‹ Journal d'un journaliste au secretChapitre 13 sur 16 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

( Liberté de la presse. — Réponse aux plaisanteries des Débats à propos des lois de septembre. )

Il fallait à tout prix, au Journal de^ Débats , des lois impitoyables, des lois qui sauvassent l'ordre moral, et ôtassent la parole à la mauvaise presse. Le Journal des Débats a eu ces 1 iis ; elles sont telles, qu'attaquer le gouvernement à moin armée serait presque un moindre péril aujourd'hui , et un moindre crime , que d'imprimer ce qu'on pense de

lui. Si donc la presse ne dit plus ce qu'elle pense ; si elle est condamnée à s'occuper d'objets et d'hommes que le Journal des Débats méprise avec raison , cela n'est rien moins que plaisant.

Nous voudrions voir le Journal des Débats à notre place ; dans l'opposition contre un gouvernement qui, sous peine de mort ou de déportation, ne lui permettrait pas de laisser voir sa pensée; ou plutôt, nous avons cùnnu le Journal des Débats dans une situation presque semblable ; nous l'avons vu, sous la Restauration, censuré par les commis de M. de Villèle : il n'avait pas autant d'esprit qu'aujourd'hui. Et cependant, il faut rendre justice à qui elle appartient, la censure avouée de M. de Villèle était moins odieuse que le régime d'intimidation apporté par ces hommes, que le Morning-Chronicle appelle d'exécrables pédants. Nous aimons mieux un gouvernement qui s'arme d'un ciseau et vous censure hardiment par ses agents, que celui qui vous condamne à un suicide de chaque matin , en disant que vous êtes bien libre de vous faire eavoyer à Sinnamari , si vous avez des vérités à publier qui méritent ce grand sacrifice. .

Le Journal des Débats doit savoir, par sa propre histoire, jusqu'oil peut aller le ressentiment contre tout système intimidateur, qui ôte aux opinions la liberté de se produire. Nous ne devons pas être aujourd'hui plus risibles que le Journal des Débats ne l'était, il y a vingt ans, sous l'oppression impériale. La taciturnité forcée qui naît de l'oppression n est jamais plaisante. Pour se taire , on ne sent pas moins.

À M. DB CHÀTBÀITBRIAirr.

« Je me demande souvent avec tristesse à quoi auront servi des écrits tels que les vôtres, monsieur, tels que ceux des hommes les plus éminents de Topinion à laquelle j'appartiens moi-même, si de cet accord des plus hautes intelligences du pays dans la constante défense du droit de discussion, il n'était pas résulté enfin, pour la masse des esprits en France, un parti désormais pris de vouloir sous tous les régimes, d'exiger de tous les systèmes victorieux, quels qu'ils soient, la liberté de penser, de parler^ d'écrire , comme condition première de toute autorité légitimement exercée ? N'est-il pas vrai, monsieur, que lorsque vous demandiez, sous le dernier gouvernement, la plus entière liberté de discussion , ce n'était pas pour le service momentané que vos amis politiques en pouvaient tirer dans Topposition contre des adversaires devenus maîtres du pouvoir? Quelques-uns se servaient ainsi de la presse, qui Toat hien prouvé depuis ; mais vous, vous demandiez la liberté de discussion, comme le bien commun, Varm^ et la protec^ tion générale de toutes les idées vieilles ou jeunes. C'est là ce qui vous a mérité, monsieur, la reconnaissance et les respects des opinions auxquelles la révolution de juillet a ouvert une lice nouvelle. C'est pour cela que notre œuvre se rattache à la vôtre ; et lorsque nous citons vos écrits, c'est moins comme admirateurs du talent incomparable qui les a produits , que comme aspirant à continaer la même tâche, jeunes soldats d'une cause dont vous êtes le vétéran le plus glorieux.

Ce que vous avez voulu depuis 30 an^', monsieur, ce que je voudrais, s'il m'était permis de me nommer auprès de

vous , c'est d'assurer aux intérêts qui se partagent notrs belle France, une loi de combat plus humaine, plus civi*- Usée, plus fraternelle, plus concluante que la guerre civile, et il n*y a que la discussion qui peut détrôner la guerre civile.

Quand donc réweirons-naus à mettre en présence des idées à la place despartisy et Us intérêts légitimes et avouables à la plaae des déffuisements de Végcfis/tne et de la oupi^ dite? Quand verrons-nous s'opérer, par la persuasion et par la parole, les inévitables transactions quê le duel des partis et V effusion du sang amènent aussi par épuisement , mais trop tard pour les morts des deux camps, et trop souvent pour les blessés et les survivants? Gomme vous le dites douloureusement , il semble que bien des enseignements aient été perdus et qu'on ne sache plus en France ce quMl en coûte de se réfugier sous un despotisme qui promet si-* lence et repos. Il n'en faut pas moins continuer de parler, d'écrire , d'imprimer ; il faut quelquefois des ressources bien imprévues de la constance. Aussi , de tant de beaux exemples que vous avez donnés , monsieur , celui que j'ai le plus constamment sous les yeux est compris dans un mot : Persévérer.

Agréez , monsieur , les sentiments d'inaltérable affection avec lesquels je suis heureux de me dire. Votre plus dévoué serviteur,

A. Gàrrbl. )>

« Tous les gouvernements, depuis trente ans, ont eu cette haine malheureuse de la discussion ; tous ont cru qu'il était

impossible de faire les affaires en les discutant; que le plw visible attribut de la force c'était de n'être pas contredit.

nL Serons-nous donc toujours destinés à voir passer et se succéder aux affaires des hommes qui, en arrivant, renient leurs doctrines pour ne plus les retrouver que le lendemain d'une chute rendue coûteuse au pays par leur opiniâtreté? C'est à nous... à vouloir enfin que la liberté de la presse devienne une liberté sérieuse , et elle le sera si notre courage civique se montre à la moindre atteinte qui outrerait les rigueurs d'une législation déjà fort dure. Mais ce n'est pas tout de vouloir aujourd'hui cette liberté qui nous est utile, il faudra la fxmloir dans tous les temps pour nos adversaires comme pour nous , c'est-à-dire quand elle nous combattra. C'est ainsi que l'entendent, j'ose le dire, tous les écrivains qui se sont joints à moi pour repousser l'arrestation préventive. Nous avons tous pris cet engage^ ment d'honneur avec Vavenir^ qui nous appartient et nous éprouvera.y> A. CARRJiL(l).

(1) Procès du National au sujet des arrestations préventives pour délits de la presse. Plaidoyers de MM. Odilon Barrot, Charles Comte et Armand Carrel. Chez Paulin, éditeur, 1832.

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