LE PEUPLE
La Conciergerie.
Républicains, qu'appelez-vous le Peuple?
Qu'appelez-vous la Bourgeoisie?
Réponse :
c( La Bourgeoisie est l'ensemble des citoyens « qui, possédant des instruments de travail ou « un capital , peuvent, sans s'asservir, déve- « lopper leurs facultés et ne dépendent d'au- « trui que dans une certaine mesure.
c Le Peuple est l'ensemble des citoyens qui, « ne possédant pas les instruments de travail, « ne trouvent pas en eux-mêmes leurs moyens « de développement et dépendent d'autrui en € ce qui touche aux premières nécessités de la « vie. >
Cette réponse, vous n'en contesterez pas les termes, car je l'emprunte au plus célèbre, au plus convaincu de vos écrivains : à Louis Blanc (1).
C'est avec cette fausse définition que Ton a armé le peuple le 23 février et le 23 Juin ; c'est avec cette fausse définition que la République, n'étant pas encore montée jusqu'au faite , menaçait déjà de s' abîmer sous sa voûte.
Grave danger des fausses définitions qui per* pétuent un antagonisme funeste !
Quiconque maintiendra l'antagonisme sera dans les voies du passé et ne sera pas dans les voies de l'avenir, sera sur le chemin des révolutions et ne sera pas sur le chemin du progrès» préférera la tempête au port.
Contenir l'antagonisme est l'œuvre de la force; abolir l'antagonisme est le but que doit se proposer l'intelligence. La mienne ne s'en est jamais proposé d'autre.Tel a été pendant vingt ans le constant objet de tous mes efforts , de toutes mes études, de toutes mes méditations.
Mais, avant de préciser quelle étendue le
(1) Histoire de éiât ans. Conclusion, 5* Tolume.
mot Peuple occupe dans ma pensée , je dois commencer par montrer à quel point est erroné le sens que lui donne le vocabulaire républicain.
Le nombre des oisifs est déjà fort restreint; il tend constamment à se réduire. C'est là un fait incontestable et incontesté.
Si le nombre des oisifs est extrêmement limité» comprend ra-t-on oui ou non parmi la bourgeoisie le marchand et le négociant , le petit fabricant et le grand manufacturier, le commissionnaire, le courtier, le banquier, le médecin, le chirurgien, Tavooat?
Si on ne les comprend pas parmi la bourgeoisie, le mot bourgeoisie n'a plus qu'un sens; il signifie : oisiveté; si on les comprend parmi la bourgeoisie, la définition républicaine n'a plus de base et s'écroule.
Je vais le prouver.
Le nombre des marchands, des négociants, des fabricants , des manufacturiers , des banquiers, elc, qui possèdent par eux-mêmes des instruments de travail ou un capital suffisant, est l'exception, exception infiniment rare.
L'immense majorité est tributaire du crédit
qu'elle est parvenue à acquérir; elle ne vit que grâce à la confiance qu'elle a su inspirer. II n*en faut pas même excepter la plupart des banquiers, lesquels doivent pour le moins autant qu'il leur est dû. Marchands, négociants, fabricants, manufacturiers, banquiers, etc., dépendent donc essentiellement d'autrui. Dirat-on que beaucoup de médecins, de chirurgiens, d'avocats qui débutent ne sont pas, pour ce qui touche aux premières nécessités de la vie^ livrés à des perplexités tout aussi cruelles que l'ouvrier qui n'a pour subsister que le travail de ses mains et le salaire du jour ? Le client n'est-il pas, sous un autre nom, le même agent social que \e patron? Client ou patron, n'est-ce pas toujours le gousset d'où sort l'argent?
Maintenant , qu'appelle-t-on les premières nécessités de la vie? Les plus restreintes sontelles toujours les plus impérieuses et les moins faciles à satisfaire.
L'avocat sans cause, le médecin sans malade, l'écrivain sans éditeur, l'artiste sans acquéreur, trouvent-ils plus aisément crédit, pour remplacer leur habit troué, que l'arlisan sans ouvrage poi r acheter une blouse neuve ?
Les premiers ne souffrent-ils pas plus cruel*^ lement que le second dans la dignité de leur profession et dans l'intérêt de leur avenir?
Cette distinction entre la Bourgeoisie et le Peuple est donc fausse.
Pour chacun, l'instrument de travail, c'est le savoir qu'il a acquis; pour chacun, l'instrument de crédit, c'est la confiance qu'il inspire.
Dans toute profession, dans toute industrie, l'ouvrier qui s'est fait distinguer par son apti«tude impose la loi plutôt qu'il ne la reçoit ; il commande à son patron plus que son patron ne lui commande; son sort n'est donc pas plus précaire que celui du marchand et du fabricant qui vivent constamment entre deux crédits : le crédit qu'ils font et le crédit qu'on leur fait.
Distinguera-t-on les ouvriers en deux catégories? — Les ouvrierS'Oiivriers et les ouvriers^ bourgeois? Désignera-t-ou ainsi ceux qui, par leur aptitude et leur prévoyance, se sont affran^ chis de toute incertitude rigoureuse quant aux premières nécessités de la vieî.
Point de distinctions arbitraires, c'est assez déjà de celles qui existent entre les bons et les mauvais, les beaux et les laids, les instruits
et les ignorants, les économes et les prodigues, les laborieux et les paresseux, les intelligents et les obtus.
Au sein d'une société démocratiquement organisée^ bourgeoisie est un mot qu'il faut reléguer à rhistoire du passé ; il ne signifie plus rien ; il ne doit plus y avoir que ces deux expressions : — Peuple et Populace.
Toute matière ouvrée a ses déchets.
Tout liquide en fermentation a son écume.
L'eau la plus pure a sa vase.
Le vin le plus précieux a sa lie.
L'huile épurée a ses résidus.
Le métal a ses scories.
L'arbre a ses branches sèches.
La lumière enfin a son ombre.
C'est une loi universelle de la nature.
Ces deux expressions : — Peuple et Populace exclusivement admises, toute obscurité disparaît, l'horizon de l'avenir s'étend et s'éclâircit, le but marqué aux gouvernements se découvre et s'aperçoit distinctement. 11 n'existe plus de risques de s'égarer pour y atteindre.
Ce but se définit ainsi :
Faire que la proportion de la Populace rela-»
tivement au Peuple soit la plus faible possible.
Diminuer sans relâche la lie déposée au fond de cette immense coupe qui s'appelle :
« la société. »
Travailler constamment à restreindre la part du mal, de l'ignorance, de Timprévoyance et de la misère, ce qui équivaut à étendre la part du bien y du savoir, de la prévoyance et de Taisance.
Gouverner enfin le peuple comme on vanne le blé, comme on épure Thuile, comme on distille l'esprit, comme on raffine le sucre, comme on perfectionne l'industrie, comme on améliore les races.
D'accord sur le but, le débat ne portera plus que sur les moyens.
Un progrès conduit à un autre ; la nécessité fait naître l'invention, l'invention à son tour fait naître le perfectionnement.
Avant que JoufTroy, Fulton et Watt domptassent la vapeur, Salomon de Gaus en avait entrevu la force.
Le kilogramme de sucre de betteraves, qui ne coûte plus à fabriquer qup 50 centimes (et
ce n'est pas encore son dernier mot), coûtait 12 francs sous TEmpire.
Dans les industries qui ont les tissus pour objet, on a réduità Tétatde machine l'homme, la femme, Tenfant, mais un pas de plus, et les machines seront Téchelle qui aidera à relever de cet abaissement renfant,la femme, l'homme.
Je le pressens et je le prédis ; pour que j'eusse raison et pour que j'eusse le temps de jouir de mon triomphe, il suffirait d'un gouvernement judicieux qui sût attirer dans cette voied'explorations nouvelles le génie humain.
Je fais le raisonnement suivant :
Généralement les hommes qui se sont élevés le plus haut sont ceux qui ont pris leur élan de plus bas ; il y a longtemps que toutes les aristocraties seraient taries, si elles n'avaient su raviver leur cours en allant à point puiser à la source de la démocratie.
Politique, armée, marine, lettres, éloquence, sciences, arts, industrie, découvertes, inventions, perfectionnements , doivent assurément beaucoup plus à la démocratie qu'ils ne doivent à l'aristocratie.
J'en tire cette conclusion :
Par quelles conquêtes bien plus importantes encore la civilisation n'eût^elle pas reculé ses limites, si les gouvernements, pénétrés de la divinité de leur mission, s'étaient appliqués à l'envi à donner à la démocratie autant de facilités qu'ils se sont au contraire attachés à lui opposer des obstacles, espérant toujours que ces obstacles seraient invincibles.
Illusion ! ces obstacles , réputés invincibles, ont été ou seront tous successivement vaincus,.
Le jour où sont nées sur un point du globe l'imprimerie et la liberté de la presse, l'ère ancienne s'est fermée, l'ère nouvelle a'est ouverte.
L'ère ancienne, c'était le grand nombre gouverné par la force.
L'ère nouvelle, ce sera le grand nombre se gouvernant par l'intelligence.
Partout les Minorités tendent à s'effacer devant les Majorités.
Il importe donc de ne rien négliger pour que les majorités ne se rendent pas coupables vis à vis des minorités d'aucun des excès dont cellesci ont eu à souffrir sous la domination de celleslà. Ce serait de terribles représailles ! Le moyen
de les prévenir , c'est iie ne pas tarder d'une heure à s'adonner à la grande oeuvre de l'éducation, de rinstruction y de la moralisation, de l'amélioration du peuple.
Rien ne doit être épargné : ni l'argent» ni la peine» ni les primes, ni les récompenses.
Le Peuple doit être à la Populace ce qu'est-, en industrie, le net au brut, la matière ouvrée à la matière première; ce qu'est, en agriculture, la terre inculte au champ cultivé.
Ce sera dans l'avenir la honte de notre siècle et des siècles précédents, que de n'avoir pas su pousser plus loin Tart de tirer une plus grande quantité de peuple d'une si grande quantité de populace.
En fait d'art de gouverner, nous en sommes encore où en était l'art de moudre alors que le grain destiné è fabriquer le pain s'écrasait grossièrement entre deux pierres , alors que le son n'était pas séparé de la farine. Aujourd'hui, ce n'est plus seulement la farine qui est séparée du son, c'est la fécule qui est séparée de la farine.
Les meules, les moulins ont été inventés !
C'est à l'administration à rendre à la politique les mêmes services.
L*administration doit être à la politique ce que le chemin est au but, ce que le moteur est au véhicule, ce que Tapplication est à la science, ce que la solution est au problème.
Qui dédaigne l'administration fait une de ces deux choses : ou il essaye d'échapper au sentiment de son impuissance, ou il a le mépris du peuple.
Pour le peuple dont le bon sens est réfractaire aux subtilités des esprits faux, un gouvernement vaut ce que vaut son administration. Elle en est la forme visible et palpable.
Il â raison !
Peu lui importent les principes ; ce qui lui importe, ce sont les actes.
L'administration est au peuple ce que la mamelle est à l'enfant.
Un gouvernement dont l'administration est mauvaise ressemble à la mère ou à la nourrice dont la mamelle serait tarie.
Voilà ce qu'on s'obstine à ne pas vouloir comprendre dans ce pays où Sully , Colbert et Turgot ont jeté un éclat qui aurait dû empêcher qu'après eux on ne s'écartât de la route frayée par leur génie.
Mais, qu'est-il arrivé? Les gouvernements, oubliant leurs devoirs, les peuples se sont souvenus de leurs droits. Mauvais remède au mal ! Ce qui le prouve, c'est que jamais une révolution n'a valu une réforme.
Croire que le peuple peut et doit se gouverner est une aberration ; autant vaudrait prétendre que l'ombre doit éclairer ; mais ce qu'il faut, c'est que tout gouvernement soit uniquement institué dans l'intérêt du peuple.
On remarquera que je dis Peuple et non Pays ; ce qui est essentiellement différent. Le Pays, c'est le sol, le Peuple, c'est l'homme. On a vu beaucoup de souverains mesurer leur grandeur à l'étendue de territoire sur laquelle ils régnaient, compter le peuple pour rien et le territoire pour tout; mais on a vu peu dé rois s'inquiéter moins de reculer les limites du royaume que d'accroître le bonheur du peuple.
On dirait que l'humanité est construite de telle sorte qu'elle soit condamnée à marcher en sens contraire de ses destinées !
Après trente années de paix et soixante années de révolutions, l'époque est-elle enfin venue oh la grandeur des empires passera après
le bonheur des peuples , où l'on verra le gouvernement sous lequel le peuple sera le plus heureux, le plus éclairé; le plus robuste, devenir, malgré lui » conquérant pacifique, par le seul effet de la contagion du bien-être ?
Quand je plonge au fond des idées, je Tespfere et je le crois ; mais dès que j'étudie les hommes, — monarchiques ou républicains, — je ne le crois plus.
La forme des gouvernements change, le fond ne change pas ; sous des noms différents, c^est toujours ^arbitraire qui règne et l'ignorance qui gouverne.
11 n'en sera autrement que le jour où les séductions attachées à l'exercice du pouvoir en auront été toutes retranchées , où gouverner, ee sera se dévouer, parce qu'il y aura beaucoup à risquer et rien à gagner.
Alors seulement on verra disparaître cet antagcmisme qui allume les révokitions oo^ime du choc du silex contre le fer jaillit rétiooeHe ; il n'y aura plus de classes; il n'y atira plus deux noms pour distinguer le peuple et la feourgeoiâe:; il «'y a«ra plua^qœ le peufde
— w — moins sa lie, lie dont la proportion tendra coih stamment a dçcroitre.
Que dirait-on d'un vigneron qui , dès qu'il aurait séparé le vin du marc ^ mêlerait ensuite le marc dans le vin ? — On dirait, assurément, qu^il est insensé. Eh bien I n'est-ce pas ce que fait sans cesse le gouvernement» quand il jette de la société dans le bagne et rejette du bagne dans la société cette multitude de malfaiteurs et de criniinels , trop heureux d'avoir une occa* sion de se mettre aux gages d'un parti, et de s'apposter derrière une barricade?
Gomment le peuple ne se dépraverait»il pas au contact journalier de tant de professeurs émérites de perversité, que dégorgent annuellement les prisons, ces universités du crime?
La société récolte ce qu'elle sème : elle sème à tort et a travers les peines surannées ; elle récolte les haines aguerries; C'est un marais ; la stagnation est à la surface , mais au fond est la décomposition exhalant des miasmes pesti*lentiels.
J'écris ces réflexions, je pourrais dire ces observations , en ayant là sous les yeux des centaines de détenus, dont quelques-uns ^r sans
doute» appartiennent aux rangs du peuple, dont la plupart, assurément, grossissaient hier le flot impur de la populace.
Attitude, visages, accentSi discours ; tout le prouve.
Mon regard se porte-t-il sur eux , aussitôt il s'en détourne ; s'en est-il détourné, aussitôt il s'y reporte. Ainsi , quand on poursuit un problème difficile à résoudre , l'esprit s'en éloigne pour y revenir , il y revient pour s'en éloigner.
Je me demande :
Pour tous ces hommes du peuple qu'a-t-on fait?
Qu'a-t-on fait pour rendre les bons meilleurs?
Qu'a-t*on fait pour rendre moins mauvais les mauvais?
Qu'a-t-on fait pour détourner du mal et diriger vers le bien l'activité de ces intelligences ?
Une instruction saine et judicieuse a- t-elle dardé sur eux ses rayons bienfaisants?
Non; on a trouvé que c'eût été dépenser trop d'açgçnt que de dépenser annuellement 35 mil-
lions de francs pour Tinstruction de 35 millions d'hommes , et Ton n'a pas trouvé que ce fût dépenser trop d'argent que de dépenser 365 millions par an , pour entretenir une armée sans but, à une époque où la guerre des tarifs a succédé à la guerre des frontières!
Républicains , vous avez aujourd'hui le pouvoir ; vous vous en êtes emparés au nom du peuple ; il me tarde de voir ce que vous saurez faire pour lui. Je l'aimais trop*pour le flatter ; ne Tauriez-vous tant flatté que parce que vous Taimiez peu? Vous lui avez prodigué les droits, cela est vrai ; mais ne vous abusez point ; c'est une issue par laquelle vous n'échapperez point à la nécessité d'accomplir les devoirs qui vous attendent comme la juste expiation de vôtre ^présomption.
lES COHSPIBATEURS.
La Gouciergerie..