Journal d'une bourgeoise
ordre et la plus aimable gaieté. Le peuple faisait luimême la police ; pas une seule baïonnette n'a paru aujourd'hui dans cette enceinte consacrée à l'allégresse publique. Voilà qui répond à bien des calomnies.... Dispense-moi de le détailler tous les incidents de cette délicieuse journée... je suis encore plongé dans l'enthousiasme du plaisir, mon cœur est encore plein des douces sensations dont il s'y est abreuvé, et tu sais que le sentiment n'est pas un état de l'âme qui dispose à l'analyse.
« Je ne puis cependant m'empôcher de te parler du vertueux Pétion et de son digne ami Robespierre que la bienveillance publique a seule fait remarquer, confondus qu'ils étaient dans un cortège composé de tous les vrais patriotes, qui se sont distingués dans la carrière révolutionnaire. Ils se tenaient par la main et donnaient à tous les cœurs le doux exemple de l'union et du civisme. Arrivés sur l'autel, ils ont entonné des hymnes à la liberté, dont les airs mélodieux respiraient la gaieté la plus sentimentale ; ils étaient accompagnés par deux cents musiciens environ et par une troupe de jeunes filles. L'on n'a pas oublié ensuite quelques-unes des chansons patriotiques que je t'ai envoyées et principalement celle qui commence par ces mots :
« Veillons au salut de l'Empire, etc. »
« Cet air martial était répété en chorus par deux cent
î PENDANT LA RÉVOLUTION. 277
mille voix au moins et par tous les échos d'alentour. L'autel était éclairé par plusieurs candélabres et par lUne multitude de torches, ce qui formait l'effet le plus imposant. Les danses et les chants n'étaient interrompus que par les applaudissements les plus longs et les ■plus multipliés. Tu ne pourras t'imaginer combien ^cette fête a élevé le thermomètre de l'esprit public... nos aristocrates en crèvent de rage. Chénier a composé ces hymnes, Gossec la musique et David tous les dessins dont étaient décorés les enseignes et le char de la liberté, char dont j'ai oublié de te parler, mais dont je crois te donner une idée assez juste en t'assurant qu'il surpassait en hauteur et en majesté celui qui servit à l'apothéose de Voltaire.
» « Adieu, j'ai grand besoin de repos, je vais me mettre au lit, les rues retentissent de tous côtés des cris de Vive la Nation ! et des airs chéris de la liberté. Le Roi n'a point été à Saint-Cloud, mais les Tuileries ont été fermées pendant tout le jour. Bonsoir. »
Quelques jours après, la fête de Pâques avait lieu ; notre étudiant en profitait pour se rendre au temple et y remplir les devoirs de sa rehgion. Il est curieux de voir comment le culte s'y célébrait pendant cette période de la Révolution.
a Paris le 24 avril 1792, l'an IV** de la liberté.
a Maman, « J'allai le jour de Pâques à la nouvelle église des
278 LE JOURML DT5 tTTDIAST
protestants, rue Saint-Thomâs-du-LouTre ; elle appartenait, comme tu sais, auparavant aux catholiques. Depuis la réformation des églises, une société protestante Ta achetée et n'y a laissé subsister que Torgue et un très beau mausolée qu'il eût été dommage de détruire. La place de l'autel est cachée par une tribune qui contient beaucoup de monde. Dans plusieurs réduits, qui servaient de chapelle. Ton a gravé les Droits de rhomme, à Topposite les conunandements de Dieu, ensuite dans d'autres endroits ces grands principes que j'ai retenus :
« Le devoir du citoyen est d'adorer Dieu, aimer la patrie, obéir à la loi. •>
Plus bas :
Paix avec surveillance Égalité sans indécence Liberté sans licence Voilà la véritable science.
(( J'entendis prêcher M. Marron, qui me fit un plaisir infini ; il parle avec feu, débite de même et il a beaucoup d'éloquence; en un mot il possède toutes les qualités qui constituent un bon orateur, et moi qui me suis toujours ennuyé à la mort aux sermons de M. Blanchon, qui sont les seuls que j'ai entendus» j'ai pris un grand intérêt à celui de M. Marron et le temps m'a paru très court ; il fit verser des larmes à beau* coup de personnes. »
Il est intéressant de rapprocher de cette description une visite dans une église catholique où un prêtre constitutionnel occupe la chaire.
a 19 mai 1792.
« J'ai été au sermon à Saint-Eustache, écrit une contemporaine. Jamais, non jamais, la chaire de vérité n a été si dignement remplie. L'orateur a fait un discours, étincelant de traits d'éloquence, sur les moyens de prévenir la guerre civile et de rendre avantageuse la guerre étrangère. L'Évangile et la Constitution à la main, il à prêché la Liberté, l'Égalité, la Fraternité avec les foudres du génie. Les tableaux qu'il a faits de la perversité des tyrans et des cours, de l'avilissement et du malheur des peuples, étaient d'une vérité si frappante, que je n'ai rien lu de si beau et de si fort depuis la Révolution. Le contraste, qu'il a amené avec art, d'un roi citoyen qui, religieux à la foi du serment, marcherait d'un pas ferme dans la carrière de la vertu, en s'élevant avec la Nation au sommet de la gloire, était d'une ironie touchante et magnifique. Enfin, mon ami, les Fléchier et les Bourdalouedans leurs triomphes n'ont rien de si beau. Dans le moment où il invoquait le tonnerre de la justice divine sur les têtes criminelles par l'apostrophe la plus sublime, un véritable coup de tonnerre a fait retentir les voûtes de l'église. La superstition romaine en aurait bien auguré que Jupiter était favorable. Pour nous, nous avons admiré
280 LE JOURiNAL D'UN ÉTUDIANT
on silence ce rapport singulier que le hasard a placé si à propos ; et, dans le secret des cœurs, nous avons lous imploré la Divinité pour qu'elle manifestât sa juslice et S:\ puissance avec ce terrible éclat. L'auditoire était si transporté et si ravi d'entendre ce digne ministre do, l'fiti'c suprême, que les applaudissements ont été répétés et retentissaient de tous côtés. »
Dumouriez avait résolu de surprendre l'Europe en portant les pi'cmiers coups. 11 conçut le plan de conquérir la Belgique (jui se trouvait toujours sous la domination autrichienne, et l'exécution de ce projet fut fixée du 20 avril au 2 mai.
Sur ses ordres, trois colonnes de l'armée de Roctiamheau se dirigèrent sur Furnes, Tournay et Mons pendant que La Fayette se portait de Stenay sur Nainur.
La colonne qui marchait sur Tournay se trouvait sous l(is ordres de Théobald Dillon. Elle sort de Lille, forte de deux mille hommes d'infanterie et de mille clïevaux, et marche à l'ennemi. Mais à la vue des premières troupes autrichiennes, la cavalerie se replie, l'infanterie se débande et tous rentrent à Lille en désordre, abandonnant armes et bagages et en criant à la trahison. Pour qu'on n'en pût douter, les misérables assassinent Dillon et un autre officier.
Biron connnandait la colonne qui devait s'emparer de Mons ; elle était forte de 10 000 hommes. On part de Valenciennes et on occupe Quiévrain; mais en arrivant
à Jemmapes on rencontre 6000 impériaux. Avant même qu'on ait tiré un coup de fusil, deux régiments de dragons prennent la fuite en criant : n Nous sommes trahis ! » Le reste de l'armée se débande malgré tous les efforts des officiers.
En apprenant ces désastreuses nouvelles La Fayette s arrête.
« Paris, 2 mai 1792.
« Après avoir été flattés, écrit Terrier, pendant tous ces jours par des nouvelles toutes favorables, qui nous annonçaient que nos armées, à peine ébranlées, comptaient déjà des conquêtes, nous avons été bien tristement affectés lorsqu'une lettre officielle est venue substituer à ces belles chimères une vérité bien affligeante.
« Un détachement de la garnison de Lille, sous la conduite de M. Dillon, est sorti le 28 au soir, pour se porter sur Tournai ; il a rencontré l'ennemi à trois lieues de son départ; le combat s'est engagé et nos troupes battues se sont retirées dans le plus grand désordre. On évalue la perte à 500 hommes ; elle eût été plus considérable sans doute si un bataillon de gardes nationaux n'eût favorisé leur retraite. M. Dillon a été massacré dans une grange par ses soldats qui le soupçonnaient de trahison. MM. Chaumont, aide de camp, Butois, officier du génie, ont eu le même sort. L'insurrection s'est propagée dans Lille ; un curé non
assermenté» six prisonniers autrichiens, en ont été les victimes. Ces actions sont barbares sans doute et d*un exemple funeste, cependant suspendons notre jugement jusqu'à ce que nous ayons des détails plus circonstanciés.
(( H. de Biron, qui marchait sur Mons, a trouvé les Autrichiens sur les hauteurs qui couvrent cette ville et a été forcé de se replier sur Valenciennes. Ainsi donc partout nous avons été prévenus, partout Tennemi nous attendait. Au reste, ces petits désavantages ne sont pas faits pour nous alarmer, et bien moins pour nous abattre. Les revers développent le courage, et notre bouillante jeunesse trépigne déjà d'impatience d'aller venger Thonneur de la nation française, et la cause de la liberté. »
Edmond écrit de son côté :
a Du 15 mai 1792, l'an IV« de la liberté.
« Je suis un de ceux qui pensent que nous avons été trahis dans l'affaire de Mons et que les chefs qui commandaient l'attaque n'ont été que les instruments passifs d'une manœuvre infernale enfantée par le comité autrichien. Le malheureux Dillon, dont le bouillant patriotisme déplaisait à la cour, a été la victime de quelques scélérats appostés dans Lille et dans Tannée pour exciter un peuple déjà furieux de sa défaite et pour exécuter impunément au nom de la multitude
leiir exécrable forfait. Ces forcenés cherchèrent pendant longtemps le général Rochambeau pour lui faire subir le même sort.
• « D n'est plus douteux que le projet est déjà formé, ou de faire périr nos généraux sous le fer des assassins, ou de les épouvanter et de leur faire abandonner T-armée. Si Ton laisse à la cour le soin de diriger la guerre, nos ennemis seront toujours instruits d'avance de nos plans de campagne et nous battront sans cesse : d*aiileurs il est absurde que le Roi et son ConseiJ puissent, du fond du Louvre, juger de la nécessité d'une attaque, ou d'une retraite, ou d'un siège, etc. C'est aux généraux seuls qu'il appartient de conduire leur armée.
« J'espère beaucoup en Lùckner, il montre du dévouement et de l'activité. Quoique je n'aime point La Fayette et que son patriotisme me soit plus que suspect, j'ai cependant assez de confiance en lui; il est jeune, il aime la gloire, il a de grandes fautes à réparer : voilà qui peut rassurer les patriotes qui ont su l'apprécier à sa juste valeur.
(( Il faut avouer que les légers revers que nous venons d'éprouver ont frappé de tristesse les Parisiens, qui ne s'attendaient qu'à des victoires. Je n'ai point partagé la terreur presque générale, mais le massacre des ofOciers m'a affligé, surtout lorsque j'ai su qu'ils étaient entièrement dévoués à la Révolution. Le bruit de la mort des chasseurs tyroliens faits prisonniers
ne se confirme pas; j'en suis bien aise (le régiment des dragons de la Reine mérilerail d'être décimé). Au reste, il parait qu'il y a eu beaucoup d'exagération dans les détails de cette triste journée. Il fallait voir l'aristocratie, ou, ce qui revient au même, le feuillantisme, laissant éclater sa joie scélérate à travers une tristesse alîectée, il fallait l'entendre exagérer nos pertes, notre fuite, notre honte, controuver une foule de nouvelles également faites pour accroître les inquiétudes et le découragement. Le Lycée est devenu une sentine d'aristocratie, le patriotisme n'ose plus y élever la voix. L'on y disait l'autre jour qu'on recevrait au bout de (juc^lques mois la loi des Autrichiens. Quelle lâcheté î Quelle impudence ! Mais ce triomphe ne sera qu'éphémère , et nous repousserons bientôt sur les traîtres l'épouvante dont ils ont voulu nous environner. Les soldats montrent une ardeur incroyable et l'amour de la discipline qui commence à se rétablir dans nos troupes, nous est le garant d'une victoire certaine. Les intrigants de la capitale ne cessent de déclamer contre les Jacobins; le projet est formé depuis longtemps de détruire les sociétés patriotiques et les circonstances actuelles leur paraissent propices pour un tel dessein, dépendant, malgré les funestes divisions qui agitent la société mère, ils échoueront encore comme tant d'autres fois, et la honte sera toujours leur partage. >»
Les défaites de Tournay et de Mons produisent en
France un effet d'autant plus désastreux, qu'on n'imaginait pas que la France républicaine pût être battue. On n'entend de tous côtés que les mots de trahison ! li'imtation et la défiance populaires sont encore augmentées par la joie bruyante des aristocrates qui se croient à la veille du triomphe.
Tous ces bruits de trahison n'étaient pas uniquement le résultat naturel de l'affolement des esprits, ils avaient un fonds de réalité malheureusement trop certain. Ces soupçons, qui ne reposaient que sur des bruits vagues et mal assurés, n'étaient que trop justifiés, et l'on peut dire que cet instinct qui poussait le peuple à se croire trahi, n'était en somme que clairvoyance et perspicacité. Tous nos projets, tous nos desseins, tous nos plans de guerre sont scrupuleusement envoyés aux ennemis; car ces mêmes hommes, qui aux yeux de la nation sont des ennemis, aux yeux de la cour sont des libérateurs. C'est toujours le même malentendu qui se perpétue.
« Marie-Antoinette n'envisage depuis longtemps dans les Ministres, dans l'Assemblée, dans la nation révolutionnaire, que des criminels, contre lesquels tous les moyens sont légitimes. Elle ne se fait point scrupule d'épier ses adversaires et de découvrir leurs i.desseins aux ennemis de la France : la France, à ses yeux, c'est le Roi, ce sont ses enfants; il s'agit de les sauver et de les réhabiliter, Louis n'a point de secrets oour elle; elle n'en a point pour leurs alliés. Tout ce
qu'elle peut pénétrer des plans de guerre, l'attaque sur les Pays-Bas, elle le communique à Montmorin, à Fersen, à Mercy*. »
La trahison est flagrante, indéniable.
1 Sorel, VEurope et la Révolution française^ 2* partie, p. 424
CBAPITRE XVI
■Al. JUIN. JUILLET 1792
: Robespierre perJ sa popularité. — M. et Mme doraïuï |»arien iris. — ftécrel sur les prètro> réfractaires. — Los vions patrio- — La garde royale est licenciée. — Triste situation île la ^ royale. — Le roi oppose son veto aux dècivls sur les pi-étr»»'* aires et sur le cainp de âOOOO fêdën^s. — La jounuv du . — Impopularité de La Fayette. — La Patrie eu dangi'r.
»sure que les événements se précipitaient, Topiiblique se modifiait. Bien des hommes qu'elle plû longtemps à considérer comme des dieux înt leur auréole de gloire et elle les abaissait it plus qu'elle les avait élevés davantage, (l'est t contre Robespierre que l'opinion prenait parti plus de violence. Edmond se fiiit l'écho de ces sions nouvelles lorsqu'il écrit :
bespierre se perd de plus en plus; le nombre partisans diminue tous les jours. J'ai assisté î\ irs séances des Jacobins; c'est un scandale révoli voix des hommes sages et éclairés y est et oufvrai patriotisme y est calomnié, les principes nus, une bruyante minorité composée d'hommes
sans talents, sans mœurs, y fait la loi à une majorité trop indolente qui s'obstine à vouloir parler le langage de la raison à des factieux qui ne parlent que celui de la passion. Je ne sais ce que tout cela deviendra, mais j'en suis terriblement inipiiet. »
Quelques jours après, il développe les raisons qui ont amené l'opinion à se décbaîner contre son ancienne idole :
^( Du 5 mai 1702, l'an W delà liberté.
« Je veux encore te parler de ce malheureux Robespierre dont la conduite ouvre enfin les yeux à tous les vrais patriotes. Oh! qu'il m'en a coûté et qu'il m'en coûte encore pour le mésestimer ! Robespierre n'est plus cet honnne vertueux, modèle chéri de tous les amis de la liberté.... L'orgueil effréné qui le domine, un amour-propi'e insatiable, un besoin indomptable de faire parler de lui, peut-être même celui de commander... voilà ce qui le perd, voilà ce qui ternit la grande réputation qu'il s'était justement acquise, mais dont il se rend indigne de jour en jour, quoique à force de flatter le peuple il l'ait aveuglé singulièrement et se soit fait un parti puissant. S'il persiste dans sa faute, il tombera tôt ou tard sous le glaive terrible de l'opinion publique.
« En effet, Robespierre est coupable. Si tu sentais combien cet aveu me déchire, combien cette idée m'assombrit et m'afflige ! Je l'avoue, je lui avais pi*ôdigué
3Stime, mon admiration, je dirai même mon '. Dans ce siècle d'intrigue et de corruption, is à retrouver en lui ces traits de vertu, de géné-
de dévouement qui sont si chers à mon cœur, is avec complaisance mes regards attendris sur sur Pétion : voilà, me disais-je, les deux pre-
hommes dont s'enorgueillira la France libre énérée; tous deux ont été incorruptibles, inébles dans les vrais principes, dignes en un mot reconnaissance des véritables amis de la liberté
lauriers précieux que décerne la postérité, utant la bienveillance des Parisiens va croissant r en jour pour le Caton de notre siècle S autant lépris pour Robespierre s'augmente de plus en ]et insensé vendu à ses passions, égaré surtout 1 orgueil insatiable de louanges, continue à vou et flamme contre tous nos bons députés. L'on î de voir un homme à qui l'on croyait autrefois rtus et des intentions pures, se livrer à de basses lies, à d'indignes mensonges pour perdre des is généreux qui ne cessent, un seul instant, de lériter de la patrie, et qui ne répondent à ces >ables délations qu'en dévoilant les perfides maes du trop réel comité autrichien, qu'en livrant iche du bourreau les têtes coupables de deux res, traîtres à leurs serments, aux lois et à la
tion.
nation, qu'en délivrant l'Etat de ces prêtres séditieux, engeance exécrable, qui désole nos contrées et menace notre liberté. Tels sont les titres des Brissot, des Guadet , des Vergniaud à l'estime et à l'amour de leurs concitoyens; tandis que leur infatigable détracteur, ayanl déserté le poste où l'avaient placé la confiance et la reconnaissance publiques, s'abandonne, en furieux, à de pernicieuses dénonciations, attentatoires à l'union et à la tranquillité qui doivent régner au milieu de nous. Tels sont les titres de Robespierre à la haine de ses concitoyens. »
M. Géraud répond à son fils :
« J'ai, comme toi, cessé d'admirer Robespierre. Pétion seul réunit mes vœux. S'il arrivait qu'il cessât d'être Pétion, c'est-à-dire la vertu, je ne croirais plus à l'incorruptibilité de personne. »
Malgré les préoccupations bien légitimes qu'inspirait la situation, M. et Mme Géraud projetèrent, dans les premiers jours de mai, d'aller passer quelque temps à Paris avec leurs enfants, et ils les chargèrent de leur chercher un appartement voisin de celui qu'ils occupaient eux-mêmes. Edmond, ravi de cette perspective, s'empresse de prévenir ses parents qu'il a trouvé ce qu'ils désirent, et il les engage à ne pas se laisser détourner de leurs projets par les bruits plus ou moins menaçants que l'on répand sur la tranquillité de la capitale.
a Paris, mai 1792.
« Nous VOUS destinons un logement à trois portes - de chez nous, rue de La Harpe, à l'hôtel du Berri ou au Bœufœuronné. Je me rappellerai longtemps que lors ^de la fuite du roi, le peuple qui faisait effacer son piiortrait ou son nom sur toutes les enseignes, comprit F dans cette étrange proscription celle de Thôtel du Berri. r - « OÙ donc Mlle D.... a-t-elle vu qu'il y avait du danger à voyager aujourd'hui? Elle a rêvé cela près de son feu. Je te prie de n'en rien croire. Paris est plus tranquille que jamais; d'ailleurs quand il y aurait quelque trouble, je puis t'assurer qu'il n'y a nul péril à redouter. Les piques du faubourg de la Liberté et les baïonnettes de la garde nationale tiennent bien des gens en respect. »
Pendant que M. et Mme Géraud font leurs préparatifs de départ, Edmond continue à les tenir au courant des événements qui se passent à Paris.
En dépit des affirmations optimistes du jeune homme, dans la capitale comme en province, la situation devenait de plus en plus troublée ; l'inquiétude réégnait partout, ce n'étaient que soupçons, arrestations, dlélations.
La question religieuse en particulier restait toujours «n suspens et agitait vivement les esprits. Les prêtres insermentés parcouraient les départements et provoquaient des agitations continuelles.
M. Géraud écrit à ses fils :
(( Nos prêtres réfractaires, dont le nombre se gros sit à un point effrayant par ceux des départemen' voisins, travaillent et égarent les femmes. Le peup indigné se serait déjà porté contre eux aux dernier violences sans l'extréine prudence des autorités consi tuées; mais la fermentation est telle qu*à chaque insta nous craignons de voir notre tranquillité comqiromise.
Le veto opposé parle Roi au décret contre les prétr avait empêché de mettre à exécution les mesures • rigueur projetées; mais la situation devenait tell dans certaines provinces, que Ton y réclamait de no veau, impérieusement, une intervention énergique) l'État.
(( On attend impatiemment le décret sur les prètn éci'it M. Géraud le 22 avril. Le peuple ici est furiei contre les réfractaires. Trois de ces boute-feux ftuv arrêtés ces jours-ci et mis en état d'arrestation pa les soustraire à la lanterne. »
François de Neufchàteau fut chargé de rédiger i rapport sur la situation et sur les mesures qu'il €0 viendrait de prendre pour apporter un remède à o agitations religieuses qui désolaient les province Notre étudiant écrit à sa famille :
c l*r mai i^9l
« J'assistai, l'autre jour, à une séance de rAseemi nationale, où j'entendis la lecture d'un long
ançois de Neufchâteau sur les causes des trouagitent le royaume. L'on en décréta l'impres- 'envoi aux quatre-vingt-trois départements. Ce réunit tout ce qu'on peut désirer : logique, îe, lumières, tout en un mot, excepté un point lentiel dans les circonstances actuelles, la se-
législateur doit être impassible comme la loi. Il Ta dit : « Il faudrait des dieux pour donner >îs aux hommes ». Et certes M. François de teau est bien éloigné de ce point de perfeclilosophe sentimental, il a écouté la voix de ur plutôt que celle de la raison; il n'a pas mbien cette sensibilité, toujours déplacée alors compromet la chose publique, le rendait crimij un moment où le peuple souffre et demande j cris un remède à ses maux; il a craint, pour re, de punir les coupables agitateurs qui déso- Prance, et n'a pas craint de laisser une nation exposée à des troubles funestes, avant-coureurs uerre civile peut-être.
Ton en juge d'après ce rapport, les mesures oumettra à la discussion de l'Assemblée seront 3t dilatoires ; on devrait craindre cependant de i longue patience du peuple. Si ses représentants t, il pourrait bien, lui, ne pas toujours tolérer. )rtation des prêtres en pays étranger me paraît seule mesure conforme d'abord à la justice et
ensuite à la saine politique d*une nation libre. Qu*od temporise tant qu*on voudra, Ton sera enfin forcé d'en venir là. Mais pourquoi ne pas prévenir les maux inévitables qui précéderont cet heureux moment? Pourquoi laisser le vaisseau de TËtat exposé à ces continuelles secousses? »
Le trouble dans Paris devient extrême, et ces discussions brûlantes contribuent encore à Taugmenter. Tout est prétexte à suspicion. Le peuple se méfie de la (]our, de l'Assemblée, de la garde nationale. Sur le conseil des Jacobins, il se forme en troupes armées de piques. Edmond mande à son père :
«i 28 mai 1792.
(( La garde du Roi n'est déjà plus qu'un corps de satellites entièrement dévoués aux volontés de leurs chefs, c'est-à-dire à la cause de l'aristocratie : une foule d'anecdotes confirmées par quelques soldats patriotes, qui en ont été chassés, ne prouvent que trop combien l'air de cette cour est corrupteiur et combien l'ombre du trône est faite pour étouffer dans les âmes communes et pusillanimes tout sentiment honnête et généreux. Les Parisiens prévoient, enfin, que les journées du 3 et du 6 octobre pourraient bien se renouveler. Les piques du faubourg de Gloire ne resteraient pas alors dans l'inaction. Plusieurs faits semblent présager quelques grands efforts de nos ennemis intérieurs. Paris est le centre de ralliement; les rues sont
Bines de personnages inconnus, mais particulièreentde prêtres réfractaires échappés de leurs départeents. L*on pense que la municipalité ne tardera pas prendre quelque grande mesure de police : au reste surveillance est extrême. Il paraît certain qu'on a isolu de travailler la garde nationale et les troupes 1 centre; il s'est glissé parmi elles une foule de maulis sujets qui lèveront le masque dès que le grand ur sera arrivé. Hier l'un d'eux, plus imprudent que s autres, s'avisa de crier dans les Tuileries au milieu un groupe : Vive le Roi! Vive la Reine! A bas VÀsmhlée nationale! On a eu toute la peine imaginable à arracher à la lanterne. Il a été conduit dans la maison B police correctionnelle.
« Que cette légère effervescence des esprits ne retarde î8 votre départ : encore une fois il n'y a d'exposés Paris que ceux qui veulent bien l'être. »
Au milieu de cette agitation, les dons patriotiques )ntinuaiçnt à affluer à l'Assemblée :
« Cette sainte fureur, qui marque bien l'esprit pulic, écrit une contemporaine, est tellement soutenue, u'il pleut de l'or, Je n'exagère pas. Hier, un Bordelais posé sur l'Autel de la Patrie 56 000 livres en espèces mnantes ; et tous les jours le bureau en est couvert*. » Edmond et John voulurent naturellement apporter, ax aussi, leur modeste obole, et ils déposèrent sur le
!• Journal d*une Bourgeoise.
bureau une somme de 100 livres, qui leur avait coûté 166 livres en papier. Ils furent admis aux honneurs de la séance et purent assister à la discussion de la loi sur les prêtres réfractaires ; cette fois on cédait à la pression publique et on proposait un décret qui frappait de déportation hors du royaume les prêtres insermentés ; on leur accordait un délai d*un mois pour se mettre en règle avec les lois :
c 20 mai i79S.
(( A la faveur de notre offrande patriotique, nous avons assisté à la séance où fut porté le décret d'expo^ tation contre les prêtres réfractaires et perturbateurs. C'est en grande partie à Téloquent Guadet que nous en devons la sage rédaction. Les Feuillants, au nom de la Constitution, proposaient, selon leur louaUe coutume, des moyens propres à retarder, à entraver Teffet de cette salutaire mesure, qui n'a, je crois, d'autre défaut que d'être venue un peu tard. Hais on a répondu à tous leurs vains sophismes et à leur pithos constitutionnel, par un passage du Contrai êûAil, et la victoire est demeurée aux patriotes.
K L'on nous avait placés dans le côté droit, au miheu des Ramond, des Genty, des Goujon» des Dufflilard, et nous fûmes pleinement à portée de voir coubien ces misérables sont infirmes d'esprit et comlNei leur méchanceté est profonde et réfléchie, t Quand k « cœur est perverti, a dit Bergasse, rarement laraiui
st droite et saine» car Tesprit n'est que l'esclave et interprète du cœur. » Pour se pénétrer de la vérité ;et adage, il n'y a qu'à entendre ces messieurs. » 'inquiétude grandissant dans les esprits, les bruits complots, de conspiration prenant plus de consiste, l'Assemblée se déclare permanente, l n'est question que de nouvelles menaçantes : la aicipalité de Neuilly envoie à l'Assemblée des coies blanches arrachées aux Suisses par des paysans ; gardes du Roi, dans des orgies, portent la santé de dé, de Bouille ; on assure qu'ils comptent dans leurs çs des réfractaires, dés officiers de Coblentz; le Coé autrichien s'agite ; Paris est plein de Coblenzistes :
« 50 mai 1792.
Les circonstances prennent, depuis hier, un catère très imposant, écrit Edmond. Une foule de s, plus graves les uns que les autres, ont déterniiné semblée à se déclarer permanente pendant l'espace iiuit jours, c'est-à-dire qu'il n'y aura point d'interition entre ses séances, vu que la chose publique en danger. Le public demande ardemment, et la lion en a même été faite à l'Assemblée, que la de du Roi soit licenciée. Les inculpations se multiînt contre elle ; la question a été ajournée ; le mitre de la guerre est venu proposer les plus vastes sures; elles ont été adoptées sans discussion. De nds événements se préparent.
« M. Pétion s*est rendu, avant-hier, chez le Roi. A son arrivée, Louis XVI a fait sortir tout le monde de sa chambre, et môme M. Roland de la Plâtrière, ministre de rintérieur. lis sont demeurés environ deux heures ensemble, et tout ce que Ton peut dire de cette conférence secrète, c'est qu'elle a été très échauffée, et que le Roi parlait très haut et d'une manière véhémente. Notre digne maire, qui ne sait pas flatter, et à qui l'on connaît une grande franchise, lui aura dit quelquesunes de ces bonnes véiités, telles qu'il aurait besoin don entendre souvent, et le gros Gapet se sera fâché tout rouge. Ces petites scènes n'altèrent point la modération de Pétion ; mais quoique sa douceur et sa tranquillité l'aient fait regarder par quelques aristocrates comme un bonhomme, ce bonhomme pourra bientôt leur développer son caractère et leur donner (lu fil à retordre. Au reste, une anecdote sûre, c'est que ces jours passés le Roi a été trouvé se promenant seul, à minuit, dans les allées des Tuileries, éloignées du château et près du Pont-Tournant. Il avait Pair fort agité ; on lui a demandé ce qu'il faisait là à Pheure qu'il était; il s'est troublé, enfin il a répondu qu'il prenait le frais. Note que les nuits dernières ont été très froides et pluvieuses. Ce fait et plusieurs autres rapprochements donnent beaucoup à penser. Le bruit se répand que, dans la séance du 28 au 29, PAssembléc a suspendu, pour un temps limité, Peffet du veto royal. Le faubourg de Gloire entoure Penceinte de PAs-
semblée de ses piques redoutables. Tout Paris est sous les armes. »
Le faubourg Saint-Marceau se présente à TAssemblée et est admis à défiler :
(( Six mille âmes, soldats, hommes, femmes, enfants, passèrent dans un ordre nouveau et tout à fait piquant. Les groupes de citoyens étaient coupés à diverses distances par trois ou quatre rangées de soldats, et tout cela marchait au bruit d un tambour qui battait une marche gaie et douce. Toutes les femmes avaient le bras droit levé; les hommes étaient armés de piques, de fourches, de tridents, de volants, mêlés aux baïonnettes des soldats. Les enfants avaient des sabres nus, et la salle retentissait des cris de : Vivre libre ou mourir 9 la Constitution ou la mort ; vive V Assemblée nationale; périssent les tyrans ; le Peuple français est libre; U n*y a plus qu'un maître j la loi; vive la loi, vive la Nation ! et cela durant une demi-heure. Le faubourg Saint-Antoine, en plus grand nombre, a répété le soir ce que j'avais vu et ce que je viens de vous raconter du faubourg Saint-Marceau ^ »
L'Assemblée cède à la pression populaire : elle décrète le licenciement de la garde du Roi, elle ordonne q[ue les postes des Tuileries seront remis à la garde nationale, et elle déclaré que ce décret se passera de sanction.
Le duc de Cossé-Brissac, commandant de la garde
i. Journal ttune Bourgeoise.
du Roi, est arrêté et conduit à Orléans pour y être jugé par la haute Cour.
Ces mesures appaisent Teffervescence populaire, le calme renaît, la satisfaction est générale, car tout le monde est convaincu que l'on vient d'échapper à de grands périls :
« Les dangers où nous avons été, écrit Mme X..., l'insolence des aristocrates qui annonçaient la contrerévolution et une pluie de sang, comme on annonce un orage bienfaisant, tout cela a dû irriter TLlre suprême, et je regarde tout ce qui vient d'arrivei comme autant de miracles de sa puissance et de ss bonté envers le peuple. »
La journée s'est passée dans un calme étonnant :
« Le peuple était debout. Son respect pour la loi ; fait des prodiges. Je me suis trouvée aux Tuileries, ai milieu de cinquante mille âmes, et la majestueuse agi tation où nous étions tous n'a pas causé le moindr désordre. On entendait partout : Respect i la lo obéissance à la loi*. »
La situation de la famille royale devenait époi vantable. Sous ses fenêtres, elle entendait hurli d'atroces invectives :
« Vous me voyez désolée, dit un jour la Reine à Di mouriez ; je n'ose pas me mettre à la fenêtre du ce du jardin. Hier au soir, pour prendre Tair, je me su