‹ Journal d'un journaliste au secretChapitre 6 sur 16 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

(Lyon en état de siège en 1834 )

Pour ménager le sang du soldat, on défend à

qui que ce soit, dans une ville de deux cent mille âmes, de sortir de chez soi jusqu'à ce que les six ou sept cents insurgés aient été tous pris ou tués. Si un homme, une femme, entr'ouvrent une fenêtre, insurgés ou non, on fait feu dessus. Les portes une fois fermées, on n'en sortira sous aucun prétexte, pas même pour aller chercher à manger, pour aller puiser de Teau à la Saône ou au Rhône.

Dans ces jours-là, l'habitant ne doit avoir ni faim ni soif, le soldat est pourvu de tout en abondance, et la sûreté du soldat veut qu'on tue sur place quiconque aura paru dans une rue pour aller chercher à manger ou à boire, non pour lui peut-être, mais pour une femme ou de jeunes enfants. Si les insurgés se sont établis sur le toit d'une maison, tant pis pour les habitants, fussent-ils les meilleurs amis du gouvernement. On ne peut pas envoyer le soldat se battre corps à corps avec les insurgés ; il est plus simple d'écraser la maison sous le poids des bombes, de l'incendier avec des

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obus, et si, par miracle, elle résiste, d'y attaclier le pétard, et d'enterrer deux ou trois familles sous ses ruines, le tout pour ménager le sang du soldat.

Voilà comme on a traité Lyon. Et combien il s'en faut que le tableau de ces horribles traitements soit complet ! Tout a été excusé dans des relations semi-officielles par cette grande nécessité de ménager le sang du soldat. Cela prouve que quand on gouverne par une armée, il faut aussi gouverner pour elle. Mais la question que nous soulevons ici mérite qu'on y réfléchisse, et pour ne parler que des moyens légaux de mettre fin à un état de choses si injurieux pour la nation qui le supporte, c'est aux électeurs, dironsnous, presque tous grands propriétaires, négociants, chefs de familles, de considérer s'il est bien de leur intérêt de soutenir de leurs votes un système qui a besoin de livrer de temps en temps des batailles à ce qu'il appelle Tanarchie, et qui explique ensuite tous les sacrifices faits à la nécessité de vaincre, en disant qu'il fallait bien bombarder quelques maisons, enterrer, brûler, faire sauter quelques familles, le tout pour ménager le sang du soldat.

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