‹ Journal d'un étudiant (Edmond Géraud) pendant la révolution, 1789-1793Chapitre 31 sur 51 · NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1791. — JANVIER · texte numérisé non relu

NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1791. — JANVIER

Sommaire : Le Collège de France. — Le Lycc'e. — Lectures publiques. L'esprit public à Paris. — La contre-révolution. — Les orateurs l'Assemblée.

Les graves événements qui s'accomplissaient à Pa n'amenaient pour ainsi dire aucune perturbation d( la vie de chaque jour.

Edmond, bien que très agité par la politique, n poursuivait pas moins ses études, et nous le voyoni la fin de 1791 se préparer à suivre paisiblement leçons du Lycée et du Collège de France.

4 octobre 1791.

« Les cours du Collège de France recommencer le 11 du mois prochain, dit-il. M. Selis va nous r porter avec son zèle, son exactitude et ses talents acci tumés, une santé raffermie par les eaux de Forges

Au jour indiqué le Collège de France ouvre portes à ses nombreux auditeui^ :

14 novembre 1791.

devons aller ce soir, à 4 heures, au Col- 'ance. C'est aujourd'hui le jour de la rentrée et tous les professeurs y prononcent un dislogue à la matière qu'ils traitent dans leurs u ne doutes point que nous y allions plus ndre M. l'abbé Delille que tous les autres. U lairement des pièces de vers de ses poèmes, es bien fâchés, l'année passée, de ne nous trouvés ; il y déclama la plus grande partie )ème de Y Imagination, qu'il a fini, dit-on, ira bientôt mettre au jour. Tout le monde ivec impatience. Il sera certainement bien l'on en a d'avance une haute idée, d'après aux qu'il a lus dans les sociétés. »

îmonie d'ouverture se fit en grande pompe mément au programme annoncé. Tous les PS vinrent successivement faire leur discours ir les marques d'approbation du public.

I Lalande a commencé la séance par l'histoire lomie en 1791 et a demandé avec modestie îrrompu dès qu'il deviendrait ennuyeux, évesque, professeur d'histoire, a lu un mêla politique insidieuse de Louis XI. Le maule de l'auteur l'a fait entendre avec impassi l'a-t-on beaucoup applaudi quand il s'est

« M. Gail, professeur de littérature grecque, a une traduction de deux idylles de Théocrite avec discours sur la poésie pastorale.

« M. Gournand, professeur de littérature françaii est tout à la fois prêtre, poète, grenadier et marié, a fait part à l'Assemblée d'un mémoire sur l'art d: matique et le perfectionnement dont il est devc susceptible depuis la Révolution. C'est un fatras ini geste qui souleva les applaudissements ironiques. Enfin parut l'abbé Delille. 11 était le plus impatiei ment attendu et un profond silence régna aussitôt da l'assistance.

Notre étudiant nous retrace, en termes enthc siastes, le talent de l'auteur et les acclamations de sa lecture fut accueillie :

(( L'abbé Delille commença par réciter plusiei grands morceaux de son beau poème de Ylmaginatic entre autres sur l'impression que produisent sur Tira gination les lieux et les objets qui nous intéresse sous différents rapports. 11 nous peignit avec les co leurs les plus belles, les plus variées, le lieu où avait reçu le jour, les campagnes qui Tentouren les ruisseaux limpides dont ses jeux innocents tyrai nisaient les ondes pendant son enfance ; en un mot, promena notre esprit sur cent objets divers et partoi il nous fit éprouver un charme inexprimable ; on €;i dit une abeille se reposant sur différentes fleurs faisant du miel de toutes choses. Aucun poète, ni Yo

taire lui-même, n'a eu une poésie plus riche, plus soutenue, un pinceau plus moelleux, plus souple, aucun poète n*a su mieux que lui « passer du grave au doux, « du plaisant au sévère » .

(I L'abbé Delille déclame avec beaucoup de chaleur et de vérité. L'enthousiasme dont il était animé tt qu'il a fait passer dans l'âme de ses auditeurs, s'est manifesté par des applaudissements, si souvent et si longtemps répétés, qu'ils semblaient être continus. Toutes les fois que je l'entends, je m'écrie avec douleur : Quel dommage qu'un homme pareil soit aristocrate, il serait le Tyrtée de notre Révolution. «

Un mois après l'ouverture du Collège de France, l* Lycée, à son tour, ouvrait ses portes et les cours recommençaient comme Tannée précédente.

ft Le Lycée, plus brillantque jamais, écrit Edmond. va aussi reprendre incessamment sa carrière littéraire sous les heureux auspices de tout ce qu'il y a de savants et d'hommes de lettres dans le sein de l: capitale. »

Il n'est pas sans intérêt d'indiquer le nombre et I > nature des cours qui formaient le programme de 179^. Ces cours, qui avaient lieu à midi et à s^pt heur^^. comprenaient :

La physique Par îf. I^rp^r^irr-i.

La chimie. . M. f-yirrro*-

Histoire natureUe Lt KiK::.<

Anatomie et physiologie X iî.^.

Littérature M. Sf::---

Littérature dramatique M. Cailhaya.

Histoire . M. Garai.

Uéflcxions sur l'art constitutionnel. Le même.

Langue française BL Domergue.

Langue anglaise M. Roberts.

Langue italienne M. Boldoui.

Langue grecque. M. Constantin.

La séance d'ouverture du Lycée ne fut pas des plus remarquables :

10 décembre 4791.

(( Le Lycée fit son ouverture samedi dernier, par des lectures et do la musique, écrit Edmond. MM. Lacroix, Boldoni et Gailhava lurent chacun des discours analogues au genre de science qu'ils professent.

« M. Lacroix, sous prétexte qu'il ne devait pas être indifférent pour des hommes libres, de connaître chez quel peuple ils prennent leur origine, [a commencé la séance par la lecture de ses recherches sur les Goths et les Celtes. Assurément, c'était bien le cas de dire avec La Fontaine :

On ne s'attendait guère

A voir les Celtes en cette affaire.

(( Sa lenteur et la monotonie de son débit rendirent ce discours fort ennuveux.

« M. Boldoni lui succéda et retraça les beaux jours de la littérature italienne ; il s'arrêta en particulier sur* le Dante ; il sortit couvert d'applaudissements, pour céder la place à M. Gailhava, qui, dans un 1res petit

^<^Urs exposa le plan qu'il suivrait dans le cours quil doit faire. H prononça un discours plein de goût 6t d*esprit, mais il avait un épouvantable accent du ^idi, dont il ne paraissait pas s'inquiéter.

a M. Gubières, en attendant les musiciens, vint nous lire une misérable pièce de vers, dignes du Pont-Neuf, la musique, quoique assez chétive, nous désennuya Un peu. ))

Des lectures publiques venaient souvent apporter une agréable diversion aux -études sérieuses. Les poètes et les auteurs en tous genres sollicitaient la faveur de soumettre leurs productions au jugement des amateurs du Lycée. Edmond cite quelques-uns des morceaux qui l'ont le plus frappé, ils méritent d'êlre résumés car ils donnent une plaisante idée du ton et du goût de l'époque :

a M. Cubières nous lut dernièrement une pièce de 500 vers de sa composition ; en voici le sujet :

« Dans un de ces beaux rêves qu'enfante l'imagination d'un jeune poète, M. Cubières se croit transporté à la barre de l'Assemblée nationale de tous les royaumes de l'Europe, présidée par le célèbre abbé de Saint- Pierre. J.-J. Rousseau, Raynal, Mably, en sont les secrétaires. M. le Président loue ou improuve la conduite des différents princes qui se trouvent dans l'Assemblée ; ensuite, il leur donne de sages conseils sur la manière de gouverner leurs peuples dorénavant, et leur fait apercevoir les abus que chacun d'eux a à

corriger. Ce cadre est ingénieux, comme tu vois ; il offre des détails charmants, pleins de sel et de philosophie. L'auteur en a tiré tout le parti imaginable, il y a dans cet ouvrage des vers faibles, mais ils sont généralement assez bons ; on y voit briller une gaieté aimable et facile, des traits heureux et piquants. D a paru fort plaisant de voir le pape s'offenser étrangement de s'entendre moraliser par M. le Président qui n'est qu'un simple abbé ; il monte à la tribune pour le relever vertement de cette impertinence, lorsque...

Se souciant fort peu d'entendre son discours Monsieur le Président passe à l'ordi'e du jour.

« On a beaucoup applaudi un passage où l'abbé de Saint-Pierre reproche aux Anglais (qui ne sont pas toujours aussi libres qu'ils voudraient le faire croire), la violence indigne qu'emploie leur gouvernement pour forcer les matelots à s'exposer malgré eux sur la mer et aux dangers de la guerre. Léopold, Timpératrice de Russie, le sultan assistent aussi à cette séance, qui finit par une fédération générale entre toutes les puissances de l'Europe ; tous s'embrassent, et Fauteur finit par ce dernier trait,

Comme on sait que jamais un prêtre ne pardonne. Le pape fut le seul qui n'embrassa personne. »

Une autre fois le même Cubières, l'un des auteurs les plus appréciés du Lycée, fut chargé de composer

lin éloge de Voltaire, que devait accompagner une musique appropriée au sujet. Voici comment il s'acquitta de sa tâche :

« Il suppose Voltaire arrivant dans les Champs- Elysées et rencontrant Zoïle, Taffreux Zoïle, échappé furtivement du Ténare, sa demeure accoutumée. Celuici demande à l'auteur de la Henriade de quel droit, il vient souillei" de sa présence un lieu qui n'est réservé qu'aux gens de mérite et de bien tels que lui, et quel est le talent qui lui a procuré une place dans ce bienheureux séjour. Voltaire, le méprisant, allait passer outre, lorsque exhorté par ses amis qui l'entouraient en foule, il se résout à répondre à ce vil détracteur d'Homère ; d'abord il lui exposa en détail et avec modestie, comme œuvres méritant de lui donner une place dans la demeure où ce critique est entré furtivement, sa Henriade, ensuite ses tragédies, telles que idïre, BrutuSj Mahomet, Œdipe, Mérope, Alzire, Y Orphelin de la Chine, Irène, Nanine, enfin toutes ses autres œuvres. A tant de chefs-d'œuvre, Zoïle trouve ses sophismes et ses critiques en défaut, il s'enfuit précipitamment et va cacher sa honte dans le noir séjour du Tartare.

« Voilà le précis de cet éloge, dans lequel, de plus, l'auteur a fait prédire à Voltaire tout ce qui nous est ïfrivé de plus remarquable, la Prise de la Bastille, la •édération et son apothéose.

V La musique a été la même que dans les autres

240 LE JOURNAL D'UxN ÉTUDIANT

concerts. On a chanté l'ode de M. Chénier sur Voltaire commençant ainsi:

Ce ne sont plus des fleurs qu'il est temps de répandre.

« Le chant en est superbe, il a été très bien exécuté par MM. Laïs, Chéron, Gharlilles, etc. »

Les concerts attiraient la même affluence que les lectures et ils étaient toujours délicieux ; les artistes les plus remarquables en faisaient les frais.

Comme les années précédentes, Edmond et son frère suivirent assidûment les leçons du Lycée, mais il y avait dans le personnel des auditeurs d'étranges changements. Alors que les opinions du jeune Jiomme n'avaient fait que s'accentuer, celles de ses condisciples s'étaient modifiées dans un sens tout différent.

Notre étudiant est navré de ces changements qui lui rendent insupportable un séjour où il goûtait tant de charmes et qui était pour lui dans la capitale une si précieuse ressource :

« Le Lycée n'est rempli que de feuillants, d'ariste^ crates, de jeunes fats, libertins, bavards, spadassins Étant en plus petit nombre les patriotes sont obligé! de se taire, ou de criailler, d'en venir à des personnalités grossières chaque fois que venant des cour cette insupportable vermine se rend dans le salon d conversation, et y vomit impunément les plus détes tables injures contre les meilleurs patriotes tels qu

Pélion, Brissot, Yergniaud, etc. Imagine-toi, le dépit, les souffrances qu'éprouvent les bons patriotes. Ah! îu'ii leur est doux ensuite lorsque cette mauvaise engeance est partie d'exprimer leurs opinions sans crainte d'être interrompus d'une manière insolente. Voilà en peu de mots quel est le patriotisme qui domine au Lycée et c'est en grande partie celui qui domine dans Paris, et si les départements n'en avaient pas un autre les Français pourraient dire adieu à la liberté. »

Enfin il fen arrive à un tel degré d'exaspération contre ses collègues qu'il s'écrie :

« 11 y a des jours où j'aimerais mieux être à Coblentz qu'au Lycée. »

Mais ce n'est pas seulement auXycée que la réaction lève la tête, dans Paris elle gagne du terrain, et la révolution va devenir la proie des aristocrates :

Paris, 21 décembre 1791.

« La capitale est un peu agitée, dit Edmond. L'aristocratie, sous le voile de la Constitution, fait chaque jour des progrès étonnants, et le patriotisme indigné 8 emporte quelquefois au delà des bornes. Le pouvoir exécutif détruit tous les moyens que le corps législatif croit nécessaires pour calmer les troubles et ne prend aucune mesure pour ramener l'ordre et la tranquillité. Cependant le patriotisme pousse des cris de

toutes les parties de l*erapire. Cet état de choses ne saurait durer, il faut que la liberté se réveille une seconde fois et que ce second réveil frappe des coups peut-être plus cruels que les premiers. Nous sommes menacés d'une guerre prochaine et inévitable. »

Le jeune homme ne cesse d'exprimer à son père les craintes qui le hantent et le désespoir dont il est saisi en voyant tant de belles espérances sur le point de s'évanouir; la conduite des Parisiens l'indigne et le révolte :

« Non, les Parisiens ne sont plus les mêmes, ils sont totalement abâtardis. Je le dis avec peine, mais cela n'en est pas moins vrai. Ce ne sont plus ces hommes de 89 persuadés que l'étendard de la liberté est celui delà victoire; combien leur civisme est refroidi! L'égoïsme seul occupe leurs cœurs! Tu penses que je te répète ce que j'ai entendu dire à dés malveillants; je ne juge point du tout des Parisiens d'après les propos que j'entends tous les jours dans leurs groupes, mais d'après l'opinion qui se manifeste ici de tous côtés et par cent manières.

ce Je te le dis de nouveau, les vrais patriotes n'espèrent plus qu'en l'Assemblée et dans les départements; ils regardent la contre-révolution presque achevée dans Paris et le nombre de ceux qui suivent les vrais principes y diminue de jour en jour. Le club des Feuillants renaît et recommence à rivaliser fièrement avec celui des Jacobins. C'est un composé immonde de tous

les ministériels, de tous les modérés, de tous les faux patriotes qui se trouvent à Paris, malheureusement dans le corps législatif lui-même; c'est là où sont venus se confondre les restes impurs de l'Assemblée constituante, du club monarchique, de l'hôtel deMassiac, etc. Voilà la nouvelle ligue qu'ont à combattre les généreux amis de la liberté.

* a L'on prétend que le Roi veut encore apposer son veto infernal sur le décret contre les prêtres ; je le désire, les yeux s'ouvriront et je pense, ainsi que toi, qu'une crise un peu violente serait salutaire à la chose publique. »

Paris leur échappant, c'est sur la province que les vrais patriotes fondent toutes leurs espérances. Les idées de décentralisation gagnent chaque jour du terrain; c'est là qu'est le salut de l'État :

t J'ai toujours pensé que l'erreur la plus funeste au maintien de la liberté et au salut de la chose pubhque serait de croire le sort de nos départements toujours attaché à celui de Paris. Veuille le Ciel qu'un pareil préjugé ne se répande pas dans le loyaume. Ne vois-tu P3S la série de malheurs qui nous accableraient si une ^ille influençait avec tant de prépondérance le reste de lEtat? Les hommes Hbres des départements doivent ^ï^m apprendre à ne plus se modeler sur l'exemple d'une capitale et oublier à jamais cette allure féodale. Que Paris devienne la proie des flammes à l'instant où ^He consentira à servir et que la liberté radieuse continue à planer sur ma patrie. »

24i LE JOURNAL D'UN ÉTUDIANT

L'opinion d'Edmond sur les Parisiens devient chaque jour plus défavora])]e ; soit trahison, soit faiblesse, il les voit irrémédiablement vendus à la Cour et il en ressent pour eux un dégoût invincible :

Le 5 février 1702.

« Papa, toutes les fois que je veux arrêter ma pensée sur les circonstances atterrantes où nous nous trouvons, mon cœur s'oppresse et mon esprit assombri se plonge dans un abîme de réflexions aussi am&KS que décourageantes.

« liberté ! combien les Parisiens te méconnaissent, combien l'opinion publique s'altère et se corrompt parmi eux ! et avec quelle rapidité ils se précipitent vers l'abîme de la servitude !

« erreur fatale ! des traîtres sont parvenus à persuader à ce peuple trop crédule, trop confiant, qu'un Roi qui dès sa plus tendre enfance huma le suc vénéneux du despotisme était tout d'un coup converti au patriotisme. De là la source des dangers incalculables qui assaillissent notre liberté naissante. On a acc»mulé entre ses mains des sommes immenses, trésors corrupteurs, on l'a environné d'un monde de satellites» on lui a donné une force colossale..., qu*arrive-t-ilî 11 se fait peu à peu de nombreux partisans, il s'attache surtout k corrompre l'opinion publique. Il réveille déjà les anciens préjugés, il entretient la dépravation des mœurs, il étouffe \o germe des vertus nouvelles et

bientôt de la force irrésistible des choses, il parviendra à envahir la liberté nationale.

(( Les Parisiens ont eux-mênïes Tair de vouloir accélérer ce funeste moment. Entendez-les dans les groupes du Palais-Royal et des Tuileries, voyez-les aux spectacles, ils courent à un esclavage inévitable. L*Assem- Wée nationale, de son côté, enferme dans son sein une ninorité effrayante de traîtres et de lâches : les délits nultipliés des ministres, les coups réitérés qu'ils portent au patriotisme, leur insolente audace y sont impulis. Que dis-je? y sont défendus avec la dernière impuleur. Les patriotes y sont sans cesse aux prises avec la (nauvaise foi, la duplicité, la bassesse et le ministérialisme le plus odieux et le plus virulent.

a Qui eût pensé que ce peuple méconnaîtrait ses vrais amis, jusqu'au point de se méfier de Tinestimable Pétion ; et prodiguerait sa confiance et ses applaudissements à ces êtres perfides qui, profitant de son aveuglement ou de sa torpeur, abusent des mots sacrés de Loi et de Constitution d'une manière assez exécrable pour le conduire aux pieds d'un roi. aux pieds d'un traître, d'un parjure, vrai tigre déguisé en cochon. « La garde nationale, surtout, a extraordinairement dégénéré, ce ne sont plus ces citoyens qui trouvaient dans la bienveillance de leurs frères indigents la récompense la plus douce de leurs fatigues, le charme de leurs peines et de leurs travaux. Ce sont de vrais sbires animés de cet esprit de corps si fatal à la li-

fi46 LE JOURNAL D'UN ÉTUDIANT

berté, regardant avec mépris tous ceux qui ne tent pas Thabit bleu, obéissant aveuglement à 1 chefs et prêts à fusiller, au moindre signal, ce q appellent la canaille.

« Voilà quel est le triste état des choses à Paris ne vois que deux grands maux capables de sau\ liberté : la guerre ou la fuite du Roi. Je dirai n que je désire ardemment Tun de ces terribles fl( parce que, comme nous l'a prédit Mirabeau, i liberté ne peut s'assurer qu'autant qu'elle aura lit des matelas de cadavres et parce que, pour as cette liberté, je consens, s'il le faut, à devenir i ces cadavres. »

M. Géraud père cherche à calmer l'exaltation c fils et il lui répond :

« Si les Parisiens n'ont plus au môme degi vertus civiques, du moins conviendras-tu qu'ils pas mal choisi le procureur et le substitut de la mune. La crise nécessaire peut-être, pour ranii patriotisme, pourrait bien naître du refus que Roi de donner sa sanction aux deux fameux dé mais, si cette crise devait faire couler le sang, i des vœux pour qu'elle n'arrive pas. »

Edmond ne se laisse pas convaincre, et dai enthousiasme juvénile, il réplique aussitôt :

« Lorsqu'en parlant de la crise bienheureui j'espère et que je désire, tu me dis : « Mais « devait faire couler du sang, faisons des vœu

'elle n'arrive pas ». Tu as trop écouté, ce me ►le, la voix de l'humanité et l'extrême sensibilité de ceur. Tu ne me crois pas, sans doute, xm naturel e et sanguinaire, mais le sang dût-il couler, je fais ^œux les plus ardents pour voir arriver cette régénératrice de notre liberté; car tu n'ignores t que la voix de l'humanité, la voix de la tolérance mt se taire devant celle de la liberté. Tu n'ignores t que malheureusement la liberté s'achète avec le . Non, le temps de la clémence n'est pas encore é; assurons les bases de notre Constitution, qu'une J de traîtres cherche à renverser, et nous serons ains ensuite et nous serons tolérants ensuite; nous terons alors la voix de la douceur et de la clémence, ue-là, que le peuple soit inflexible, soupçonneux, rai même dire injuste. C'est seulement ainsi que te, Athènes, Rome, ont conservé le bien suprême, )erlé! »

►s jeunes gens, autant que le permettaient les loisirs leur laissaient leurs études, suivaient assez assi- 3nt les séances de l'Assemblée nationale, inond prend plaisir à faire part à sa famille de ses essions sur l'éloquence des différents orateurs :

2 janvier 1792.

J'ai entendu dans diverses séances de l'Assemblée nale le jeune Ducos, Isnard et Vergniaud. Ce sont •ois orateurs, qui, selon moi, peuvent se disputer

la palme. L'éloquence des autres est maniérée, sophistique, raffinée, académique, et n'a point de caractère prononcé. Celle du jeune Ducos est intéressante; tout ce qu'il dit attache ou émeut ; tous ses discours sont imbus de sentiment ; il vous persuade en vous attendrissant; il parle à votre sensibilité.

« L'éloquence de Vergniaud a quelque chose déplus nerveux, de plus mAle, de plus hardi ; sa logique est serrée et rapide ; chacun de ses raisonnements est un trait de lumière ; sa dialectique est forte et animée, il convainc plus qu'il ne persuade, il parle à votre raison.

« Isnard est doué d'une éloquence sublime, c'est le terme technique ; chez lui, tout est élevé, il plane dans les nues; il ne parle jamais sans employer les images les plus grandes, les plus fortes, les peintures les plus frappantes ; les plus capables de laisser dans l'ame des auditeurs une impression vive et durable. On croirait voir en lui Pindare à la tribune. Il n'est pas de sentiments dont il ne sache pénétrer une assemblée nombreuse, il n'est pas de passions qu'il ne sache exciter, remuerde la manière la plus profonde et la plus pathétique. 11 sait verser à grands flots l'enthousiasme qui l'anime dans Tâme de ses auditeurs, il persuade moins qu'il n'inspire, il parle à votre imagination. Plus les auditeurs sont nombreux, plus l'orateur parvient à les électriser.

« Après cette légère esquisse de ces différents genres

PENDANT U RÉVOLUTION 24ft

Qce, tu sens que celle d'Isuard fera toujours is lieux une sensation plus grande que celle faux; de tout temps, les hommes se sont laisner par le pouvoir immense de Timagination ; que Topinion était la reine du monde, Timagi- 1 est le despote. Heureux Thomme qui peut talent divin de parler à la fois à la raison, à la ;é et à Timagination. »

Page 1