SECONDE PARTIE
(( La route de Versailles à Marly est des plus ag blés; une allée d'ormes, antiques et majestueir borde des deux côtés.
La lumière Précipitait ses traits dans l'humide séjour,
OU, pour parler moins poétiquement, la nuit approi lorsque nous sommes arrivés vis-à-vis le châteai Marly; après nous être avancés à la fraîcheur ve misérable bourg de Lucienne, nous avons trou l'entrée trois vieilles sibylles édentées... tiens, man, imagine-toi... trois siècles. Elles nous ont a] que nous ne trouverions une auberge qu'à IV extrémité du bourg et qu'on y était assez bien cou
« Après avoir longtemps suivi un très petit seD nous sommes arrivés enfin à cette auberge; il temps, car la nuit devenait de plus en .plus obs(
(( Je viens de faire avec deux œufs frais un so plein de sobriété. Ayant perdu mon crayon, je t'i auprès d'un bon feu dans la cuisine avec un morceau de bois dont je fais brûler peu à peu le à la chandelle. La fille de Tauberge est à mon qui, dit-elle, s'extasie à me voir écrire avec une mette. Bonsoir. »
a Ce 8 septembre.
L'aurore cependant, au visage vermeil,
Ouvrait dans l'Orient les portes du soleil.
La nuit en d'autres lieux portait ses voiles sombres,
Les songes voltigeants fuyaient avec les ombres,
rsqu'ayant été réveillé par les jurements et le 'uit des fouets d'une douzaine de rouliers qui quitient cette auberge, j'ai aperçu, au moyen d'une faible arté, M. Terrier enseveli sous un tas de matelas. Ce lectacle était risible, il suait à grosses gouttes et n'en mvait plus. Comme la nuit a été très fraîche, il ne îst pas trouvé assez couvert, et n'ayant autre chose, a ôté les matelas de son lit, et s'est englouti sous tte épaisse couverture.
« L'hôtesse nous a écorchés très gracieusement; il t vrai que nous étions bien couchés et que nos lambres étaient fort propres.
« Au sortir de l'auberge nous nous sommes achemi- ;s vers le château de Marly. 11 est situé dans un valn et l'on y arrive par une longue avenue, qui va en ongeant par une pente très rapide depuis le sommet î la hauteur où est placé le petit bourg de Lucienne. 3 château était fermé et l'on ne voyait point les )parlements ; les dehors n'ont rien de bien remarjable; il y a assez longtemps que la famille royale y est venue.
(( Autant le château de Versailles l'emporte sur
celui de Marly, autant les promenades de ce dernier l'emportent sur celles du premier, non par la grandeur, la beauté et la magnificence, mais par leur grâce et par leur heureuse position. Versailles est plus riche, plus majestueux; Marly est plus joli, plus charmant. Le château, qui, comme je te l'ai déjà dit, est placé dans un enfoncement, est aussi entouré de riants coteaux, sur lesquels sont situées les promenades; en face du bâtiment estune verte colline ornée de cascades. Lorsque nous avons été en haut, nos yeux ont découvert un horizon immense. La Seine, répandue au loin dans la campagne, se dérobait à la vue en paisibles replis : mille hameaux, mille palais champêtres, dispersés avec ce désordre négligé de la nature, présentaient un tableau enchanteur. Une légère vapeur couvrait encore à peine les campagnes et semblait s'évanouir déjà à l'approche du soleil qui s'élevaitsur l'horizon avec sa majestueuse lenteur.
(( Nous venons de déjeuner très agréablement sous un berceau de chèvrefeuille sur une vaste table de charme.
(( Après nous être longtemps promenés dans les charmilles et dans les belles avenues du château, nous avons tourné nos pas vers la machine de Marly. Elle est placée sur les bords de la Seine, d'un côté opposé au château.
« Cette machine, qui n'est qu'une vaste complication de cordes, de poutres, de barres de fer, de
larges roues, de pompes aspirantes et foulantes, paraît au premier coup d'œil effrayante par sa grandeur et son immensité. Elle sert à pousser Teau à la hauteur de cinq 'cent douze pieds. Les ouvriers qui sont là sans cesse pour l'entretenir nous ont dit qu'il y a cent quinze ans que cette machine fut construite. L'eau qu'elle élève si haut malgré la pente rapide de la colline est conduite de là par des tuyaux souterrains dans les jardins de Marly, de Versailles et de Saint- Cloud.
(( Le pavillon de la fameuse Mme Du Barry est situé sur le sommet de cette colline. La vue s'étend dans l'espace de six lieues pour le moins.
« Après nous être extasiés quelque temps devant le divin spectacle de la nature, nous sommes entrés dans le pavillon. L'on voit à côté de ce temple octogone deux superbes statues : l'une d'elles est la fameuse Diane d'Allegrain, qui passe pour ce que nous avons de mieux en fait de sculpture moderne. Elle est d'un fini, d'un précieux... quels contours gracieux et délicats ! quel moelleux dans ses chairs ! quel ensemble admirable I Le prix de cette statue pouvant peut-être te donner quelque idée de sa grande perfection, je te dirai qu'elle a coûté trente mille francs.
(( Le pavillon est à la fois un ensemble parfait de goût, de délicatesse, de richesse et d'élégance. Le chiffre de la déesse du lieu est gravé partout en lettres d'or. On y remarque un riche sopha sur le dossier
160 LE JOUnNAL DON ÉTUDIANT
duquel est assis un petit Amour qui copie le portrait de Louis XV, et un autre qui sculpte le buste de Mme Du Barry. On y voit une table ronde, toute de porcelaine, ornée de peintures très délicates? C'est un chef-d'œuvre de la manufacture de Sèvres. Elle a coûté vingt-cinq mille francs. Nous y avons vu le portrait de Mme Du Barry. Tous ses traits m'ont paru réguliers, son air est doux et gracieux et l'on peut dire qu'elle a une belle figure, mais l'on n'y remarque rien de frappant; elle a les yeux d'un bleu clair tirant un peu sur le gris.
« Après avoir fait un excellent dîner, nous avons quitté le petit bourg de Lucienne et continué notre route dans un chemin bordé de vignes. Aux environs de Paris les possessions ne sont point entourées d'épaisses haies, ni de hautes murailles, ce n'est point l'usage. Quand le raisin commence à mûrir, l'on se contente d'arroser de chaux détrempée dans l'eau les premiers pieds de vigne qui bordent la roule, et qui par conséquent sont les plus exposés aux fréquentes attaques des passants. Je te laisse à penser si cette belle précaution empêche de voler les raisins ! Cependant il faut avouer qu'à cet égard-là le Parisien est fort discret et que j'ai trouvé singulier qu'il s'en vole si peu.
(( Tous les chemins étaient entourés de charrettes chargées de vendange ; la vigne cachait de tous côtés sous ses épais feuillages des troupes folâtres de vendangeurs, qui, les mains toutes gluantes d'un jus
PENDANT LA RÉVOLUTION. i61
îouleur de pourpre, la dépouillaient de son fruit à .'envi les uns des autres.
« Nous avons continué notre route à travers champs ;t sommes arrivés sur le soir au petit village de Rueil. Vprès nous être assis près de la porte de la ville et ivoir vu rentrer la foule de vendangeurs qui, revenant paiement du travail, dansaient à qui mieux mieux, lous nous sommes mis en quête d'une auberge.
(( 11 était huit heures que nous ne savions encore >ù gîter. Vainement nous avions parcouru toutes les luberges du village : de la paille à partager avec une foule d'ouvriers, voilà ce qu'on nous offrait partout où nous nous présentions. Toute notre crainte 3tait de coucher dans la rue ou dans un corps de ^arde. Je maudissais Rueil et ses auberges, quand... 5 bonheur inespéré!., quand un petit garçon que nous avions envoyé à la découverte est venu nous tirer de cette cruelle incertitude: « Messieurs, venez avec moi, je vais vous conduire chez ma tante, qui a deux bons lits à votre service. » Aussitôt nous l'avons suivi avec toute la vitesse imaginable et sommes arrivés bientôt chez cette tante. Elle nous a d'abord instruits du prix de son vin, de son jambon, de sa chandelle, de ses lits, etc. Ce début, quoique de mauvais augure, m'a beaucoup fait rire ; elle continuait encore et allait sans doute nous instruire du prix de tous ses meubles et immeubles, quand M. Terrier, l'ayant interrompue, lui a demandé de nous faire voir ses chambres et ses lits.
162 ' LE JOUKNAL D'U^ ÉTUDIANT
« Cette tante, après nous avoir fait monter dar grenier, nous a offert pour chambre... un gale J'en frémis encore quand j'y pense. Je l'ai d'abord pour l'antre de la Sibylle.
(( Joins à cela des meubles .. peins-toi des ch boiteuses et qui menaçaient de tomber par more au moindre mouvement, deux lits, dont un de sai avec les deux pieds de derrière plus courts que de devant, des rideaux sales, crasseux, et qui et devenus depuis longtemps la pâture des souris celte maison était infestée.
({ Tout cela ne nous contentait guère, ceper nous avons été fort heureux de trouver encore ui reil logement. Nous attendions le souper fort ti ment quand le bruit d'un tambour m'a tiré d( léthargie et m'a fait courir vers la porte; j'ai vu c'était une troupe de farceurs qui annonçait son ! tacle par les rues ; aussitôt nous avons résolu sister à la farce avant de souper. Adieu, nous a nous rendre à la salle de spectacle qui est, je croi grenier.. .
« ... Nous avons eu à côté de nous, aux prem places, la femme du maire de l'endroit avec d'à dames de ses amies. 11 ne s'est rien passé, à cett médie, digne de remarque. Le maître de la troupe était, je crois, provençal, a débuté par ces mo nous annonçant la pièce qu'on allait jouer :
(( — Messieurs, mesdames, ou mesdames.
sieurs, l'on va représenter ici la punition du prophète Jonas, perqué perquoi il avait désobéi à Dieu, or, messieurs, mesdames, vous verrez comment la baleine l'engloutissait et comment elle le revomissa. »
(( Je te laisse à penser ici si ces derniers mots m'ont l;iii rire. »
a Ce 9 septembre.
(( J'ai passé une fort mauvaise nuit : le vent entrait dans notre galetas par les carreaux de la fenêtre dépourvue de vitres, ce qui ne nous réchauffait pas du tout, je t'assure. Joins à cela un autre accident assez singulier : m'étantun peu trop remué dans mon lit de sangle, j'ai fait crouler une pyramide de tuiles qui servaient à en élever le derrière, de manière que nous avions les pieds bien plus hauts que la tête; réveillé par cette mauvaise position et par le bruit des rats, je me suis aperçu que le jour commençait à poindre....
({ Nous avons quitté Rueil avec tout le plaisir imaginable et avons regagné Paris et notre domicile ordinaire sans encombre. ^)