‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 25 sur 51 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Voyage à Versailles en 1791'.

a Septembre 1791.

(( Maman,

Nous partons demain pour Versailles, si toutefois emps le permet. Nous embrasserons dans notre [e, et Marly, et Trianon, et Lucienne, et Nanterre, Jeuilly... Que de villes! que de pays! Je me préî à faire un journal que je te dédie d'avance. Je iblierai point mon bonnet de laine, car nous )ns rester trois jours dans notre tournée. Je vais •éler mes souliers, mes boucles, mes.... Tiens, la m'en tourne, il me semble déjà être sur le che- .... Si tu me voyais sauter sur ma chaise en te Tonnant cette épître..., que tu rirais! Voilà beau- ) de joie, mais ce maudit temps..., je ne sais ' le épithèle lui donner, ce chien de temps est à la

11. Terrier et ses élèves n'accomplirent ce déplacement I mois de septembre; nous en plaçons le récit un peu plus our ne pas interrompre des événements politiques intéres-

pluie.... Je tremble que ce vent de sud-est ne nous amène de Teau.... et alors où seraient mon journal, mon plaisir, mon bonnet de laine, mes apprêts? » Mon voyage à Versailles et à Marly, dédié à maman ce 6 septembre 1791, la seconde année de la liberté:

(( Maman,

« Ce fut dans une de ces belles matinées du mois de septembre qu'après nous être lestés d'un bon déjeuner, M. Terrier, mon frère et moi prîmes la route de Versailles. Les rayons du soleil avaient déjà dissipé les brouillards de la nuit et préparé le plus beau jour. Nous roulions déjà sur la place Louis XV, portés dans un bon cabriolet : tout enfin paraissait aller au gré de nos désirs.... Mais non... junais de bonheur pur dans ce monde... car nous nous aperçûmes que notre cheval était boiteux et notre cocher borgne *.

1. On allait en général à Versailles par la voiture publique appelée carahas. Mercier en fait une amusante description :

a Qui ne connaît le majestueux carahas, attelé de huit chevaux, lesquels font quatre petites lieues en six heures et demie de temps I II mène les gens à Versailles; il renferme dans une espèce de longue cage d'osier vingt personnes qui sont une heure à se chamailler avant que de pouvoir prendre une attitude, tant elles sont pressées ; quand la machine part, voilà que toutes les tètes s'entre-choquent. On tombe dans la barbe d'un capucin, ou dans les tétons d'une noui'riee. Un escalier de fer à larges degrés oblige vieille et jeune à montrer au moins sa jambe à tous curieux passants.

tt Ce carabas n'a pas l'air de conduire les gens à une cour brillante. S'il fait soleil, vous y arrivez grillé ;s'il pleut, vous êtes

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I Quoi qu'il en soit, après avoir traversé Sèvres, polito le fameuse par sa manufacture de porcelaine, ot ssé Saint-Cloud à la droite, nous sommes arrivés i\ rsailles sur les onze heures.

a La façade du château de Versailles, qui vint s'offrir ibord à nos regards, n'a point la majestueuse règii- •ité qu'on admire dans celle du Louvre; elle est pendant riche et imposante, mais elle ne m'a point tant frappé que je m'y étais attendu. Les dehors do chapelle sont remarquables ainsi que les inuuonses urs par lesquelles on arrive au chAtoau, surtout In rnière, qui est pavée de marbres de diverses couiirs.

« Quant aux appartements il suffit de dire que tout

iT ensemble se ressent bien de la magnificence el

la grandeur de Louis XIV. Le seul défaut (ju'on

isse y trouver est la trop grande prodigalité de Tor ;

iinpé comme mie soupe. C'est dans cc;t ('Xai qu'on rlf'bniviuf* , Parisiens empressés de voir la majesté du trôtu; drjvant Ir. Iteau magnifique et la grille dorée du riche souverain. (L U faut entrer dans ce carabas, ou dans des rarrosscH dils ts-de-chambre, moins incommodes, mais constamment ouverln tous les vents.

«-Quand vous prenez un de ces pots-de-chambre, vous av<'Z (U'H ges. I^ codier, qui n'a point de ^a^'es, plac«; h douze hoIh par te quatre personnes, deux sur le devant, flf^iix hhv le, dr^rrién*, ux qui sont sur le devant s'appellent MÛifjrM et rrux qui «ont r le derrière lapinn. Le singe et le lapin desc^-ndent a la jçriHe rée du château, ôt/mt la p<;udre de lem.H Miulien-., metl/tnt tpée au côté, entrent dans la ^^alerie. et le» voila qui n,u\t:u\ enta leur aise la famille royale, ef q>ii jugent de la phy^jonoie et de la bonne grâce de<t pnno'S%*:f^. *

en quelques endroits que l'on jette les yeux, ils ne sont frappés que de l'éclat de ce riche métal. L'on y voit des tableaux de la plus grande perfection. Parmi le grand nombre de ceux qui ont excité mon admiration, je citerai : La Mort de Saijit François par Annibal Carj'ache, V Apparition du prophète Samuel au roi Saûl par Salvatorllosa, la Visite d'Alexandre etdeParménion aux femmes de Darius par Le Brun, le Châtiment du roi Cyrus par Uubens, et quelques autres de Paul Véronôse. Les peintures de la galerie représentent les victoires de Louis XIV.

« L'on nous a fait voir le lit où mourut ce roi; c'est tout ce qu'on peut faire do plus majestueux et de plus riche. Nous avons encore vu le salon d'Hercule, remarquable par son étendue et par ses peintures de la plus grande beauté ; c'est là où le Uoi reçut pour la première fois les états généraux.

« Nous avons passé de là à la salle des Etats, qui çépond très bien au reste du château par sa majesté et sa splendeur. Notre guide nous a fait monter sur le théâtre, dont l'étendue est immense; je te dirai en passant que c'était le bavard le plus impitoyable que j'aie jamais trouvé : « Messieurs, nous disait-il, voilà la j « place où se mettent les ducs, les comtes, les mar- (( quis, les vicomtes et les barons; voici les loges K des chevaliers, des cordons bleus, des croix de « Saint-Louis, des commandeurs et des autres sei- « gneurs, etc.... » Notre homme était en trop beau

^min pour finir sitôt ; il parlait encore quand nous vons prié de nous mener à la chapelle.

Ci L'intérieur de la chapelle est fort gai; les voûtes les plafonds sont d'un blanc éclatant sur lequel de ^ers ornements en or font un effet merveilleux ; le irbre et les dorures y sont prodigués avec goût et Licatesse.

<( Nous avons visité ensuite la bibliothèque, où se ■rdent les correspondances avec.toutes les puissances *angères et les portraits des souverains de l'Europe. <( Après dîner, nous avons tourné nos pas vers l'oran- «•ie ; il y avait pour lors près de huit à neuf cents Eingers; les plus petits étaient d'environ 6 à 7 pieds;

formaient une forêt odoriférante et agréable. c{ Après avoir monté une haute terrasse qui domine :* les parterres de l'orangerie, nous nous sommes mcés dans ces jardins dessinés par le célèbre TVôtre. Que de beautés ! Ce n'est que merveille sur îTveille ! quelle élégance ! quelle agréable diversité ns ces charmants parterres, dans ces longues avenues, as ces allées majestueuses, dans ces vastes bassins, ns ces étangs immenses, dans ces superbes cascades ! us à cela des statues divines qu'on jurerait animées ^s la blancheur éblouissante du marbre, et si, c'est "•e beaucoup, dignes, en un mot, du ciseau de Praxie ou de Michel-Ange. Ah ! maman !

<( Après avoir joui quelque temps d'une promenade licieuse dans les jardins et dans le petit parc du

château, nous avons passé au petit Trianon, maison de plaisance de la Reine ; j*ai trouvé cette espèce de colifichet tout aussi accompli dans son genre que les jardins de Versailles. La maison, qui est meublée à la moderne de la manière la plus élégante, n*a rien de bien remarquable ; mais aussi le petit bois qui Tentoure est tout ce qu'on peut voir de plus charmant. En voici la description :

« Après avoir traversé une petite allée de tilleuls, au bout de laquelle est un pavillon où nous avons vu les figures de cire qui représentent les Ambassadeurs indiens venus à Versailles en 1 788, nous sommes entrés dans le labyrinthe tortueux qui nous a conduits vers une grotte sombre taillée dans le roc, en voûtes pleines de rocailles ; au fond se trouvaient des sièges de gazon et du sein du rocher jaillissait une source limpide dont les eaux argentines, tombant par petites cascades dans les différentes aspérités du rocher, causaient un doux murmure qui provoquait le sommeil ou la réflexion. Le même labyrinthe nous a conduits ensuite sur un vieux pont de bois qui paraissait tomber en ruines, et sous lequel roulait avec fracas, du haut d'un rocher menaçant, un torrent rapide qui s'enfuyait en bouillonnant au travers de la prairie.

« Nous sommes parvenus de là vers un petit hameau dont les maisons étaient tapissées de lierre, de chèvrefeuilUe et de treilles tortueuses. Nous y avons vu une laiterie, un pigeonnier, une bergerie avec tout l'atti-

l des pasteurs, petit chapeau, musette, panetière, ulette. 11 y avait aussi les étables et le bercail. Plus n, sur les bords d*un lac, s'élevait une tour chinoise ttstruite sur la cime d'un rocher, au pied duquel lit attachée une légère nacelle. Ici, c'était une vieille ir tombant en ruines ; le temps paraissait avoir iné le roc, qui la soutenait encore à peine, et l'on yait, épars çàet là, les débris de ses créneaux. Là une I entourée de roseaux au milieu de laquelle paraisit le temple de l'Amour; la statue de ce dieu, chefoeuvre de sculpture, était représentée se faisant un c ; elle avait à ses pieds des couronnes, des armes, is bêches et des houlettes ; ses yeux malins étaient urnes vers la porte du temple et il avait l'air de vous ier : « garde à vous ! »

« Nous sommes arrivés ensuite à l'hermitage de la îine. L'intérieur était tapissé de mousse sèche, tous s meubles étaient d'une grande simplicité. Il était acé sur le penchant d'une petite colline, au pied ; laquelle on voyait une verte prairie, émaillée de ille fleurs naissantes : une petite rivière coulait au lilieu.

Qui, partageant son cours en diverses manières, D'une rivière seule y formait vingt rivières.

« Un nouveau sentier qui descendait du sommet de a colline nous a conduits à un salon de musique fort légant; à côté s'élevait une petite salle de spectacle

dont les peintures en relief et les autres ornements étaient d*un précieux et d'une délicatesse admirables. « Après plusieurs détours dans l'épaisseur du bois, nos oreilles ont été frappées d'un léger bruit semblable à celui que produit la meule d'un moulin à eau : un moment après nous nous sommes trouvés en effet auprès d'un petit moulin placé au bas d'une cascade dont l'eau se précipitait impétueusement de la hauteur de vingt pieds, pour le moins, et paraissait s'élancer du milieu de deux rochers

Qui menaçaient le ciel de leurs fronts sourcilleux.

(( 11 y avait de distance en dislance d'autres rochers sur lesquels l'eau formait en tombant mille petites nappes qui, réfléchissant les rayons du soleil, produisaient un effet merveilleux. L'on arrivait au moulin par un pont de pierre dont les arches se réfléchissaient dans l'onde d'un ravin profond formé par Timpétuosité de la cascade.

« Nous sommes sortis enfin de ces lieux charmants : pour moi je suis encore incertain s'ils n'étaient pas enchantés. Je t'écris ceci dans une plaine inunense bordée de hauts peupliers ; plus loin est un bois touffu qui commence à nous dérober les derniers rayons du soleil.

« Voilà une journée passée bien agréablement ; j*espère que les autres s'écouleront de même. Ah! comme nous préférons ce séjour-ci à celui de Paris I Nous

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nous y accoutumerions bien volontiers. Bonsoir, je Vais souper et me coucher bien vite.

a Ce 7 septembre.

« Je n'ai pas fermé l'œil de loule la nuit ; un régiment de Rominagrobis a fait près de ma chambre un interminable sabbat ; il semblait qu'on les écorchait tout Tifs. La tête sur un oreiller rembourré de noyaux de pêches, je me suis imaginé que c'était sans doute là ï que l'université des chats venait à minuit en robe j fourrée tenir ses bruyants états.

« Ce matin nous avons été avant déjeuner au grand Trianon. Quand on a vu les jardins de Versailles, ceux de ce dernier paraissent peu de chose. L'entrée vers les promenades est cependant assez remarquable ; c'est une très belle colonnade toute en marbre. Nous n'avons pas pu voir les appartements, ils étaient fermés.

« Après déjeuner, nous avons tourné nos pas vers la ménagerie. Pour premier animal nous y avons trouvé un suisse des plus féroces. Tiens, maman, en voici le personnage en raccourci :

Son menton nourrissait une barbe louffue ; Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léctié. Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre.

« Cette espèce de capricorne, bien fait pour garder

des lions et des tigres, nous a ouvert la ménagerie après mille difficultés. Nous y avons vu d'abord un bœuf d'Afrique; il ressemble assez à un cerf par la couleur de sa peau et par la forme de son corps. Ses jambes de derrière sont plus courtes que celles de devant, ce qui lui donne une figure assez singulière. Nous avons examiné ensuite avec la plus grande curiosité un rhinocéros. Cet animal est presque deux fois gros comme un bœuf; il a les yeux très petits, sa peau est d'un brun noir, et paraît très dure ; elle forme de grands replis qui retombent les uns sur les autres. Son haleine est infecte ; on lui a creusé un grand trou plein de boue au milieu de la cour où il est renfermé, dans lequel il se vautre; comme il remue peu, j'ai eu le temps de l'esquisser ; je t'envoie ce croquis.

(( On nous a montré de plus une espèce de zèbre : cet animal, qui ressemble beaucoup à un âne, a la démarche vive et légère ; les bandes qui lui sillonnent le corps lui donnent un air gai, intéressant et font un très joli effet. 11 nous a approchés avec assez de familiarité.

(( Nous sommes arrivés ensuite devant Tétable grillée où dormait un lion, élevé dès sa jeunesse avec un chien à qui il n'a jamais fait le moindre mal. A notre abord la bête s'est éveillée et s'est retirée au fond de l'étable après nous avoir regardés fixement tous les trois, d'un air assez paisible. Nous avons remarqué qu'il commençait à se battre fièrement les flancs de sa

queue et à montrer ses griffes.... Oh ! oh ! me suis-je écrié, ceci ne me dit rien de bon.... En effet, à peine avais-je fini ces derniers mots qu'il s'est élancé vers nous avec l'impétuosité de l'éclair... dans un clin d*œil il avait repris toute sa férocité.

« Je t'avouerai franchement et sans gasconnades que malgré les barreaux et les rampes de fer qui nous séparaient de lui, il m'a causé une grande frajeur. Ce qui m'a un peu étonné, c'est de voir le chien se jouer impunément avec sa queue pendant que, l'œil. étincelant de rage, ce dernier courrait çà et là dans l'étable.

« Nous avons vu encore plusieurs oiseaux étrangers des plus curieux; et voilà tout ce qu'il y avait pour lors dans la ménagerie.

(( Après dîner nous avons été visiter les grandes et les petites écuries du Roi ; elles étaient (à ce qu'on nous a dit) dégarnies des plus beaux chevaux : il y en avait cependant encore beaucoup. Le bâtiment des écuries est superbe.

« Dans rinstant où je t'écris ceci, je suis assis sur le bord d'un vaste étang appelé la pièce d'eau des Suisses ; il y a à côté de moi une foule de tristes pêcheurs qui, après avoir pris quelques petits carpillons fretins, s'en retournent chez eux presque tout aussi avancés que quand ils sont venus. Nous partons et disons adieu à Versailles.

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