pays.

Le 17 juin avait eu lieu à Bordeaux, dans le j public, une fête qui avait comblé de joie to0 assistants. M. Géraud père s'empresse d'en faire à fils la description :

« 10 juin 1790.

« Notre fédération avec le régiment de Chamn avec les gardes nationales du déparlement de W ronde, de Toulouse, de Bergerac, s'est faite le fl ce mois, époque qui sera fameuse dans Thiston

'Empire français, comme celle du 1 4 juillet. C'est le 7 juin que les communes, ou ce qu'on appelait tiers itat, se constituèrent en Assemblée nationale. Que îetle cérémonie était auguste ! le jardin public est étalement changé. En conservant les allées de côté il le bois qui est dans le fond, en comblant le bassin ]ui était au milieu, en faisant disparaître toutes ces plates-bandes, on a fait un Champ de Mars immense. C'est au milieu qu'on avait élevé un autel à la Patrie, et c'est là qu'on a juré au Dieu régénérateur de l'Empire français de s'aimer, de se secourir et de défendre la Constitution. Le silence le plus profond, malgré l'immensité du peuple, régnait au moment du serment, 3t chacun était profondément pénétré d'un respect religieux. Mais quelque auguste qu'ait été cette cérémonie; elle ne pourra point se comparer à celle qui aura lieu à Paris le 14 juillet. Vous voudrez vous y trouver, sans doute, et je vous recommande de ne pas vous exposer dans les foules. »

La municipalité de Paris, en effet, avait proposé une Fédération générale de toute la France, et elle avait offert de la célébrer au Champ de Mars, au milieu des délégués de toutes les gardes nationales et de tous les corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme et on en fixa la réalisation au 14 juillet, à l'anniversaire de ce jour fameux qui avait vu la prise de la Bastille et qui avait inauguré l'ère nouvelle. Des préparatifs immenses furent commencés pour célébrer

dignement la cérémonie ; tous les esprits s'en occupaient fiévreusement.

(( Vous vous faites aisément une idée de ce que doit être cette fête, mande Terrier. Je ne connais rien de comparable dans riiistoire. )) Puis, se laissant emporter par son lyrisme aux images les plus invraisemblables, il ajoute : « Quel spectacle pour l'être sensible qui, s'élevant au centre de la terre à une hauteur convenable, verra 24 millions d'hommes réunis pour la cause commune, se jurant le même jour, à la même heure, une union et une fraternité indissolubles ! »

M. Géraud, nous Tavons vu, avait gardé près de lui son second fils, John. Mais le jeune homme brûlait du désir d'aller retrouver son frère à Paris, et la cérémonie qui se préparait dans la capitale lui servit de prétexte pour insister de nouveau auprès de ses parents. 11 fmit par obtenir Tautorisation qu'il sollicitait» e^ au commencement de juillet 1790 il partit avec quelques amis de sa famille qui venaient assister à la Fédération.

En se séparant de son second fils comme il s'était déjà séparé du premier, M. Géraud s'imposait une cruelle privation, mais il croyait agir dans l-intérét bien compris de ses enfants, et il le leur témoignait en termes touchants; avec une exaltation qui peut nous sembler singulière, mais qui à l'époque était partagée par beaucoup de bons esprits, il leur demande de se montrer dignes du grand siècle qui s'annonce et

leur énumère complaisamment tous les bienfaits )nt ils vont jouir, puisqu'ils ont eu le bonheur de litre au moment où la vertu va enfin remplacer le ce sur la terre et triompher sans partage :

« J'ai sacrifié tous les intérêts de mon cœur pour • us rendre dignes, mes chers enfants, du siècle ' îiïiorable où vous allez vivre. Nous ne sommes plus ureusement au temps où la vertu osait à peine se î entrer, où le vice était applaudi. Déjà Ton s'aperçoit 5 heureux changements qu'opère la Constitution. \ e sera-ce donc dans 20 à 25 ans ? La réforme \

'a complète et le xix« siècle aura comme l'antiquité \ s Socrates. Ce qu'on estimera le plus et ce qu'on j imait le moins, ce sera les bonnes mœurs, la vertu puis les connaissances, les talents. Conduits par un »mme sage et éclairé, il vous sera facile, avec de ! pplication, avec le désir de seconder les vues parnelles et maternelles, d'acquérir tous ces biens et ! vous mettre à l'abri des reproches que mérite notre ►mbreuse jeunesse, pour qui les parents ne négligent ; în et qui ne profite de rien.

« Je te recommande de faire lire plus d'une fois tte lettre à John. Vous allez, je le répète, être unis. Aimez-vous toujours bien tendrement et comp- 5 que le ciel vous bénira. »

Quand Edmond apprend que son frère va venir rtager son sort, il en éprouve une grande joie et il mpresse de la lui témoigner. De toutes les recom-

mandations dont il Taccable pour ses préparatifs de départ et pour sa route, nous n*en retiendrons qu'une seule qui nous a paru assez plaisante et qui montre avec quelle persistance les traditions se perpétuent à travers les générations : « Méfie-toi bien, écrit Edmond à son frère, méfie-toi des couteaux que des jeunes filles t'offriront à Cliâtellerault, au relais de la diligence; c'est de la drogue, n'en achète pas. Je puis t'en parler pertinemment. Comme un autre Ulysse, ne te laisse pas toucher des prières de ces sirènes I » Quiconque a traversé la gare de Châtellerault sait qu'on est assailli jusque dans les wagons par des marchandes de couteaux et de ciseaux, dignes émules des sirènes dont nous parle le jeune homme.

John arriva à Paris sans incident digne d'être noté; il était en uniforme de garde nationale de province et son costume lui valut tout d'abord un succès de curiosité qu'il supporta très gravement.

Cependant on avait fait courir des bruits sinistres : on affirmait que des brigands pilleraient Paris pendant que le peuple serait à la Fédération; on prêtait au duc d'Orléans des projets effrayants. M. Géraud s'inquiétait un peu de tous ces bruits et il s'en ouvrait au précepteur de ses enfants en lui recommandant la plus grande prudence.

A en croire Terrier, toutes ces rumeurs n'étaient que mensonges, méchamment propagées par les ennemis de la Constitution; jamais la tranquillité n'avait

été plus complète : a Les alarmes semées dans les provinces ne sont que les suites de celles qu'on a voulu répandre ici, répond-il. Dans le principe, on avait d*abord eu quelques inquiétudes, mais elles ont fait place à la plus grande sécurité. On ne saurait aujourd'hui témoigner de la crainte sans s'exposer au ridicule. Cependant, comme la foule sera grande, nous prendrons les précautions que les circonstances exigeront, et si nous voyions le moindre risque, nous passerions de l'autre côté de la rivière, dans ces jardins de Chaillot d'où, avec une lunette, nous plongerons sur le champ de la Fédération. »

Edmond, de son côté, s'étonne que la province entière n'afflue pas à Paris :

« 30 juin 1790.

« On attend ici avec la plus grande impatience le jour à jamais mémorable de la Fédération ; nous nous proifnettons bien d'assister à cette auguste cérémonie, dé manière à ne rien perdre du coup d'œil, qui, comme tu le penses, sera superbe. Je crois maintenant qu'il y a bien des personnes en province qui voudraient être à notre place, qui donneraient bonnes choses de pouvoir venir ici. Mais qui peut retenir mon oncle, par exemple? Pourquoi ne vole-t-il pas vers Paris? Mon oncle a peut-ôlre l'humeur sédentaire, mais aussi il me semble que la curiosité, l'envie de voir des choses

dont il sera parlé dans tous les siècles à venir sont bien faites pour combattre avec succès le doux penchant qui rattache à Bordeaux. »

Les travaux du Champ de Mars n*avancent que péniblement et Ton se demande avec anxiété si Ton sera prêt pour le 14 juillet. Aussitôt, pour hâter les préparatifs, Ton fait appel aux Parisiens, qui accourent à l'envi :

u Paris, le 5 juiUet 1790.

(( Papa, .

« L*on payait il y a quelques jours environ quinze mille ouvriers pour travailler au Champ de Mars; ce n*éiait qu*une foule de désœuvrés qui gueusaient dans Paris; la ville leur donnait quarante sols par jour et la nourriture, mais ces coquins, sentant bien qu'on avait besoin d'eux, ont voulu se faire valoir. C'est pourquoi ils ont commencé à travailler avec nonchalance et les travaux ne marchaient pas. Non contents de cela, ils allaient [)ondro un de leur chefs qui voulait leur représenter leur devoir, quand M. de La Fayette arriva fort heureusement. H contint cette populace et, pour endormir leur fureur prête à éclater, il leur promit quarante sols et la nourriture pendant les quatre jours de Fédération, jours où ils ne feron rien.

« L'ouvrage n'allant pas plus vite pour cela, les Parisiens se sont rendus en foule au Champ de Mars,

se sont mêlés parmi ces ouvriers, et, pleins de zèle, ils ont travaillé la terre pour la première fois de leur vie. Les femmes même, enflammées du feu divin du patriotisme, roulaient des charretées de terre. Des fenunes! oui, des femmes, même fort honnêtes. M. de La Fajette s'est rendu au Champ de Mars et ayant [pris une bêche, travailla pendant deux heures avec ses aides de camp. Quel général! aussi comme il est aimé ! béni ! loué ! Tu dois juger combien les ouvriers sont surpris, combien ils ont à rougir, s'ils le savent toutefois. On voulut faire travailler un pauvre abbé qui se trouvait là, et pour lui faire traîner une brouette fort lourde, on fut chercher une corde. Notre ecclésiastique crut voir arriver l'instrumen! de son supplice, il devint pâle et, saisi de frayeur, il demeurait comme enraciné. Il rappela cependant ses esprits, voyant qu'on ne l'attachait que sur les épaules, et travailla avec ardeur pendant deux heures. Jamais esclave chez les Turcs n'eut un air plus soumis; le monde souriait. On le pria cependant de laisser l'ouvrage ; il jeta là son licou et se promettant bien de ne plusrevenir au Champ de Mars, il court encore. »

Tous les contemporains parlent de cet enthousiasme extraordinaire :

« On ne vit peut-être chez aucun peuple cet étonnant et à jamais mémorable exemple de fraternité, dit Mercier... c'est là que j'ai vu cent cinquante mille citoyens de toutes les classes, de tout âge et de tout

sexe, formant le plus superbe tableau de concorde, de travail, de mouvement et . d'allégresse ijoi ait jamais été exposé. »

(( A côté des garçons jardiniers, distingués par des fleurs et des laitues attachées à leurs instruments, étaient les élèves de peinture, qu'annonçait une bannière représentant la France. A leur suite venait Tespoir des races futures, les rejetons de nos législateurs, qui passaient gaiement des exercices du collège au travail du Champ de Mars. Les charbonniers rainaient derrière eux leur bannière. Les bouchers avaient sur leur flamme un large couteau et on lisait dessous : Tremblez j aristocrates y voici les garçons bouchers, ))

L'affluence des travailleurs, la vivacité des mouvevements, la bigarrure des habits, tout concourait à la variété pittoresque de ce spectacle. Des étrangers qui arrivaient par Versnilles disaient les yeux baignés de larmes : « Quels hommes que ces Parisiens! »

Toutes les classes étaient confondues :

« On voit des séminaristes, écrit Ferrîères, des écoliers, des sœurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs cloîtres et courir au Champ de Mars, une pelle sur le dos.... Là, tous les citoyens mêlés, confondus, forment un atelier immense; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne pudibonde, le capucin traîne le baquet avcG le chevalier de Saint-Louis, le portefaix avec le petit-mattre

du Palais-Royal, la robuste harengère traîne la brouette remplie parla femme élégante et à vapeurs.... L*âme se sentait affaissée sous le poids d*une délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentiments d*une fraternité primitive. »

La fête du 14 juillet fut unique par Tenthousiasme universel qu'elle excita; chacun oubliait le passé pour ne songer qu'à un avenir pur et sans mélange.

Les fédérés, au nombre de soixante mille, partirent de la place de la Bastille pour se rendre aux Tuileries et au Champ de Mars ; sur tout le parcours ils reçurent les acclamations d'un peuple immense répandu dans les rues, sur les quais, placé aux fenêtres de3 maisons et sur les toits. On leur descendait parles fenêtres du vin, des jambons, des fruits... on les comblait de bénédictions. Un pont de bateaux jeté sur la Seine conduisait par un chemin jonché de fleurs au champ de la Fédération. L'Assemblée nationale marchait entre le bataillon des vétérans et celui des jeunes élèves de la patrie. Une pluie torrentielle ne cessait de tomber, mais personne ne s'en apercevait : « Ce sont les pleurs de l'aristocratie », disait-on gaiement. Plus de six cent mille hommes étaient réunis au Champ de Mars ; trois cents prêtres vêtus d'aubes blanches entouraient Tévêque d*Âutun qui officiait. Après le Te Deum, La Fayette et les fédérés renouvellent le serment civique pendant que douze cents musiciens font entendre des accords délicieux et que quarante pièces de canon

font trembler la terre. Le roi, la reine, TAssemblé nationale, le peuple entier suivent cet exemple fl milieu d*un enthousiasme indescriptible et des cri cent fois répétés de : Vive la Nation ! Vive le Roi ! Yh la Reine !

Edmond est tellement occupé qu*il ne peut doniK à sa famille qu'une courte description de la céri monie.

«Paris, 17 juiUet 1790.

« Papa,

« 11 est enHn passé ce grand jour qui, selon hieni personnes, devait être le dernier^ de notre liberté. faut que ces bruits se soient bien accrédités en pi vince, car M. Durand et M. Couderc* m'ont dit que i la route on les regardait d'avance comme des victii dévouées à la patrie.

« Le Champ de Mars était disposé de manière à c siper toute espèce de crainte sur les dangers dn multe et de la foule : par les soins actifs des Parisic il offrait le coup d'oeil du plus superbe et du plus i jestueux cirque; il l'aurait disputé à ceux de V cienne Grèce.

« Le cirque s'élevant en plan incliné était couvert gradins rangés par ordre. 11 y avait, de distance distance, des sentinelles qui avaient soin de ff

1. Bordelais qui étaient venus à Paris pour assister à la c< monie.

;er les arrivants et de faire tenir le monde assis, t autour du cirque étaient des escaliers fort larges r laisser monter le peuple. Il n'y a point eu de ible ; la foule s'est écoulée par plus de trois cents es, sans nul danger. Un canonnier a seulement e poignet fracassé, son canon ayant fait long feu. )ont de bateau était devant TArc de triomphe.

La Fédération eût été bien plus brillante et bien j grande sans une maudite pluie qui nous perça [u'àlapeau et qui dura pendant toute la cérémonie, députés de proyince supportèrent tout cela le mieux [nonde ; la gaieté fut générale ; au plus fort de la le, ils firent uneds^nse ronde autour de Tautel; le pie répondit à leurs acclamations, les chapeaux ruaient autour des fusils et des sabres*. Le cirque ni de parapluies de différentes couleurs offrait î vue très gaie et très amusante.

Nous sommes dans les fêtes jusqu'au cou; il me ie que cela finisse, je ne me reconnais plus ; ce n'est s que bals, festins, illuminations, joutes sur l'eau,

Edmond raconte à ce propos une anecdote assez curieuse : . de Lafayette, fatigué de la longue marche de la Fédération l dirigeait et plus encore de la fréquence des pluies, arrivé ; du Champ de Mars, reçut un verre de vin d'un inconnu qu'il it aucune difficulté de boire après un instant de réflexion, larticulier s'en aperçut et, croyant deviner sa pensée, il remson verre et l'avala sur-le-champ. Le trait tant vanté du )s macédonien n'a rien de plus sublime que celui du général içais qui n'a pu suspecter une intention perverse dans un de concitoyens.

feux d*artifîces. Encore un coup je ne sais où donner de la tète. Que de monde dans Paris ! »

Les fêtes en effet se continuent sans interruption et Edmond n'a plus le temps d'écrire, absorbé par les plaisirs sans nombre auxquels sont conviés les Parisiens ravis.

La municipalité de Paris offre des réjouissances aux Fédérés. Il y a joute sur la rivière, illumination, bal à la halle au blé, bal sur l'emplacement de la Bastille. On interdit la circulation des voitures pour que le peuple ne soit pas troublé dans ses ébats, ni choqué par la vue d'une richesse qu'il ne possède pas. Aux Champs-Elysées des cordons de lumières pendent i tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlacent les uns aux autres, des pyramides de feu jettent une brillante clarté. Partout des troupes de danseurs, partout des orchestres : « Une joie douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les yeux, dit Ferrières, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les Champs-Elysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes errant sous les arbres de ces belles allées augmentaient encore l'illusion. »

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