MARS, AVRIL, MAI
/Sommaire : Lo Uoi chanjîo de mini!«tivs. — Diimouriez est appelé ! ministôro — Il va aux Jacobins. — Mort de Joseph II. — Déclaralii de ffuoiTe h l'Autricho. — Los dons patriotiques. — Fùte des Siiiss de Cliûteauvioux. — La iHo i\o PàqiiPs. — Le temple et l'Kglisc catt Iiqu(î. — Défaite do Toiiniay et de Mons. — Émotiuii populaii'C.
Le Roi, effrayé des mouvements populaires et d dispositions de l'Assemblée, se décida à prendre S' ministère à gauche; il donna la guerre à Servan, 1 finances à (^lavière, l'intérieur à Roland, les affaii étrangères à Dumouriez.
« Le Roi s'entoure enfin de bons conseillers, éc Edmond. Tous les nouveaux ministres possèdent confiance ot l'estime publiques. Ils réunissent tous lumières, l'activité, le patriotisme et surtout un can tère bien prononcé. S'ils continuent à suivre dans ministère la voie qu'ils ont toujours suivie jusqi présent, je ne doute pas qu'ils ne soient fréqueinm< dénoncés par le ccMé droit. Cela sera fort piqua Quoiqu'il en arrive, n'oublions jamais que la libe naissante doit toujours être ombrageuse, etque la p
JOURNAL D'UN ÉTUDIANT PENDANT. LA RÉVOLUTioN. 265
ère vertu d'une nation libre est la méfiance', car la
ifiance et la liberté ont dû naître ensemble. »
Tous les yeux.se portent sur Dumouriez, qui devient
spoir de la Révolution. Il n*a été jusqu'alors qu'un
illant aventurier, mais si les circonstances le ser-
iiit, il peut, avec son esprit si prompt, si vaste, jouer
premier rôle qu'il ambitionne depuis longtemps.
i première démarche, après sa nomination, est pour
s Jacobins, et il n'hésite pas, pour plaire à ses amis,
se coiffer de ce bonnet rouge qui est devenu l'em-
èrae de la liberté : « On en porte dans tous les en-
oits publics, dans les sociétés patriotiques, dans les leries de l'Assemblée, aux théâtres, dans les sec-
)ns, partout en un mot *. »>
Edmond écrit à son père :
« Paris, ce 20 mars 1792, l'an \Y de la liberté.
« Je veux te faire part d'une scène intéressante qui ent de se passer ce soir aux Jacobins. M. Dumouriez
a paru ; il a péroré à la tribune un bonnet rouge ir la tête. Après avoir protesté de son dévouement à
patrie et à la cause de la liberté, il a ajouté qu'il l'ait incontinent entamer dos négociations telles, ii'avant peu nous aurions.... ou la guerre ou une paix éfinitive. A peine avait-il fini que Robespierre, à qui
1. On l'avait adopté parce que c'était la coiffure habituelle es paysans. Aucune idée sangruinaire n'y était attachée.
il est attaché par la plus intime affinité de principes et d'opinions, a pris la parole et lui a trace ses devoirs, avec cette sévérité de pensées et cette éloquence de Tànie que n'imitera jamais l'éloquence académique. Dumouriez, touché jusqu'aux larmes, s'est précipité dans ses bras, et tous deux ont été couverts d'applaudissements. Voilà donc un ministre patriote! Veuille le ciel que la cour n'entrave pas sa marche !
« La Société a fait lire ensuite une lettre du maire de Paris, qui en qualité de membre de la Société invite ses concitoyens à abandonner pour le moment le bonnet rouge. La lettre respirait la vérité, la franchise et l'amour du bien public; son invitation était tellement motivée, ses considérations si sages et si prudentes, qu'avant la fin de la lecture chacun avait mis bas son bonnet. La Société a arrêté en outre qu'elle n'en perlerait plus que quand certaines circonstances, qu'on ne croit pas éloignées, l'exigeraient. »
A ce moment TAutriche envoyait des troupes contre nous, elle signait un traité d'alliance avec la Prusse pour nous combattre et a mettre un terme aux troubles de la France ».
Léopold, qui ne se préparait à la guerre qu'à contrecœur, mourut sur ces entrefaites. Cet événement imprévu provoqua dans Paris une animation extrême.
« 11 mars 1792.
« Papa,
« Un courrier extraordinaire vous aura sans doute )pris la grande nouvelle qui agite en ce moment la ipitale : l'Empereur est mort d'une maladie inflammatoire qui Ta emporté en peu de jours ; cette nouelle se confirme de plus en plus ; elle a d'abord été pportée à Paris par une lettre timbrée de Strasbourg, Bltre que M. Millin, collaborateur de la Chronique, tous a dit avoir lue à l'hôtel de Broglie. Tu sens comien, dans les circonstances où nous nous trouvons, et événement inattendu doit changer la face des Baires. »
François, qui succéda à son père, ne demandait qu'à >ir commencer . les hostilités. Un de ses premiers, tes, à peine monté sur le trône, fut d'exiger la resûration de la monarchie française telle qu'elle exist avant la Révolution ; c'est-à-dire le rétablissement s trois ordres, la restitution des biens du clergé, et lie du Comtat-Venaissin. L'Autriche demandait en tre la restitution aux princes de l'Empire des terres Alsace, -avec tous leurs droits féodaux. « En vérité, Dumouriez, quand le cabinet de Vienne aurait '^mi trente-trois mois depuis la séance de juin 89, ^s avoir encore appris la prise de la Bastille, ni tout
qui a suivi, il n'auraitpas fait des propositions plus
étranges, plus incohérentes avec la marche invincible qu'avait prise la Révolution. »
C'était la guerre inévitable. Le Roi se rendit à TAsseniblée et proposa la guerre contre le roi de Rohême et de Hongrie. L'enthousiasme fut indescriptible: « Quoi! l'étranger â l'audace de prétendre nous donner un gouvernement! s'écrie un député. Votons la guerre. Dussions-nous tous périr, le dernier de nous prononcerait le décret. » « Si votre humanité souffre à décréler en ce moment la mort de plusieurs milliers d'hommes, dit un autre membre de l'Assemblée, songez aussi qu'en même temps vous décrétez la liberté du monde. »
La guerre fut votée au milieu d'acclamations frénétiques.
Aux Tuileries la satisfaction fut grande. La Reine n'avait plus d'espoir que dans l'intervention des étrangers pour la délivrer d'une situation odieuse et intolérable. Klle envoie aussitôt à Vienne un message secret pour désavouer tout ce qu'on l'oblige à dire ainsi que le Roi, et pour supplier qu'on vienne promptement A leur secours.
A Paris l'allégresse est générale. La Bourse est dans une prospérité u miraculeuse », tous les effets haus- i sent, on ne doute pas un instant du succès, on est con- 1 vaincu que les peuples que nous allons délivrer nous i recevront à bras ouverts. Les dons patriotiques affluent j i\ l'Assomblée : u Ce n'est plus le Rhin, comme disait
Certain député, qui roule ses flots dans le manège et Wpare la gauche de la droite, c'est le Pactole. » C'est ^ne fureur : pas un citoyen qui ne se dépouille pour «ubvenir, dans la mesure de ses forces, aux frais de la campagne qui va s'ouvrir.
« Les dons patriotiques se multiplient à l'infini, écrit fkimond ; il ne se passe point de séance où une foule de citoyens de tout sexe et de tout âge ne viennent présentera l'Assemblée le généreux sacrifice d'une partie de leur fortune ou de leurs épargnes. Certains y offrent leurs bourses et leurs bras. Espérons que ce grand enthousiasme sera général et durable. Combien ces heureux mouvements doivent nous faire espérer du peuple français et des rapides progrès de l'esprit public ! Et sous combien de rapports cette guerre doit nous être salutaire! Nous avons tout pour nous. Le désir indomptable de conserver notre liberté, une haine mortelle pour les tyrans, le plus brûlant patriotisme, de grands moyens, la plus inébranlable résolution de vaincre ou de mourir, et avec tout cela, la justice qui donne de la force à la force elle-même. »
En province l'enthousiasme n'est pas moindre. M. Géraud père écrit de Bordeaux :
a 25 avril au soir, l'an IV* de la liberté.
(( Ta lettre du 21 m'est parvenue, elle nous a donné la nouvelle de la guerre, confirmée ensuite par un
courrier arrivé au département au son du tambour. Tous les cœurs sont embrasés, chacun veut contribuer à la défense de sa patrie, les uns portent Tor et Ytagent qu'ils avaient pu conserver, les autres recommandent leurs enfants et volent à la frontière. Jamais peuple n'a montré un pareil dévouement, jamais jou> née n'a été, à Bordeaux, plus belle. La Société des amis de la Constitution a aussi prouvé que son patriotisme n'était seulement pas dans de belles paroles, cardans moins de deux heures elle a trouvé dans son sein quarante-cinq mille livres, dont trente mille en espèces sonnantes. La foule était si grande au bureau, que l'on fut obligé de prendre une délibération pour que chacun, restant à sa place, fût inscrit à son tour. Cela n'empêcha pas que, de tous les coins de la salle et des tribunes, on assomma le président avec des louis et des écus.
(( Point de doute que tous les tyrans ne se liguent pour nous ravir la liberté, mais ce qui doit nous rassurer, c'est qu'on n'a vu que bien rarement des peuples libres vaincus par des peuples esclaves. Je le prédis hardiment: que toute l'Europe soit contre nous, si nos chefs ne nous trahissent pas, nous sortirons triomphants de cette odieuse guerre. »
Une grande fête populaire, rappelant par quelques côtés celle de la Fédération, vint faire diversion aux préoccupations qui agitaient les esprits et permettre aux patriotes do jeter un audacieux défi aux aristocrates.
En 1790, quarante soldats du régiment suisse de lâteauvieux avaient été condamnés à trente ans de ilères pour sédition militaire ; ils avaient été exceps de Famnistie rendue après la promulgation de la institution. Le 12 février 1792, l'Assemblée décréta ur mise en liberté. Leur retour fut un triomphe. La lie de Brest leur offrit un banquet, et, le 15 avril, la lie de Paris donna au Champ de Mars une grande te en leur honneur. La contre-révolution fit, paît-il, tous ses efforts pour empêcher ces réjouissances avoir lieu ; elle répandait les bruits les plus frayants : on annonçait que les troupes se tien- *aient prêtes, qu*on forcerait Pélion à mettre le draîau rouge et qu*on balayerait avec la mitraille tout ! peuple qui réclamait des fêtes.
« Paris, l'an IV* de la liberté, du 15 avril, le dimanche matin.
« C*est aujourd'hui, dit Edmond, le jour de la fête ivique célébrée par le peuple à l'occasion des Suisses e Ghâteauvieux. La rage de nos aristocrates, qui ont )ut employé, tout mis en usage pour l'empêcher, est oaintenant à son plus haut comble ; ils voient avec lorreur et même avec effroi ce jour où le peuple, rasiemblé dans une seule enceinte, pourra prendre le sentiment de sa force, de ses droits, de sa dignité. Jusqu'ici, leur impuissante fureur s'est répandue en sophisraes et en maximes paradoxales; ces moyens
ayant eu fort peu de succès, ils ont eu recours à leurs armes ordinaires : au mensonge, à la calomnie, aui sarcasmes ; ils n'ont rien omis, en un mot, pour jeter la dissension, les haines, les terreurs dans Tâme de tous les citoyens ; le département les a secondés à merveille dans leur atroce projet. (Je sens qu'il est bien malheureux pour ces tigres altérés de sang de ne point avoir un Daiily à la tète de la municipalité.) Tous les coins de rues ont été couverts des plus virulentes diatribes contre tout ce que nous avons de respectable et de cher, contre les Condorcet, les Brissot, les Pétion, les Robespierre, les Manuel, les Collot-d'llerbois, etc.
« Les pétitions les plus perfides, les placards les plus insidieux ont été offerts aux yeux du peuple : rien n'a pu l'égarer, rien n'a pu l'abuser ; la vertu, l'innocence et la vérité ont prévalu dans son esprit. Tu ne pourras jamais te faire une juste idée de remportement insensé auquel se livre cette poignée de forcenés. Us veulent se saisir de l'autel de la patrie et des avenues du Champ de la Fédération, ils veulent poignarder Pétion, Robespierre* et quelques autres;
* « Celui-ci a déjà été menacé aux Champs-Elysées : il rf répondu avec cette fermeté stoïque qui lo caractérise : « J'attends sans épouvante les assassins de Guise el de Médicis, et Tinstant où je verrai leurs poignards élevés sur ma tète, sera celui où je les dénoncerai avec plus de force que jamais à la justice populaires puisque celle des lois n'est pas employée. » Il désignait sous ces noms si fameux l'infâme La Fayette et la Reine.»
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les généreux soldats.de Châteaiivieux doivent aussi tomber sous leurs coups. Ces ridicules menaces avaient été écoutées jusqu'à présent avec le sourire du mépris et de la pitié, mais à mesure que le moment approche, leur audace s'accroît de plus en plus, ils publient hautement que ce jour de joie sera changé en un joiu* de deuil et de troubles, et déjà le bruit se répand que le Roi est parti pour Saint-Cloud. J'aimerais mieux que ce fût pour Coblentz.
« Quoi qu'il en soit, la fête aura lieu. D'ailleurs le peuple sera là, et malheur aux téméraires qui oseront troubler ses plaisirs ; c'est un lion qui dort et que je ne leur conseille pas d'éveiller. Adieu, nous partons pour la fête ! »
En dépit des prédictions menaçantes de la contrerévolution, la cérémonie- fut magnifique et aucun fâcheux incident ne vint la troubler. Une foule immense couvrait les boulevards, et de la barrière du Trône au Champ de Mars toutes les fenêtres étaient bondées de monde.
Le défilé du cortège fut interminable. En tête, et pour ouvrir la marche, s'avançaient les citoyens qui portaient les bannières. Puis venaient les tables de la loU placées sur un brancard, que des hommes robustes soutenaient sur leurs épaules.
a Ensuite les portraits des grands hommes, ornés de couronnes civiques. Des pierres de la Bastille, sur lesquelles étaient gravées Liberté, Égalité^ étaient por-
tées sur un brancard décoré au? trois couleurs ; puis Tarche dans laquelle était le livre de notre sainte Constitution ; puis un sarcophage lugubre, environné de cyprès, couvert de crêpe, renfermant les cendres des malheureux gardes nationaux morts à Nancy. Une bannière élevée et revêtue des couleurs du deuil po^ tait en gros caractères cette triste légende : Les victimes de Bouille'. Un corps de musique considérable accompagnait cette décoration avec des sons analogues. Des troupes de gardes nationaux, mêlés aux citoyens, se tenant sous le bras, ayant parmi eux quelques femmes, marchaient dans l'ordre du cortège.
(( Dans tous les endroits où ils ont passé, c'était une effusion d applaudissements. Les femmes, les enfants leur tendaient les bras ; les hommes tournaient leurs chapeaux, et les cris unanimes de Vive Château^ vieux ! retentissaient jusqu'au ciel, accompagnés des
cris de Vive la Nation! Vive la Liberté!
« Une galère et des rames portées sur un brancard
élevé avec cette inscription : Le crime fait la honte et. non pas Véchafaud, étaient suivies peut-être par cent jeunes demoiselles, mises comme des Nymphes et aussi belles, portant les fers des malheureux soldats. Ce cortège brillant était terminé par un sarcophage d'une lugubre structure, avec des inscriptions en Fhonneur des soldats si inhumainement sacrifiés par la cour martiale, et quarante jeunes filles portaient, sur des petites bannières, le nom de chacun des soldats de Ghâteaui-
eux, qui ont échappé à la vengeance de la cour K » Un char magnifique, traîné par vingt chevaux suîrbes et parés des couleurs constitutionnelles, avec îs guides en bonnet rouge, terminait le cortège ; ce lar, haut de deux étages, était surmonté d'une stale de la Liberté portant la corne d'abondance et tous s attributs de la gloire et du bonheur.
Le cortège était interminable et il mit plus d'une îure à défiler au milieu des applaudissements de issistance et des cris mille fois répétés : « Vive la ierté! Vivre libre ou mourir! »
Pétion, maire de Paris, n'avait pris aucune mesure 3 précaution ; il avait voulu confier au peuple luilême la police de ses plaisirs. Pas une patrouille, pas ae garde nationale en armes !
Tout se passa néanmoins dans un ordre parfait, il faut en croire notre narrateur, Edmond, bien entendu, suit la cérémonie d'un bout l'autre, et il en fait une description enthousiaste :
« 15 avril 1792, du dimanche soir à 9 heures.
« Nous arrivons du champ de la fédération excédés e fatigue et de plaisirs ; depuis trois heures entières ous n'avons fait que danser des farandoles autour de autel de la patrie et crier : vive la liberté ! Nous en animes enroués. Tout s'est passé avec le plus grand