CHAPITRE VI
Un projet. — Voyage dans les prairies. — Une nuit sons les tropiques. — Causeries dans les bois, — Lavaca. — La fin d'un habit. — Un juif qui n'en a pas l'air. — Collecte. — Natchez. — Crevasses. — Une course à la rivière Jaune. — Betour au Texas. — Une mort triste. — L'avenir du missionnaire. — Un voyage prosaïque. — Un dîner difficile à prendre. — Une nuit affreuse. — Tôte-à-iête avec des panthères. — Arrivée à San-Antonio.
Nous conçûmes, l'abbé Dubuis et moi, un projet vaste et hardi, qui eût été au-dessus de nos forces et de nos moyens, avec moins de confiance en Dieu et en nous-mêmes. Notre chapelle, on le sait, était trop petite , et si misérable , qu'elle ne nous défendait ni contre la pluie, ni contre le soleil, ni contre les serpents : parfois même , les animaux y entraient pour se mettre à l'abri de l'intempérie des saisons : nous résolûmes donc de bâtir une église. Je fis un plan, un dessin, des calculs minutieux et complets. Ce projet, difficile à exécuter à cause de notre manque absolu d'argent, était une nécessité pour la colonie, et devait lui donner une grande importance. L'ambition de nos colons fut éveillée par nos explications, mais ils ne pouvaient guère prêter que leurs bras et fournir quelques matériaux; les plus aisés promirent d'ajouter
quelque argent. Toutes choses évaluées, nous reconnûmes qu'il nous faudrait trois à quatre mille francs pour la main-d'œuvre. Je pris le parti de les chercher, dussé-je courir tous les États-Unis.
Je songeai aux familles créoles de la Louisiane et à quelques personnes que j'y connaissais. Je comptais faire quelque sensation, apportant des nouvelles fraîches et authentiques d'un pays dont on racontait tant de choses singulières, et j'espérais que l'intérêt, excité par mes récits, se traduirait en argent. Mon ami Charles, qui voulait établir un magasin à Gastroville, comptait se rendre à la Nouvelle-Orléans pour faire des achats ; c'était une aimable compagnie qui devait adoucir singulièrement les rigueurs de la vie que j'allais mener dans cette pieuse expédition.
Nous devions voyager à cheval, à travers de vastes prairies inhabitées, sans boussole et sans guide, risquant de nous égarer, et cette crainte n'était malheureusement pas chimérique. Bien des colons voyageant pour affaires, ou à la recherche de leurs bestiaux, n'avaient plus trouvé leur chemin, et, exténués de soif et de fatigue, s'étaient reposés au pied d'un arbre où la mort les avait pris. Nouspouvions encore être scalpés par les Indiens. Nous n'avions guère à compter sur le gibier, et il fallait transporter de grosses provisions ; nous n'étions pas sûrs de trouver de l'eau tous les jours, et je me munis d'un morceau de sel citrique, pour me frotter la langue quand la soif deviendrait insupportable. J'allais goûter les aventures plus ou moins poétiques de la vie nomade, de la vie de campement :
par la petite expérience que j'en avais déjà faite, elle ne me souriait pas du tout, je l'avouerai.
Des deux chevaux que nous emmenions, l'un nous fut prêté, l'autre vendu 22 piastres (environ 118 fr.) ; le mien avait appartenu à un Comanche, ainsi que le prouvaient ses oreilles coupées en forme de V; il était très-fougueux. Un soir, nous dîmes adieu à l'abbé Dubuis et partîmes ; Charles, gai comme d'habitude, moi attentif aux caprices de mon indocile monture. Nous allâmes camper dans le chaparal de la Léona. Les chevaux furent dessellés et attachés à des mesquites, autour desquels croissait une herbe abondante; les selles nous servirent d'oreillers. Installés à quelque distance des arbres, pour être moins exposés aux tarentules et aux scorpions, nous nous étendîmes sur l'herbe, enveloppés de nos couvertures.
La nuit était fort belle, ce beau ciel des tropiques faisait descendre de ses millions d'étoiles une lumière pâle et douce ; aucun nuage ne grisonnait sur ce dôme immense, d'un bleu pur et foncé, parsemé de paillettes d'or; unebrise légère, apportant la fraîcheur, courait dans le feuillage et nous berçait de ses murmures. J'avais lu, dans un poëte moderne, qu'il était beau de dormir, au sein d'une nuit tropicale, dans un air tiède et embaumé, avec un tapis de verdure pour matelas, un firmament étoilé pour ciel de Ht, et plongé dans l'enivrement d'une admirable nature et dans la molle splendeur des rêves. Certainement, l'air était doux, la nuit majestueuse, le ciel scintillait; mais c'est le tapis qui était affreusement dur! Les cailloux
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nj manquaient point, et l'herbe ne les recouvrait pas d'une couche si épaisse, que les aspérités ne fissent sentir leurs pointes. Je ne trouvai aucune position qui ne fût une douleur. Je restai forcément trèséveillé, et peu disposé à rêver, mais les insectes étaient encore plus éveillés que moi ; ils m'avaient pris pour théâtre de leurs ébats nocturnes ; ils découvraient de tous côtés des passages, pour s'introduire sous mes habits, et, de joie d'y être parvenus, ils me piquaient horriblement, allaient, venaient, couraient, s'arrêtaient pour me piquer encore. D'autres bêtes, plus grosses, rôdaient aux alentours ; les coyotes aboyaient, les loups hurlaient, les panthères et les chats -tigres miaulaient. Je savais que ces animaux n'attaquent l'homme qu'affamés, qu'en général ils en ont peur ; néanmoins, malgré leur apparente timidité, ils sont très- capricieux, et le son de leur voix a toujours été une musique fort désagréable pour mes oreilles. J'avais beau rassembler dans ma mémoire tous les exemples et toutes les preuves possibles de leur innocence, ces preuves, quelque rassurantes qu'elles fussent, ne me rassuraient pas et n'empêchaient pas mon cœur de battre plus vite que de coutume. Aûn que rien ne manquât, la rosée de la nuit me refroidit, et, comme nous n'avions pas allumé de feu, de crainte d'attirer les Indiens, l'humidité me gagna et j'eus des frissons continuels. Tout cela était d'un prosaïsme désolant. J'en conclus que le poëte qui vantait les délices d'une nuit pareille y songeait dans un fauteuil et dormait dans un bon lit. Charles dormait aussi, néanmoins :
AU TEXAS Eï AU MEXIQUE. 151
son sommeil était même profond et bruyant comme une machine à haute pression.
Nous nous levâmes a\antraube ; il n'y avait pas de mérite cette fois-là à être matinal. Nous nous dirigions vers Lavaca, sur le golfe du Mexique, d'oîi un bateau à vapeur devait nous transporter à Galveston. Nous traversâmes à gué le San-Antonio, derrière la mission de San-José ; puis, un chaparal épais, qui aboutissait à un bois de mesquites d'une grosseur énorme. Il n'était pas dix heures que la chaleur, déjà accablante, nous força de nous arrêter. Les chevaux furent dessellés, les couvertures étendues à l'ombre des grands arbres. Je lus mon bréviaire, et Charles, pour s'occuper, alluma un grand feu : ce feu était loin de nous être nécessaire ; mais un beau feu, dans les solitudes, réjouit tellement le cœur du voyageur, qu'on peut se donner sans raison ce plaisir innocent. Nous prîmes un repas qui n'était pas plus un déjeuner qu'un dîner et qui fut très-frugal, car la chaleur, à défaut même de tempérance, rend sobre. Après le repas, les pipes s'allumèrent, et, en regardant la fumée s'élever dans les airs en légers nuages, nous parlions ensemble du passé, qui n'était plus pour nous que le souvenir d'un beau songe, d'un rêve aimé, dans lequel paraissaient comme dans un lointain brumeux le pays oîi fut notre berceau, la vieille église où, enfants, nous allions prier, les tilleuls centenaires qui nous virent folâtrer, la mère tant aimée, qui nous berçait en murmurant un chant d'amour^ les amis d'enfance, âge doré oîi tout est bonheur : douces ré-
miniscences qui devenaient cruelles, en attristant le présent de leur reflet. Nous causions peu de l'avenir : à chaque jour suffit sa peine, et le délabrement de ma santé, l'épuisement de mes forces raccourcissaient mon horizon, d'une façon lugubre : je le voyais se couvrir de nuages sombres et menaçants. Je fermais les yeux, pour ne pas voir devant moi, et je ne parlais que du moment actuel, de ce voyage qui n'était pas très-agréable, mais qui promettait du nouveau, et de quelques-uns de ces événements imprévus qui occupent et empêchent de penser. Lorsque Dieu abandonne le missionnaire à sa propre faiblesse pour l'éprouver, une distraction est un bonheur.
Beaucoup de chrétiens de France s^'imaginent que Dieu nous verse continueUement des torrents de grâces fortifiantes, qui nous surhumanisent, pour ainsi dire, etnous rendent insensibles aux souffrances de la terre ; ils s'imaginent qu'à chaque prière que portent vers son trône nos douleurs physiques ou morales, il fait descendre un ange qui sèche nos larmes secrètes et nous rempht de joie et d'énergie. Hélas 1 le missionnaire est aussi faible qu'un autre homme : il souffre autant, et, si Dieu le console, ce n'est pas par une faveur spéciale, mais par cette bonté infinie, qui s'étend à tous les humbles esprits prosternés à ses pieds. Pour nous, comme pour tous les chrétiens, le ciel n'est pas un don, c'est une récompense : pour l'obtenir, il faut travailler et souffrir. Si le bonheur et la joie étaient les compagnons du prêtre dans les missions, où seraient ses mérites ? Si notre
âme était novice dans la vie des épreuves, si nous n'étions pas nous-mêmes abreuvés d'amertume, comment pourrions-nous aimer et consoler les malheureux, si notre cœur était insensible et vide de sentiments affectueux? Chacun se fait un prêtre à sa façon et critique celui qui n'est pas modelé sur cet idéal... Pauvre humanité!
Vers quatre heures de l'après-midi, nous poursuivîmes notre route. Arrivés près d'un rancho mexicain, nous avions grand'soif et nous demandâmes du lait. Il y en avait ; mais la fermière l'avait déjà mêlé avec du son, pour le donner aux pourceaux. Nous en prélevâmes quelques gorgées sur la part des cochons, tant nous étions altérés. Le Cibolo passe près de ce rancho ; mais son lit est généralement à sec, en cet endroit; l'eau coule sous terre et ne reparaît qu'un peu plus loin.
Le soir, nous campâmes dans une prairie clair-seméede mesquites. Pour empêcher les insectes de me tourmenter comme la nuit précédente, je m'enveloppai soigneusement la tête et les oreilles d'un mouchoir, je me roulai dans ma couverture, et, n'entendant plus aucun bruit, je dormis assez bien. Le surlendemain , nous n'en pouvions plus; le trot des chevaux nous a^^ait rompus, et cependant nous voulions forcer la marche pour atteindre une ferme éloignée où nous pourrions passer la nuit. Nous étions séparés de cette ferme par une longue prairie sans ombre ; le soleil tombait d'aplomb sur nos têtes; la peau de ma figure toute brûlée s'enlevait par larges plaques. Vers
le soir, nos chevaux étaient vaincus par la fatigue ; le mien lui-même avait perdu sa première ardeur, et traînait péniblement sesjambes mal assurées. Nousmîmes pied à terre pour soulager nos montures et les soutenir.
Nous marchions ainsi depuis une heure, lorsque j'entendis Charles pousser tout à coup un cri de terreur. Il était à quelques pas devant moi, immobile , comme fasciné par un gros serpent à sonnettes, qui se dressait à quelques pas de lui. Plus habitué que lui à de pareilles rencontres, j'allai au-devant du reptile, en faisant siffler ma cravache. Le serpent disparut à droite de la route.
Je souffrais horriblement de la soif; n'ayant rien pour me désaltérer, je m'étendis sur l'herbe, et me mis à sucer les goutelettes que la rosée avait déposées sur les feuilles ; mais elles étaient à peine humides. Je remontai à cheval, le gosier en feu, la poitrine brûlante. Charles s'était réconforté depuis sa rencontre avec le serpent : nous mîmes à contribution toute notre bonne humeur pour passer le temps. Enfin, à minuit, nous étions à la ferme; un bon repas, un toit, un lit, trois choses excellentes que nous fûmes ravis de retrouver, nous firent le plus grand bien.
La journée suivante nous ramena en des pays plus civilisés. D'abord, nous passâmes à Goliad, petite ville américaine, située près d'un ancien presidio mexicain, appelé la Bahia. La Bahia , bâtie sur une chaîne de belles collines, a été très-peuplée; mais les Texiens , pendant la guerre de l'Indépendance, en ont fait une vaste ruine. Tout ce pays est très-fertile,
le maïs très-abondant; de magnifiques pâturages nourrissent de beaux troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux. Nous passâmes ensuite le Coleto, qui traverse une grande prairie et environne ses rives, comme tous les cours d'eau du Texas , d'une épaisse bordure d'arbres vigoureux et élevés, quelquefois si serrés et si entremêlés de lianes, de fougères et d'arbustes, que ni homme ni bête ne sau« raient y trouver un passage.
Le soir , nous arrivâmes à Victoria ; cette ville deviendra florissante, grâce à sa position sur le Colorado, qui, de là jusqu'à la mer, est très-souvent navigable. Nous logeâmes la nuit chez lepère Fitz-Gérald, jeune prêtre irlandais, plein de santé et de talents, quej'avais connu à Galveston et qui desservait la cure de Victoria. Nous n'avions plus que trente-deux milles à parcourir jusqu'à Lavaca, et, comme aux environs de cette ville il n'y a pas de pâturage, nous laissâmes nos chevaux à Victoria , avec l'intention de les reprendre au retour. Nous louâmes à un Français une petite voiture, et nous nous mîmes en route le soir môme.
Je fus frappé, sur le chemin de Lavaca, des ondulations singulières de la plaine. On eût dit une véritable mer de sable ; les plis du terrain figuraient à s'y tromper les petites vagues du flux et du reflux , longues, molles et égales. Je serais porté à croire que ||||É|olfe du Mexique s'avançait autrefois jusque-là, et que les flots ont été , d'un coup de baguette, changés en sable, si je n'avais déjà rencontré à peu près le
même phénomène dans la plaine de la Leona, à cent cinquante lieues de la mer, Lavaca n'a qu'un hôtel et quelques maisons en planches, assises sur le sable de la plage. C'est là que débarquèrent les familles allemandes qui vinrent former nos colonies ; on les jetait à terre, sans leur donner ni abri, ni provisions, ni moyens de transport; aussi, beaucoup moururent de faim, de misère et de chaleur. L'aspect de ces quelques maisonnettes, éparses ça et là, est aussi triste que misérable.
Nous ne pouvions nous embarquer, le bateau à vapeur n'étant pas arrivé. Notre unique passe-temps fut la pêche à la lig ne, et encore, il nous était impossible de nous livrer à cette agréable occupation durant la chaleur étouffante du jour. Le manque de verdure et d'ombre nous interdisait aussi la promenade. Nous résolûmes de dormir le jour et de veiller la nuit; mais des milliers de maringouins, auxquels nous n'avions pas songé, nous obligèrent à modifler ce projet. Une nuit, ne pouvant dormir, j'allai me baigner dans la baie. A peine étais-je dans l'eau, que , grâce au clair de lune, je vis arriver de mon côté un énorme requin; je me sauvai à grande vitesse. Les requins sont très-nombreux et très-voraces dans le golfe du Mexique; j'avais entendu raconter des histoires tragiques arrivées sur ces plages, et je craignais de devenir un héros de légende.
Enfin, nous nous embarquâmes, et vingt-quatre heures après, nous arrivions à Galveston. Notre bon évêque était absent. Je portais depuis quatre ans une
redingote noire de coton ; le soleil et la pluie l'avaient rendue multicolore ; le temps et Tusage en avaient fait une guenille ; mon pantalon était en harmonie avec la redingote ; mon chapeau n'avait ni forme ni couleur. Les habitués de l'évêché m'assurèrent que je ne pouvais aller à la Nouvelle-Orléans, avec un pareil costume : un d'eux me prêta un habit, et j'allai au couvent prier les dames Ursulines de raccommoder le mien. Les bonnes religieuses crurent ne pouvoir mieux faire que d'y mettre des manches neuves, et par conséquent noires, qui juraient tellement avec le reste de l'habit, que j'étais réellement ridicule dans un pays civilisé. Mais le mal est quelquefois bon à quelque chose : les habitués de l'évêché se cotisèrent entre eux, et me firent cadeau d'une redingote neuve. C'était là un luxe dont j'avais perdu l'habitude.
Nous nous embarquons de nouveau, et, deux jours après, nous débarquions à la Nouvelle-Orléans. La grande cité du Sud était alors en proie à trois fléaux : le choléra, la fièvre jaune, l'inondation. Le Mississipi avait rompu sa digue au-dessus du faubourg La Fayette et coulait dans les rues. Presque partout, on allait, de l'un chez l'autre, en bateau, ce qui devait rendre plus longues et plus difficiles les visites que j'^avaisà faire pour ma quête. Par surcroît, plusieurs autres quêtes venaient d'être faites, et le commerce allait fort mal. Le pieux et généreux archevêque, en m'accordant la permission de quêter, me dit : ce Si vous pouvez obtenir vingt-cinq piastres, vous ferez bien de vous en servir pour retourner au Texas. »
Mais je n'étais pas venu de si loin pour me décourager si vite, et, plein de confiance en Dieu, je commençai ma quête. Dès le premier jour, je reçus vingt piastres d'un catholique irlandais; pendant les jours suivants, je recueillis environ dix piastres quotidiennement. Un tailleur juif, à qui j'avais commandé un pantalon, me fit causer de ma mission tout en prenant ma mesure. Après une conversation d'une demiheure, il me fit cadeau d'un habillement complet pour moi et de cinq piastres pour ma future église, trait de générosité qui a laissé dans mon cœur une profonde reconnaissance. Je ne pus cependant avancer beaucoup mon œuvre, car j'étais souvent employé au service des cholériques- Je résolus de quitter la Nouvelle-Orléans aussitôt que possible.
A la première occasion, je me rendis dans les bourgades qui bordent le Mississipi, comptant plus sur les riches planteurs que sur les négociants de la ville. J'allai à Donaldsonville, sur la rive droite du fleuve, à quatre-vingts milles de la Nouvelle-Orléans. Le curé se chargea de ma collecte, et il réunit en quelques jours une petite somme, à laquelle il ajouta des ornements d'église. Je remontai ensuite à cheval le bayou (rivière) la Fourche jusqu'à Thibaudeauville^ trente milles environ plus loin. La route est bordée d'une suite non interrompue de plantations de sucre et de maïs ; de magnifiques habitations rouges, blanches et vertes, ornées et couvertes d'arbres, de plantes tropicales, de rosiers en fleur et d'althéas. Au fond se voit rinterminable cordon des forêts qui longent partout
les bords du fleuve. Je rencontrai sur mon chemin une crevasse. C'est le nom qu'on donne aux ouvertures que le Mississipi et ses affluents pratiquent dans leurs digues, et par lesquelles les eaux s'échappent pour dévaster les campagnes. Je vis une multitude de nègres enfoncés dans l'eau boueuse jusqu'à m.i-corps : ils s'efforçaient de boucher la crevasse avec des fascines 5 des branches et une sorte d'étoupe végétale, provenant d'une plante parasite, nommée barbe d'Espagnol^ qui pend aux arbres par longs filaments, qui en absorbe le suc au point de les faire périr, et qui, séchée, sert à rembourrer les matelas.
Thibaudeauville est moins une ville qu'un jardin, tant les catalpas, les magnolias, les platanes, les pins couvrent et cachent les maisons. Le curé, jeune Français, construisait une belle et vaste église, et, plus heureux que nous, qui ne savions pas encore si nous pourrions commencer la nôtre, il avait presque achevé la sienne. Quoique tout son argent fût absorbé par cette grande entreprise, il me fit quelques cadeaux précieux. Une dame juive, qui venait d'acheter une robe de soie pour le bal, ayant entendu parler de notre pauvre mission, m'apporta cette robe, pour que j'en fisse des ornements d'église ; j'en tirai deux belles chasubles blanches. Décidément, les juifs sont moins juifs qu'on ne croit. Bel exemple pour les catholiques de voir une dame juive se priver d'un amusement, afin d'aider un prêtre catholique dans son œuvre de charité !
J'allai ensuite à Natchez, petite ville bâtie sur un
plateau élevé : à ses pieds, elle regarde les sinuosités majestueuses du Mississipi, et sa vue s'étend sur les immenses et monotones forêts de la Louisiane. Les maisons sont en briques et ont l'air triste. Les rues sont larges, à angle droit, et ombragées de jeunes arbres. Le plus beau monument de la ville est l'église, qui a déjà, quoique récente, éprouvé des fortunes diverses. Sur la garantie des souscriptions signées par les plus riches habitants, qui voyaient dans l'édifice un embellissement pour leur ville, elle s'éleva rapidement; mais les souscripteurs ne payèrent qu'en partie, et il fallut, pour l'extinction des dettes, vendre Téghse aux enchères. Heureusement, le père Raho, vicaire général, parcourut en quêteur la Louisiane et le Mexique : il n'eut pas de peine à se procurer de la sorte l'argent nécessaire au rachat de l'église, qui fut rendue au culte. Cet exemple était bien propre à m'encourager. L'évêque de Natchez était encore à Rome, 011 il fut poignardé en 1848 ou 1849. Son vicaire général me reçut à bras ouverts : je l'avais connu lorsqu'il était président du séminaire de Saint- Louis; comme l'abbé Dubuis, c'était un cœur d'or dans un corps de fer. Je m'étais vivement attaché à lui, et il conservait de moi un bienveillant souvenir. Je visitai quelques familles catholiques, et j'en tirai quelque chose.
Dans une de mes tournées aux environs, je vis campé dans un bois un petit reste delà fameuse tribu des Natchez. Rien n'est plus misérable que leur aspect, rien n'est moins intéressant ; aucune trace de
leur gloire passée, si tant est qu'ils aient eu une autre gloire que celle d'avoir été chantés par M. de Chateaubriand.
Quand je partis, le bon père Raho, quoique fort pauvre lui-même, emprunta de l'argent pour m'acheter des chemises et des souliers ; car je commençais à n'en plus avoir.
Je m'embarquai pour descendre le fleuve jusqu'à Bâton-Rouge. Le bateau sur lequel j'étais sombra au moment de partir ; j 'eus le temps de sauter sur la rive, avant l'accident. Heureusement, personne ne se noya, et nous en fûmes quittes pour attendre le passage d'un autre bateau à vapeur. C'est à Bâton- Rouge, que la législature de la Louisiane tient ses séances, dans un immense palais gothico-américain de fer, de marbre et de granit. Là aussi se trouve une de ces pénitenceries^ dont madame la contesse Merlin a longuement parlé dans ses Lettres sur la Havane. Le curé me reçut de la façon la plus cordiale : c'était un Français, très-savant en histoire naturelle et possesseur de belles collections d'animaux et de plantes ; sa science était souvent utile aux habitants. Pendant mon séjour, le feu prit tout à coup en plein champ, sur une surface de quelques mètres; on crut que c'était le signe avant-coureur d'une éruption volcanique : on courut chez le curé lui demander conseil. Il se fit apporter une pelletée de cette terre enflammée, et reconnut la présence de beaucoup de phosphore et d'ammoniaque ; il attribua le phénomène au voisinage d'un cimetière et d'une fosse d'aisan-
ces ; la ville fat rassurée. Un dimanche, je pus prêcher sur ma mission, devant une petite assemblée, et, quoique en été les planteurs n'aient pas encore recueilli les bénéfices de la récolte, je reçus trois ou quatre cents francs ; le curé y ajouta quelques beaux ornements d'antel, et, en partant, je bénis dans mon cœur cette ville si charitable.
Je traversai le Mississipi pour aller à West-Bâton- Rouge ; je rencontrai sur ma route une autre crevasse fort large. Ces crevasses forment des marais, souvent profonds et dangereux. Celle-ci était attribuée, le croirait-on, à de simples écrevisses. Il est vrai qu'en cet endroit les écrevisses sont innombrables ; cependant, plus je comparais la cause à l'effet, moins je trouvais le mot de Ténigme. Voici l'explication que me donna un jeune créole qui se trouvait avec moi : les écrevisses font dans la terre des trous en forme de tubes, qui, prolongés, transpercent les digues; il en sort un mince filet d'eau, que la force de la rivière élargit peu à peu. Si deux de ces trous sont très-rapprochés, l'eau, en rongeant leurs bords, finit par les confondre en un seul, et le filet, devenu plus gros et plus puissant, élargissant son étroit canal, gagnant de proche en proche les autres trous d'écrevisses, détruit la digue et forme une rivière qui inonde la plaine. Dans le jour, les nègres s'occupent à détruire les nids d'écrevisses; aussi, ces accidents arrivent-ils d'ordinaire pendant la nuit. Mais la crevasse, dont je parle ici, était si large et si profonde, qu'on fut obligé d'attendre, pour la réparer, que les eaux du fleuve fussent
moins élevées. Ne pouvant la traverser à cheval, nous prîmes un bateau et j'allai dans, la famille de mon jeune créole^qui me reçut avec beaucoup de bonté et de grâce, et qui grossit encore de ses dons la somme que j'avais déjà recueillie.
Cette somme s'élevait à deux cents piastres, et je n'avais pas à me plaindre du succès de mon entreprise j quand diverses circonstances m'empêchèrent de la poursuivre. Le curé de Donaldsonville, où j'arrivai le 4 juillet, anniversaire de l'indépendance des États- Unis, avait été invité par ses paroissiens à prononcer un discours solennel. Gomme ce choix était un honneur, il l'avait accepté et était lié par cet engagement. Au moment où il se rendait à rassemblée, on vint le chercher en toute hâte pour aller administrer, à la rivière Jaune, des malades qui mouraient du choléra : le discours devait durer au moins deux heures; impossible donc de se rendre ce jour-là à la rivière Jaune, éloignée de trente-cinq milles, car il était près de cinq heures du soir. Cependant on ne pouvait abandonner ces pauvres moribonds. Le curé me pria de le remplacer auprès d'eux et je dus ne pas refuser. Comme le temps était à la pluie et que les chemins, qui m'étaient inconnus, formaient des marécages, le curé me prêta Zéphir^ son cheval favori, animal rapide et agile qui sautait par-dessus les clôtures, quand la porte était fermée; il me donna un nègre pour guide, et pour compagnon un artilleur de la garde nationale.
Nous passâmes, vers cinq heures du soir, le Mississipi, dans un bateau qui nous déposa sur une sorte
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de plage que le fleuve avait laissée récemment à découvert. Débarqué le premier, j'attendais que mes compagnons fussent descendus et que le batelier fût payé, quand l'artilleur me cria : « Montez vite à cheval et jouez de l'éperon, ou vous êtes un homme perdu ! » Je m'aperçus que, sans y prendre garde, mon cheval et moi nous enfoncions peu à peu dans ce sable mouvant; nous en avions déjà jusqu'aux genoux. Après de longs efforts, je parvins à me dégager et à enfourcher Zéphir, qui, en quelques élans vigoureux, se tira et me tira d'embarras.
La pluie tombait alors par torrents ; notre militaire, sans doute pour ne pas gâter son uniforme, se réfugia dans une maison voisine, et je suivis avec le nègre une route longue, boueuse et monotone, bordée à gauche parla muraille de terre, qui indique le Mississipi et qui nous cachait le fleuve, ayant vue à droite sur des plantations assez tristes et des champs incultes. La nuit venait. Mon guide me conseilla d'accélérer la marche, parce que nous avions deux crevasses à traverser. c( Encore des crevasses ! » m'écriai-je, très-contrarié de cette nouvelle. Je ne redoutais ni les fatigues, ni les dangers, mais j'avais une aversion profonde pour ces crevasses, et je me promis de ne jamais habiter la Louisiane, affligée de* ce fléau qui tous les ans fertilise le pays et ruine quelques planteurs* La clarté de la lune nous aida à passer celles-ci ; nos chevaux enfonçaient dans l'eau et dans la boue jusqu'au poitrail; en certains endroits, ils nageaient et avaient à lutter contre le courant.
Ces obstacles franchis, nous obliquâmes à droite, en nous enfonçant dans l'intérieur du pays, et nous prîmes une route meilleure à travers une forêt épaisse. J'étais trempé jusqu'aux os et couvert de boue; j'écoutais avec plaisir la voix de l'orage qui grondait dans l'espace, le mugissement du vent dans les feuilles, le craquement des arbres, le bruit des branches qui s'entre-choquaient, les coups de tonnerre qui se succédaient rapides et imposants, la colère de la nature enfin. De gros nuages couraient devant la lune ; par moments, elle se montrait et projetait devant nos chevaux effrayés les grandes ombres des arbres du chemin. Nous galopions toujours.
Après avoir traversé un vaste marais improvisé par la pluie, nous frappâmes àla porte d'une cabane : nous éiions arrivés. La vieille femme qui vint nous ouvrir m'offrit du café pour me réchauffer; mais il était plus de min uit, et, quoique n'ayant pas dîné, mort de fatigue et de faim, je fus forcé de rester à jeun, devant direla messe dans la matinée. J'avais une épaisse couche de boue sur mes souliers et mes habits comme sur les mains et la figure ; ilm'était impossible de me présenter en cet état devant un public quelconque, et je n'avais pas trop de toute la nuit pour faire une espèce de toilette. Cependant je tombais de sommeil, et j'avais besoin de dormir pour oublier ma faim. Comment concilier toutes ces nécessités? J'avisai un tonneau plein d'eau : je m'y plongeai résolument tout habillé, et, armé d'une brosse, je me nettoyai de la tête aux pieds, en une demi-heure; puis, je me déshabillai, je plaçai
mes habits devant le feu, et me couchai. Levé de bonne heure pour aller préparer les malades à la réception des sacrements que je ne pouvais leur donner qu'après la messe, j'endossai mes habits, qui n'étaient pas encore secs, et dont le froid humide me donnait des frissons ; mais je ne pouvais attendre davantage car je tombais d'inanition. Après la messe, je baptisai plusieurs négrillons. Il me fut enfin permis, vers midi, de prendre quelque chose ; mais j'étais si faible, que je n'eus ni la force ni l'envie démanger : j'avalai seulement une tasse de café noir, et je retournai à Donaldsonville, sans avoir vu aucune trace de rivière Jaune, et sans savoir qui avait donné ce nom à cette agglomération de misérables cabanes.
Le lendemain, je retournai à la Nouvelle-Orléans, emportant plusieurs caisses de linge et d'ornements d'église. Je commençais à sentir des douleurs rhumatismales qui me roidissaient tous les membres et me torturaient au moindre mouvement. Les roses des missions ont beaucoup d'épines ! A la Nouvehe- Orléans^ je trouvai deux lettres : l'une de l'abbé Ghanrion. jeune compatriote, que les souffrances obligèrent de quitter sa mission et qui vint mourir un mois plus tard à la Nouvelle-Orléans, après avoir longuement langui et traîné douloureusement ici-bas un souffle de vie inutile; ilme demandaitdes prières, enm'annonçant sa fin prochaine. L'autre lettre était de l'abbé Dubuis, qui me pressait de revenir au plus vite à Castroville, oiile choléra, sévissant de nouveau, l'accablait de travail ; lui-même avait eu une seconde
attaque et s'était guéri, grâce à notre fameux remède. J'interrompis ma quête ; je fis à la hâte mes préparatifs de voyage, pour voler au secours de mon bienaimé confrère; j'emballai les vases de fleurs, linges, ornements d'église, cadeaux de toutes sortes, et je m'embarquai pour Galveston où Charles me rejoignit.
Nous nous rendîmes à Indian-Point, petite ville, aux trois quarts allemande, située sur une langue de sable, dans la baie de Matagorda. Nous espérions y trouver, plus facilement qu'à Lavaca, un conducteur et une charrette pour transporter nos bagages à Castroville. Nous fîmes marché avec un Allemand, et j'écrivis aussitôt au missionnaire de Victoria, le père Fitz-Gérald, que nous serions bientôt dans sa ville, et je le priai de faire tenir prêts les chevaux, que nous y avions laissés. Ensuite nous montâmes sur la charrette, traînée par deux vigoureuses mules, et nous nous mîmes en route.
Comme nous cheminions dans la plaine de Lavaca, sous une température insupportable (c'était au commencement d'août), nous vîmes venir au-devant de nous un petit tilbury, conduit par un nègre et mené à grande vitesse par un cheval lancé au galop. Le tilbury s'arrêta près de notre charrette, et le nègre me demanda : ce Êtes-vous le père Domenech ?
— OuL
— Alors venez vite ! le père Fitz-Gérald se meurt à Victoria.
— Comment! qu'a-t-il donc? m'écriai-je, accablé par une si douloureuse nouvelle.
— Il a été en mission à Corpus-Ghristi , sur le golfe du Mexique ; les pluies l'ont mouillé, il est revenu malade, et, ce matin, il m'a envoyé vous chercher, pour recevoir de vous les derniers sacrements. »
Je m'élançai dans le tilbury, qui repartit à fond de train. Je vis une panthère énorme, sur le bord du chemin ; elle avait bien cinq pieds, de la tête à la queue; mais notre cheval était si animé, qu'il souffla seulement deux ou trois fois un peu fort, et passa sans faire d'arrêt ni d'écart. Arrivé à la maison qu'habitait le père Fitz-Gérald, et qui appartenait à un de ses compatriotes irlandais, nous trouvâmes sur le seuil le propriétaire, qui me dit : // est moru ! Sans chercher à comprendre , j'entrai dans la chambre, j'appelai le malade : il ne répondit pas; son regard était fixe; je voulus l'embrasser : ses lèvres se glaçaient. Il venait de mourir. Il avait cessé de vivre, à vingt-six ans, loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, sans même avoir été accompagné au départ par les secours de la religion ! En voyant cette jeune victime de la charité chrétienne, mon cœur se serra : je tombai sur mes genoux, et, ne pouvant prier, je pleurai. Je pensais que pas une parole amie n'était venue adoucir les souffrances de ses derniers moments, et lui parler du ciel qu'il avait bien mérité 1 Cet abandon, cette solitude amère oii s'endormit le missionnaire, enveloppa mon âme d'une morne tristesse. Pauvre abbé ! sa tombe, perdue sur une terre étrangère, ne sera jamais saluée par une visite, bénie par une prière, arrosée par une larme ! Du moins, sa
vie avait servi à la gloire de Dieu et au bonheur éternel de ses semblables ; la mort seule avait arrêté ses pieux travaux.
Oh ! qui dira tout ce qui se passe dans le cœur d'un jeune missionnaire, depuis le dernier baiser de sa mère jusqu'à son dernier soupir dans les solitudes lointaines 1 A genoux au pied de cette couche funèbre, je voyais se dérouler devant moi, comme un vaste et lugubre panorama, cette vie de dévouement, de travail, de fatigues et d'épreuves, qui venait aboutir à une mort prompte, inattendue, isolée. Malgré la triste fin de mon pauvre ami, j'enviais son sort, car pour lui les incertitudes de l'avenir n'existaient plus, et il était mort en travaillant. Faisant un retour sur moi-même, je songeai à ma santé si profondément altérée, à mes forces détruites; je n'avais pas l'âge du père Fitz-Gérald, et déjà j'étais usé ; comme l'abbé Ghanrion, je me sentais déjà un être presque inutile, et qui serait bientôt à charge aux autres et plus encore à lui-même.
L'existence d'un missionnaire infirme ou épuisé parles fatigues de son ministère est fort triste, humainement parlant. Il est pénible et difficile pour lui de traîner, sur le théâtre de ses premiers travaux, près de ses confrères pauvres et occupés, son embarrassante oisiveté. Dans son pays, l'hospice et la misère l'attendent indubitablement. Pendant qu'il prêchait le christianisme et la civilisation aux peuples d'outremer, ses amis sont morts ou dispersés ; les amitiés se sont éteintes ou affaiblies ; il est devenu à son tour
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étranger dans son propre pays : heureux encore si la charité locale ou privée le place dans une sinécure, où, à l'abri des nécessités de la vie, il attend près de son berceau que la tombe vienne clore une carrière abreuvée de fiel et de souffrances cachées ! Le prêtre qui se dévoue aux missions étrangères peut bien dire, comme son divin Maître : Monroyaume n'est pas de ce monde. Il sait que, pour lui, toutes les épines ne sont pas dans les forêts sauvages, et toutes les douleurs sur les plages désertes; mais Dieu, qui a soin du passereau solitaire et du lis des champs, donne à l'homme qui a confiance en lui quelque chose déplus précieux que le pain gagné à la sueur du front ; c'est la foi, la charité, l'espérance : avec cela, on n'est jamais pauvre, jamais soucieux du lendemain, et l'on brave toutes les tempêtes qui soufflent sur nos têtes.
Au pied du cadavre de mon malheureux confrère, je voyais cet avenir devenir le mien, je ne me sentais pas digne de mourir pour la noble cause que j'avais embrassée, je pleurais toujours. Mais un rayon du ciel vint me rappeler les douleurs du Fils de Dieu dans le jardin de Gelhsémani, et, comme tous les rayons du ciel, il porta dans mon âme le calme et la résignation. La crainte s'était éloignée : j'étais prêt à tous les sacrifices. Je priai pour mon pauvre ami, avec ferveur. Je passai la nuit, seul, près de son corps. Le lendemain, aidé d'un autre prêtre français qui vint à Victoria, nous enterrâmes dans la petite église notre jeune confrère. La cérémonie fut simple et touchante ; protestants et catholiques versaient des larmes.
tribut de l'estime que s'était attirée le défunt par ses vertus.
Je quittai Victoria , fort triste ; le temps était sombre et pluvieux. Nous avions des provisions pour trois jours ; afin de camper le moins souvent possible, à cause de la pluie qui menaçait de durer, nous changeâmes notre route, en nous dirigeant plus au nord. L'un de nos chevaux était perdu ou volé ; je montai celui qui restait et Charles se mit dans la charrette. De temps en temps, je prenais sa place, et lui la mienne. La pluie ne cessa de tomber et défonça les chemins; les mules qui traînaient notre lourd véhicule marchaient lentement et péniblement dans la boue. Dès le premier jour, j'étais glacé sous mes habits mouillés, tandis qu'une partie de mon corps était roidi par des douleurs rhumatismales.
Cinq jours se passèrent en efforts, en luttes de toute espèce, tantôt contre les intempéries de l'air, tantôt contre les difficultés du chemin. Nous n'avions pu dormir une seule nuit dans une ferme, car l'état des routes avait détruit nos combinaisons, en retardant notre marche. Nous avions fait durer nos provisions un jour de plus, et nous étions à jeun depuis vingt-quatre heures 1 Nous campions sous la charrette, mais l'eau passait à travers les planches. L'insomnie et le froid commençaient à me donner la fièvre. Mes compagnons plus robustes dormaient , sans s'inquiéter de la pluie ni de la faim. Il y a des êtres dont l'organisation complaisante et incompréhensible se plie facilement à leurs besoins et à leur
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volonté; ils dorment quand ilsveulent, jeûnent quand il le faut, sans être troublés le moins du monde des exigences de la nature.
Enfin, le cinquième jour, nous rencontrâmes, à droite de notre route, une petite rivière encaissée dans un ravin : je crois que c'était le Cibolo; de l'autre côté de cette rivière, il y avait une ferme oîi nous espérions pouvoir dîner. Pendant que notre Allemand dételait les mules, Charles et moi, nous descendîmes le ravin, en trébuchant à chaque pas. Arrivés au fond, nous vîmes un endroit où la rivière était couverte d'arbres morts et de pièces de bois, qui surnageaient ; partout ailleurs elle tombait en cascatelles, comme les torrents qui descendent des Alpes. Pressé par la faim, je prends mon élan et, courant sur ce plancher mobile, j'arrive à l'autre bord. Charles , moins agile ou plus paresseux, alla plus lentement ; les pièces de bois enfonçaient et tournaient sous lui; il perd l'équilibre et tombe à califourchon sur un arbre mort; il me rejoint enfin, mais tout mouillé par ce bain improvisé. « Un peu plus, un peu moins, ditil, ne fait pas grand'chose. » Durant ce triste voyage, Charles ne quitta jamais cette humeur joviale que les Français perdent rarement, même dans les circonstances les plus critiques de la vie.
Un bon dîner et un bon feu nous firent oublier nos mauvais jours, et nous reprîmes notre route. La pluie cessa pendant quelques instants. Nous étions loin de prévoir que le sixième jour de notre voyage serait encore plus pénible que les précédents. Il fallut, ce jour-
là, traverser d'abord un creek (large ruisseau) profond, plein d'une eau bourbeuse et noire. Mon cheval s'y enfonça jusqu'au poitrail, et, affaibli par la fatigue, il ne put en sortir seul. Je fus obligé d'entrer dans l'eau jusqu'à la ceinture, et de tirer de toutes mes forces la pauvre bête, par la bride. Quant à la charrette, ce fut bien pis : son poids la fit descendre si avant dans la vase, que les mules, désespérant de la ramener sur un terrain solide, se couchèrent tranquillement, sans vouloir se relever. Le cocher les frappait de son fouet, Charles et moi, nous poussions les roues : peine perdue 1 II ne restait d'autre parti que d'aller à la recherche d'une ferme, oîi nous pussions trouver des renforts. Quelques Mexicains, qu demeuraient dans le voisinage, eurent enfin l'obligeance de venir avec une paire de bœufs, qui, attelés devant les mules, les retirèrent du bourbier, et la charrette avec elles. La pluie, qui avait cessé un moment, recommença pour ne plus s'arrêter. Mon cheval bronchait ou ghssait à chaque pas : j'étais horriblement fatigué des efforts continuels que je faisais pour l'empêcher de tomber. Le chemin devenait de plus en plus impraticable, et les roues de notre charrette enfonçaient parfois d'un pied dans la boue.
Après le dernier accident, nous espérions enfin atteindre sans encombre un endroit convenable pour élabhr notre dernier campement. Par malheur, quand la nuit arriva, nous étions encore en plein bois. Un coassement de grenouilles nous annonça le voisinage
de Feau : c'était une clairière transformée en lac par la pluie. L'herbe étant abondante sur les bords, mon cheval et nos mules pouvaient paître: nous les mîmes en liberté. Nous ne savions où nous coucher; la route était inondée ; notre charrette dans l'eau ; le bois plein de ronces, et si épais qu'il semblait impénétrable. Pour trouver un campement plus commode, il eût fallu passer cette mare, dont nous ignorions la profondeur. Notre conducteur, sans plus de souci, s'enveloppa de sa couverture et s'étendit sur les caisses dans la charrette; Charles et moi, nous passâmes la nuit contre un arbre, assis sur nos selles, les pieds dans l'eau. L'orage éclata, plus fort qu'il ne l'avait encore été ; les roulements du tonnerre étaient incessants ; la foudre sillonnait l'espace presque sans interruption, tandis que le vent agitait avec fureur la forêt et faisait craquer les arbres les uns contre les autres. Je laisse à penser si je pus fermer l'œil : l'insomnie, le froid, la faim me donnèrent la fièvre. Je grelottais, tandis qu'une sueur brûlante coulait par tout mon corps ; mon pouls était violent, des bruits étranges bourdonnaientdans mes oreilles; des vomissements de sang m'affaiblissaient de plus en plus. Je n'y pus pas tenir.
(( Charles, dis-je à mon compagnon à moitié endormi, si je restais ici, je n'en pourrais sortir ; je vais continuer ma route.
— C'est imprudent, répondit Charles en ouvrant un œil; vous ne connaissez pas les chemins, vous vous égarerez,
— Oh ! dis-je, je ne puis craindre rien de pis que ce que j'éprouve en ce moment ! »
Charles se rendormit, pendant que je sellais mon cheval qui n'était guère plus valide que moi. Il était environ une heure du matin. Pour ne pas m'engager dans les bourbes de la route, je tirai un peu à droite, en marchant à travers les arbres. Le bois s'éclaircit bientôt, et fit place à une prairie couverte de hautes herbes et de grands tournesols qui me fouettaient le visage. J'allais à l'aventure, sans penser que j'avais eu tort de quitter la route frayée : du reste, je croyais la côtoyer, lorsque je rencontrai des broussailles et des arbres qui me barraient le chemin ; je m'y frayai un passage, en me déchirant les mains et la figure. Après de laborieux efforts, je trouvai un taillis plus épais encore : il était impossible de faire un pas de plus. Je cherchais de tous côtés une issue, mais sans réussir à la trouver ; les éclairs, ma seule clarté, n'en montraient aucune. L'obscurité, la foudre, la maladie me donnaient des vertiges ; j'avais des éblouissements dans les yeux, un feu brûlant dans le corps, un froid glacial à l'épiderme, et de continuels bourdonnements dans la tête. L'orage continuait, le tonnerre roulait, le vent mugissait, et j'étais là, dans cette double tempête de mon être et de la nature, perdu au milieu de ces solitudes, seul, sans guide, sans direction, sans force pour sortir du tombeau qui s'entr'ouvrait sous mes pas. Toute énergie physique ou morale m'abandonnait; je sentais tout finir; nulle puissance humaine ne pouvait venir à mon secours.
Après avoir épuisé, je crois, tout ce qu'il peut y avoir de courage, d'intelligence et de volonté dans le cœur de Thomme, pour sortir de cette terrible position, je n'avais plus d'autre recours que de m'adresser à Dieu. Je lançai vers le ciel un de ces regards suprêmes, dans lesquels l'âme tout entière semble parler. Cete prière muette fut pour moi comme une douce rosée qui tombe dans une atmosphère de feu : quelque chose de suave, de doux envahit tout mon être ; je compris que Dieu veillait sur moi, et que s'il m'éprouvait, c'était afin de m 'apprendre à mettre moins de confiance en mes propres forces et à m'attacher plus étroitement à lui. Un sourire de bonheur vint effleurer mes lèvres; je priai avec une ferveur tendre et naïve, en demandant que la volonté de Dieu se fît. Je savais bien qu'il ne me laisserait pas mourir ainsi tout seul dans les bois. Plein d'espérance dans la bonté divine, je laissai mon cheval aller oii bon lui semblerait. Il prit à gauche, passa de lui-même à travers les broussailles et déboucha dans la prairie. Le reflet d'un éclair me montra la route envahie par l'eau. Je ne me risquai plus à quitter le bon chemin, et chevauchai dans des flots de boue avec résignation. Bientôt la route monta un peu et traversa un bois de chênes. Je sentis que les pieds de mon cheval avaient trouvé un terrain sec et solide. Malgré la fièvre qui me dévorait, j'eus un moment de joie. Il fut court !
Mon cheval semblait écouter ; il tendait les oreilles, il était inquiet, il soufflait avec bruit : tout à coup il s'arrêta, Je ne pouvais rien distinguer dans l'obscu-
rité, mais évidemment le cheval ne s'effrayait pas sans raison. Je pris un de mes pistolets et donnai de l'éperon pour avancer. Un miaulement effroyable retentit, et deux lumières phosphorescentes brillèrent, à vingt pas de distance : je reconnus un tigre ou une panthère, peut-être plusieurs, car ma tête pleine de vertiges me faisait voir^ de tous côtés, des yeux ardents fixés sur moi. Je n'avais que deux pistolets. Blesser un de ces animaux eût été trop dangereux ; le tuer était impossible, à cause de l'obscurité de la nuit et de la lièvre qui ne me permettaient pas de viser juste; je tirai en l'air. Mon cheval, fou de terreur, se cabra ; mais je tins bon en selle, il repartit comme un trait. Les panthères, qui s'étaient éloignées, revinrent près de la route; j'en conclus, tout en galopant, que leur repaire était inondé, et que j'allais tomber dans quelque creek. Le coassement des grenouilles, de plus en plus rapproché et distinct^ ne me laissait aucun doute, et bientôt j^'entendis un clapotement d'eau sous les pas du cheval, je sentis le froid qui me saisissait les pieds et montait à chaque enjambée. Mon cheval, enfoncé jusqu'au poitrail, s'arrêta brusquement ; paroles, coups d'éperon, rien n'y fit : il semblait de marbre.
J'attendis qu'un éclair me montrât où j'étais ; à sa lueur rapide, je vis devant moi un lac formé par la pluie; je n'aperçus aucune herbe à la surface, ce qui prouvait une profondeur assez grande pour qu'il fût insensé de tenter de nuit le passage. Je rebroussai donc chemin ; mais, n'osant retourner dans le bois, à
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cause des panthères, je descendis de cheval et m'appuyai contre un arbre, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, tenant mes pistolets à la main, les abritant sous ma couverture et faisant face aux panthères, qui étaient revenues. J^étais résolu à vendre chèrement ma vie, mais elles rôdèrent autour de moi sans approcher, poussant des rugissements terribles. Mon cheval avait tellement peur que, quoique non attaché, il resta immobile à mes côtés toute la nuit. La foudre vint tomber avec un fracas horible à quinze mètres de nous ; elle forma comme une pluie d'étincelles qui mit en feu les herbes rares de la forêt; le feu se propagea, et je crus un instant qu'il allait me chasser de ma position, et allait me griller; mais la pluie l'éteignit.
Enfin, cette nuit fît place à la douce clarté de l'aube, qui vint me rendre la vie et jeter ses faibles lueurs autour de moi. Je me sentis de nouveau courageux et gai; je montai à cheval; je traversai ce lac, qui avait au moins un mille de long ; ce fut le travail d'une bonne heure : mon cheval glissait, s'embourbait ; il chancelait et trébuchait comme un homme ivre. Je songeai plusieurs fois à descendre pour le soulager ; mais j'étais incapable de me tenir sur mes jambes. Quand le pauvre animal mit le pied sur la terre ferme, je poussai un long soupir de satisfaction. La pluie avait cessé, le soleil faisait mine de se montrer, le vent chassait les nuages; le soleil et le vent allaient sécher mes habits. La route était très-accidentée : des deux côtés s'élevaient de gracieuses collines couron-
nées de blanches vapeurs ; des milliers de perdrix s'envolaient bruyamment à mon approche ; des troupeaux de chevreuils me regardaient passer avec surprise , tout en secouant les gouttes de pluie qui brillaient sur leur dos : tout cela me réjouissait. 11 y avait bien ça et là quelques nappes d'eau à traverser ; mais je ne me plaignais plus. Enfin le soleil paraît et avec lui revient la chaleur dont j'avais tant besoin pour me réchauffer. J'avais les mains blanches et ridées comme la peau d'un noyé.
Vers dix heures du matin, je rencontrai une petite rivière dont je n'avais jamais entendu parler. Je pensai que c'était un cours d'eau improvisé parla pluie, et j'y entrai gaiement, même avec un peu de dédain : mais les chevaux de ce pays ont un instinct d'une incroyable finesse, pour deviner le danger : le mien n'était que trop impressionnable, et, depuis notre départ, il avait acquis à cet égard une délicatesse désolante. Dès que l'eau lui monta au poitrail, il s'arrêta, craignant d'en avoir par-dessus la tête ; il refusa obsti nément d'avancer; je le priai, je le conjurai, je l'encourageai des pieds et des mains, je le frappai ; rien n'y fit. Je descendis, conduisant la bête par la bride et allant à la découverte. Après quelques minutes de marche, je vis à fleur d'eau des feuilles de nénuphar ; je ne réfléchis pas que ces feuiUes pouvaient avoir des tiges hautes de cinq ou six pieds, et j'entrai hardiment dans l'eau, tout habillé. Dès le premier pas, j'en eus jusqu'à la ceinture, début qui m'effraya et me fit rétrograder. Je remontai à cheval et tentai le
passage en d'autres endroits ; mais j'avais beau faire, mon cheval s'arrêtait toujours dès que Teau lui montait au poitrail.
Ce dernier obstacle, que je ne savais comment surmonter et devant lequel je ne pouvais rester indéfiniment prisonnier, me rejeta dans le désespoir, quoique j'eusse passé par des difficultés plus rudes. C'était la dernière goutte qui fait déborder le vase. Le courage me manqua subitement. Ingrat que j'étais, j'osai me plaindre, et je dis : ce Mon Dieu I c'est trop souffrir ; mon énergie a des bornes, et mes peines n'en ont pas; j'ai payé à l'humanité ma dette de dévouement. Que d'autres me remplacent ! Je vais rentrer en France et n'en sortirai plus. » Je pleurais comme un enfant qui n'a pas ce qu'il veut; un instant après, je riais en songeant à l'abondance de ce calice amer, que je ne pouvais épuiser; ce petit accès de folie passa bientôt. Je m'étendis sur l'herbe pour faire sécher au soleil mes habits ; puis, reprenant toute mon énergie, je remontai à cheval et me dirigeai du côté du Cibolo.
Après une heure de marche, j'aperçus une charrette, et je fus bien étonné, en reconnaissant notre cocher et Charles qui dormaient sur les caisses. Je croyais sortir d'un autre monde ; j'étais si heureux de les rencontrer, que je les secouai pour les embrasser.
« Oii allez-vous donc ? me dit Charles.
— Je crois que je vais en France, répondis-je piteusement.
— Allons donc ! quelle idée ! »
Je leur racontai ce qui m'était arrivé depuis que je les avais quittés.
« Il n'y a pas de creeki^diY ici, dit le cocher; ce ne peut être qu'un fossé peu profond, un ancien cours d'eau que je suis sûr de passer.
— Nous verrons bien. »
Et, oubliant la France, je grimpai sur la charrette pour aller avec eux vérifier le fait. Arrivés à l'endroit fatal, notre Allemand se dépouilla de tous ses habits, entra dans l'eau jusqu'aux aisselles, et parvint sans encombre à l'autre bord. J'étais confus, humilié ; je maugréai contre la susceptibilité de mon cheval et contre mon peu de patience. Nous passâmes tous, sans trop de difficultés. Mon cheval, à moitié fourbu, j fut attaché derrière la charrette ; mes compagnons continuèrent leur sommeil interrompu, et je tâchai ' de les imiter. Au bout d'un instant je fus tout à coup , tiré de mon assoupissement par une secousse épou- I .vantable, qui fit rouler les hommes, les bêtes et les caisses, les uns sur les autres. Nous étions tombés dans un ravin qui coupait la route et que notre sommeil nous avait empêchés de voir. Par un hasard providentiel, nous n'eûmes à déplorer aucun accident : hommes, bêtes et caisses, rien n'était avarié. Cette scène de confusion nous parut comique, et nous nous mîmes à rire tous les trois de cette aventure qui nous j tint éveillés le reste du jour.
Vers trois heures de l'après-midi, le chant du coq nous annonça le voisinage d'une ferme ; peu après, à travers le feuillage des mesquites et des chênes, nous
aperçûmes une cabane, auprès de laquelle étaient couchés des bœufs, des vaches et des moutons. Nous entrons. Une femme longue et maigre nous demande ce que nous voulons. Je réponds :
c( A dîner, si c'est possible, car nous mourons de faim.
— Vous serez servis dans une demi-heure, me dit cette bonne femme ; et, en attendant, si vous voulez passer dans ma chambre, vous trouverez un piano pour vous distraire.
— Merci, madame, mais dans ce moment-ci mes dents ont plus besoin d'exercice que mes doigts: j'attendrai en soignant mon cheval. »
Je me creusai longtemps la tête, pour savoir comment ce piano était venu se nicher dans cette cabane. Le dîner arriva; il fut dévoré en un instant. Je règle les comptes, selle mon cheval et pars de nouveau, tout seul, laissant mes compagnons derrière moi. A peine sorti de la ferme, je fus mouillé par une nouvelle ondée ; mais j'étais trop près du terme de notre voyage pour me plaindre encore. Je traversai le Salado ; je crus voir sur ma route trois Indiens qui me barraient le passage; depuis vingt-quatre heures, j'avais vu trop de choses effrayantes pour avoir peur désormais; je passe, mes Indiens étaient trois énormes troncs d'arbres brûlés et entourés d'herbes rougies que mes vertiges faisaient ressembler à des géants bariolés de noir, de rouge et de jaune. Enfin j'entends les cloches de l'église de San-Fernando qui sonnent l'Angelus : j'arrive à San-Antonio, et cours
chez le curé. Cet excellent homme me donna un verre d'alicante, que j'avalai d'un trait; je m'enveloppai d'une triple couverture de laine, et je dormis d'un sommeil profond qui dura plus de vingt-six heures. . Lorsque je m'éveillai, il était, pour tout le monde, l'heure de se coucher. Je causai un peu avec le curé, puis je me recouchai, et je dormis de plus belle.