‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 19 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

*î Sommaire : Le Lycée. — Les clubs. — Les Jacobins.

s En 1785 Ton avait fondé à Paris, près de la place du i?alais-Royal, un établissement qu*on supposait appelé 4 une brillante destinée. C'était une sorte de collège ^ibre où des cours devaient être faits par les plus s^avants professeurs, et qui devait servir en même itemps de lieu de réunion pour les jeunes gens. Des ^Wtractions nombreuses, telles que des journaux, des NKvres, des lectures publiques, des concerts et même 3les expositions de tableaux, devaient contribuer à ^'agrément des souscripteurs. Les portes étaient ouilvertes de neuf du matin à minuit. Il y avait des salles destinées à la conversation, d'autres à la correspondance ; enfin Ton trouvait réuni tout ce qui pouvait aider à faire passer le temps d'une façon aussi utile qu'agréable.

La particularité la plus singulière de cette institution est que les femmes y étaient admises tout aussi bien que les hommes ; leur cotisation étaient même moins.

élevée ; elles ne payaient que 50 francs par an que le sexe fort était taxé au double.

Ce collège prit le nom de Lycée, en souveair établissements qui florissaient autrefois en Grèce.

Après avoir végété pendant plusieurs années, Lycée fmit par réunir un assez grand nombre souscripteurs, et à la fin de 1790 il commençait à, d'une très grande vogue : M. Sue y professait la siologie, M. Fourcroy la chimie et Thistoire nal M. de La Harpe la littérature, M. de Parcieux la sique, etc. Terrier s'empressa de se faire inscrire ail que ses deux élèves.

L'ouverture des cours du Lycée se fit en cérémonie au commencement de janvier 1791 :

«Paris, 25 janvier 1791.

« L'ouverture du Lycée s'est faite le 10 de ce écrit Edmond, elle a attiré un grand concours de m( et le grand nombre de dames qui y assistaient rei cette assemblée très brillante.

« Quatre professeurs ont occupé d'une manière intéressante le temps de la séance. MM. Fourcroy, Boldoni et de La Harpe ont reçu tour à tour les applaudissements qu'ils méritaient. Le premier a un tableau rapide et animé du Lycée actuel ; le a traité de la physique de l'homme; M. Boldoni^: d'une main savante les beaux jours de la littéral

italienne et M. de La Harpe a exposé à ses auditeurs les excellents principes de goût, la saine critique et l'élégance de style qui distinguent les écrits de ce célèbre académicien. »

Les cours commencent et nos jeunes gens les suivent avec une grande régularité. Les leçons de chimie et d'histoire naturelle de M. Fourcroyles intéressent tout particulièrement :

« M. Fourcroy, professeur de chimie, entre avec rapidité dans cette science qu'il nous enseigne d*une manière toute nouvelle et beaucoup plus claire, dit-on, que l'ancienne. Son système est très bon ; il présente sans cesse à ses auditeurs l'expérience et les faits. Son éloquence est facile, pure, aussi noble que le grand art qu'il professe, il a une facilité, un choix admirable d'expressions ! Il explique ce qu'il veut dire avec concision. Il est impossible de ne pas retenir ce qu'il dit. D'ailleurs M. Brognard, qui est chargé de la partie expérimentale, fait les expériences devant nous ; 11 n'est point doué du talent de la parole, comme M. Fourcroy, mais il manipule avec beaucoup d'adresse et d'intelligence. 11 fit partir un ballon dernièrement avec du gaz hydrogène; c'est un gaz qui s'émane de l'eau. Cela me surprit beaucoup. Le ballon se gonfla sans aucune vapeur sensible, l'eau bouillonnait seulement sur la surface. Je lui ai vu faire une foule d'expériences fort étonnantes et cependant très simples ».

Le cours de physiologie offrait aussi un vif intérêt :

« La manière dont M. Sue nous démontre cette science, est bien faite pour en donner une notion très générale. Il se sert de pièces d*anatomie injectées sur le naturel, ou parfaitement imitées en cire. Il a des pièces très curieuses. Pour Thomme, il a un enfant de cire revêtu de sa peau ; on peut lui ouvrir le ventre, dans lequel on voit tout ce qui est dans l'homme vivant ; rien n*a été oublié. Il a, outre cela, un fœtus de deux mois et des pièces séparées. Pour les quadrupèdes, il nous a fait voir des squelettes de singe et de grenouille et des animaux revêtus de leur cuir tels qu'une fouine, etc. Il a passé ensuite aux oiseaux, aux insectes et enfin aux plantes. Ce cours-là est très bon pour les amateurs qui ne veulent avoir qu'une notion légère de cette science. »

M. de Parcieux, professeur de physique expérimentale, ne manquait pas d'un certain talent de parole, mais il avait un accent déplorable et l'enchaînement des idées lui faisait complètement défaut; son cours était un des moins suivis.

La Harpe, dont la réputation était encore si grande, attirait au contraire une énorme affluence à ses leçons :

« M. de La Harpe nous a lu ses savants commentaires sur la poétique d'Aristote,. le Traité du sublime de Longin et la langue française comparée aux langues anciennes. Sa leçon prochaine doit rouler sur la poésie épique d'Homère. Ce cours de belles-lettres sera com-

plet ; il a repris la littérature depuis son enfance et doit nous développer d'une manière suivie l'accroissettient et l'étendue qu'elle a pris jusqu'à nos jours, où sans doute elle est parvenue à son plus haut degré de perfection.

« M. de La Harpe ne lit point un ouvrage pour le commenter, comme M. Seiis, mais il nous fait voir par ce qu'il a écrit, tout un auteur dans une seule leçon. Par ce moyen tu vois que, dans toute l'année, il pourra nous faire voir beaucoup de littérature. »

L'écho de ces brillantes leçons se répandit rapidement dans, le public et valut au Lycée une recrudescence de célébrité :

« 21 février i701.

(( Le nombre des souscripteurs du Lycée augmente chaque jour, écrit Edmond; nous sommes à présent environ 109 ou 140. Nous y avons eu samedi dernier un concert des plus brillants et quelques jours auparavant une lecture d'un discours contre le barbare préjugé du duel. Après tout ce qu'en a dit J.-J. Rousseau il n'est pas possible d'écrire rien de mieux. Les raisonnements victorieux de cet écrit ont excité une sensation générale, et les applaudissements les plus vifs et les plus continus ont été prodigués à l'auteur. ))

Les artistes les plus célèbres contribuaient fréquemment à donner de l'éclat aux réunions, aussi Edmond et John n'avaient-ils garde d'y manquer :

Oi LE JOURNAL D'UN ÉTUDIANT

« 22 mars 1791.

« Jamais je n'avais entendu au Lycée d'aussi beau concert que celui qui s*y donna samedi; les plus grands talents y étaient réunis. MM. Garât, Chéron, Rousseau y furent universellement applaudis, et Mlle Renaud des Italiens, dont tu as sûrement entendu parler, attira tous les suffrages, comme elle Ta fait toujours, et elle reçut aussi les plus vifs applaudissements. Outre cela, il y avait le maître de musique de la reine, qui toucha dans différentes pièces de musique avec beaucoup de goût, ainsi qu'une jeune demoiselle de douze ans; le mal, selon moi, qu'il y eut dans ce concert, c'est que tous les virtuoses, excepté M. Chéron et un castrat venu d'Italie, chantèrent en italien, aussi ne me suis je pas amusé autant que dans les autres concerts où l'on chantait en français, mais qui n'étaient pas aussi brillants. »

Le Lycée devint pour nos jeunes gens une ressource des plus précieuses; tout le temps qu'ils ne consacraient pas à leurs études, ils le passaient dans ces salles si commodes, si spacieuses, si bien aménagées; ils y trouvaient tous les livres qui pouvaient les intéresser, les journaux du jour, ils y faisaient leur correspondance :

« Les leçons si instructives et sans doute uniques du Lycée, écrit Edmond, ne sont pas les seuls avantages qu'on y trouve.

« Il y a d'abord un salon de lecture; c'est une vaste lalle au milieu de laquelle est une longue table couverte de papiers publics et en général de tout ce qui mraît de nouveau, soit en fait de littérature, poésie, aiimie, physique, astronomie, etc. On y observe un ,{rand silence et tout est rangé avec le plus grand irdre. Chaque feuille a son carton, où l'on a soin de la

, omettre après l'avoir lue *.

*^ 1 . Il n'est pas inutile de donner la liste des journaux qu'on ifecevait au Lycée :

j . JUURNAUX PATRIOTES.

aj Le Journal de Paris, par M. Garât; le Couri'ier de l'Europe, "le Patriote français, ipsir M. Brissot; les Annales patriotiques,

^r Mercier et Carra ; le Courrier dans les 83 départements, par «Corsas; le Point du jour, l'Assemblée nationale et Corps admi- '^nistratifs, par Perlet; la Feuille Villageoise, par Cerutti; la i^Hévolution de Brabant et de France, par Desmoulins ; la Révo- Jution de Paris, par Fabre d'Églantine ; le Journal du soir, le

Journal général de politique, de commerce et de littérature, la ^Chronique de Paris, la Gazette universelle, l'Ami des Patriotes,

par Duquenoi ; le Journal des Prêtres, le Courrier de Provence,

te Mercure universel, les Annales de Linguet, le Moniteur uni- Mversel, le Postillon, par Calais; le Logographe, le Journal des Jimis de la Constitution, le Mercure National.

( Journaux aristocratiques.

t Le Journal général de France, le Mercure de France (il n'y ^a que la partie politique de ce Mercure qui est aristocrate et la partie littéraire ne l'est pas du tout. La première est rédigée ^sœ Mallet du Pan, la seconde par La Harpe et Chamfort) ; le Spectateur y le Lendemain, la Gazette de Leyde, la Gazette d'Amsterdam, le Déjeuner patriotique.

Journaux des sciences et arts.

Le Journal de physique, le Journal des Savants, le Journal de

près du Palais-Royal, le Lycée était devenu un ible centre d'informations; dès qu*un incident se lisait, c'est là qu'on accourait; Ton était toujours 'v trouver tout à la fois des nouvelles et une sonombreuse et choisie.

soir, les souscripteurs s'y réunissaient régulièit. On y attendait avec impatience le Postillon, le ournal du soir qui rendit compte des séances de mblée; dès qu'il arrivait, on le lisait avidement, passait de mains en mains, et les événements liens étaient l'objet de commentaires sans fin. vent de superbes concerts ou des lectures puîs, sur des sujets intéressants, arrachaient les i gens à la politique et leur permettaient de ' une charmante soirée. Garât, Chéron, Laïs, eau, toutes les étoiles de l'Académie de Musique liaient très fréquemment et leur présence atti- )ujours nombreuse affiuence. Jamais le Lycée t été aussi brillant. En mars 4794, le nombre luscripteurs s'élevait à près de trois cents, ne de cette réunion était une femme, Mme de e, la Belle et Bonne de Voltaire*. Elle s'était

le de Varicourt, d'une bonne famille du pays de Gex, ins fortune, était destinée au couvent. En 1775 elle vint s oncles, MM. Desprez de Crassiez, voir Voltaire à Ferney. arma le patriarche par sa gi^âce et sa simplicité et il la la à sa famille pour aider Mme Denis dans les soins de on. Bientôt après il ne l'appelait plus que Délie el lionne )m lui resta. En 1777, le marquis de Villette vit Celle et

passionnée pour cette institution, elle en avti(| fait sa chose, et elle s'ingéniait de mille maniera pour en augmenter Téclat et la réputation. Grio à ses relations et au souvenir de Voltaire, elle n'éliil pas sans crédit sur les littérateurs, les savants, les artistes, les gens de théâtre. C'est elle qui reche^ chait pour les leçons toutes les illustrations da sciences ou de la littérature, c'est elle qui organisiill les concerts, les lectures, les expositions; en un mot, c'est à elle, à son zèle et à son intelligence que k Lycée devait tous ses succès. Aussi y était-elle 4 nérée et considérée comme la grande prêtresse à| temple.

Avec leurs leçons particulières, les cours du Collè|i| de France, ceux du Lycée, les distractions fréquenkil qu'ils rencontraient dans ce dernier endroit, lespH pilles de M. Terrier devaient se trouver très occupèil et il leur restait évidemment fort peu de loisirs.

Ils n'en demandèrent pas moins bientôt à leunl parents l'autorisation de se présenter aux Jacobins, d Terrier, que la perspective de faire partie du célëkR club séduisait particulièrement, appuya leur demande;

Bonne chez Voltaire, en devint éperdument épris et répoon:! a H. de Yillette a épousé dans ma chaumière de Femey, écfN le patriarche, une lille qui n'a pas un sou et dont la dot eit à| la vertu, de la philosophie, de la candeur, de la sensibilité, extrême beauté, l'air le plus noble; le tout à dix-neuf ans.i nouveaux mariés s'occupent jour et nuit à me faire un petit i^ losophe. Cela me regaillardit dans mes horribles «nuffrancf-'l

^ il fit valoir, entre autres raisons, (jue la . dépense j serait modique, car il n'en coûtait que douze livres .,pour la réception et six livres tous les trois mois pour

|K. l'entretien de la salle.

^ En 1791, il y a à Paris trois clubs fameux, qui

-, tous trois tirent leur nom des anciens couvents où ils

. . se réunissent :

Les Feuillants sont le club des modérés; c'est là f que Ton rencontre tous les constitutionnels.

Les Cordeliers ont pour chef Danton et Camille Des-

i moulins. Leur violence en éloigne beaucoup de ci-

^ toyens.

Les Jacobins renferment tous les partisans de la

A Révolution. C'est le plus ancien de tous les clubs et le

^ plus fréquenté. Un immense amphithéâtre s'élève en

i forme de cirque et occupe toute la grande nef de

^ l'église, mais il est encore insuffisant pou^ contenir

la foule énorme des auditeurs. Les tribunes don-

, nent place à plus de quinze cents personnes et elles

j. sont remplies plusieurs heures avant l'ouverture de

la séance. Une foule d'équipages attendent leurs

maîtres à la porte, au milieu de la masse du peuple

qui n'a pu pénétrer et qui recueille patiemment au

dehors les échos de la séance.

□f Chacun s'empresse de se faire inscrire sur les re-

^t gistres de la Société pour faire preuve de zèle patrio-

j tique; presque tous les députés se présentent. 11 ne

P^ faut pas croire que ce soit une réunion de sans-

culottes : « C'est la fleur des bourgeois de Paris... i y avait là deux ou trois cents dames aussi parée qu'au spectacle*. »

Les Jacobins entretiennent une correspondanc active avec les sociétés qui se sont formées dans tout la France; on les nomme les sociétés affiliées et leu concours donne une terrible puissance au clUb pa risien.

Bien loin de trouver la demande de ses fils intem pestive, M. Géraud s'empresse d'y accéder. Il réponi à Terrier : a Je ne m'oppose en aucune façon à ce qm nos jeunes gens entrent avec vous au club des Jaco bins, je le désire même ardemment. C'est une excel lente école de constitution et de patriotisme, où le meilleurs orateurs de l'Assemblée nationale se fon souvent entendre. »

Puis il lui fait part de l'association analogue qui été fondée à Bordeaux sous le nom d'Amis de la Consti tution et dont il fait déjà partie :

(( Il s'est monté ici un club d'Amis de la Consti tution, à l'instar du fameux club des Jacobins d Paris, auquel celui-ci s'est affilié. Déjà nombreux, i le deviendra bien davantage, malgré la sévérité de principes qu'on exige dans les candidats. J*en suis ui des membres. C'est aux Jacobins aussi que nous tenon nos séances. 11 est à souhaiter que partout il se fomii

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