CHAPITRE VII
Assassinats à San-Antonio. — Les Rangers, — Une partie de plaisir. — Une menace qui n'a pas de suites. — Trop de citrouilles et pas assez à manger. — Une nuit d'hiver. — La veille de Noël. — Manière de bâtir une magnifique église à bon marché. — Une victoire facile. — Départ de Castroville. — Mes adieux. — Un ami devenu ennemi. — Voyage à pied dans les prairies. — Arrivée en France.
Dès le lendemain, je me rendis à Gastroville. Sur ma route, je rencontrai un de mes paroissiens, qui fut assassiné dix minutes après cette rencontre ; l'as-* sassin lui vola son cheval qui ne valait pas quarante piastres. San-Antonio était renommé pour les assassinats ; chaque nuit, dans les faubourgs, les Mexicains faisaient jouer leurs couteaux; les Américains, leurs revolvers; le sang coulait à chaque instant.
Un jour, un cavalier, à moitié ivre, armé jusqu'aux dents, entra dans un bar-room (espèce de café), pour boire de l'eau-de-vie; le garçon lui demanda s'il avait de l'argent; le cavalier, offensé de la question, prit pour toute réponse son revolver et fît feu, la capsule seule partit. Alors le garçon, saisissant un énorme couteau, bondit sur son adversaire et lui ouvrit la poitrine en deux endroits; puis, il mit à la porte le cheval et le cadavre.
i JOURNAL d'un missionnaire AU TEXAS ET AU MEXIQUE. 185
, Une autre fois, un presbytérien, se sentant unvif désir de tuer quelqu'un, entra chez un ministre de j sa religion et lui tira deux coups de pistolet, qui, par bonheur, n'atteignirent que son chapeau. Un matin, I comme j'allais dire la messe, un Mexicain, qui balayait le seuil de sa maison, envoya, sans prendre jj garde, un peu de poussière à un Américain qui j! passait ; l'Américain tira son couteau, se jeta sur le j malheureux sans défense, et lui fît à la tête et aux [ épaules dix-sept blessures graves. Ces faits n'avaient ! rien d'exceptionnel ; ils étaient fort communs et pres- !; que journaliers.
I La plupart des meurtres étaient commis par les ran- \ gers^ volontaires de l'armée américaine, qui, licenciés < après le traité de Guadelupe-Hidalgo, s'étaient enij gagés au Texas, pour faire la chasse aux Indiens : ■ c'était le rebut de la société et tout ce que la nature \ humaine fournit de plus hideux et de plus dégradé.
Ces hommes sanguinaires, sans foi ni loi, massa- ] crèrent toute une partie de la tribu des Lipans, qui , campaient tranquillement près de Castroville. Ils ne laissèrent en vie ni les femmes ni les enfants. Ils dépouillèrent tous ces cadavres de leurs costumes ; la moitié des bourreaux s'en revêtit, et ils simulèrent une petite guerre. Un colon, qui était à la recherche de ses bestiaux, entendit les détonations des armes à feu, vit de loin le combat et crut que c'était une at- ( taque réelle des Indiens; les habitants de Castroville i s'émurent, s'armèrent, firent des patrouilles jour et I nuit et barricadèrent la ville. Ce ne fut que deux jours
après que Ton apprit la vérité. Les rangers étant devenus le fléau des colons, on les remplaça, en 18S0, par des troupes régulières. Ces troupes, il est vrai, furent pour le pays une protection morale plutôt qu'efficace, leur nombre étant toujours insuffisant. Leurs camps se composaient ordinairement d'une compagnie de dragons et d'une compagnie d'infanterie ; ces compagnies étaient censées compter soixante hommes chacune, mais quelquefois il n'y en avait pas six sous les drapeaux. Les mauvais traitements, qu'on leur infligeait, les faisaient déserter avec armes et bagages.
San-Antonio était le quartier général de l'armée du Texas. J'y vis une fois une revue, sur la grande place, oii de distance en distance on avait planté des guidons pour les manœuvres. La musique se composait de douze instruments ; l'état-major et le^ officiers comptaient huit personnes; l'armée se composait de... quatre hommes, y compris un sergent. On fît comprendre au général le ridicule d'une pareille revue, et depuis il n'en passa plus d'autres du même genre. Il y avait des camps oij la cavalerie manquait absolument; alors, on mettait l'infanterie à cheval pour courir après les Indiens, si la nécessité l'exigeait. Ces hommes, pour la plupart, avaient toutes les peines du monde à se tenir en selle et ne pouvaient se servir de leurs armes, tant qu'ils restaient à cheval. Sur les bords du Rio-Grande, une fois, peu s'en fallut que les Indiens ne fissent prisonnière une de ces compagnies ^infanterie montée^ comme on les appelle.
j La meilleure protection pour les colons était donc de ne jamais marcher sans porter de bonnes armes avec i eux.
'I Je trouvai à Gastroville une lettre de l'abbé Dubuis j qui me priait d'aller le rejoindre à Braunfels, oii il \ faisait bâtir une église en bois. Je confiai notre maison 1 à Charles et retournai à San-Antonio, oîi je laissai mon cheval. Afin d'éviter les mésaventures du voyage, I je pris la poste, qui, pour cette course, était une assez E bonne voiture. A mon grand étonnement, j'arrivai à j Braunfels sans incident fâcheux.
Je passai trois jours avec mon confrère, que j'aidais dans ses travaux, nous nous racontions l'un à l'autre ce que nous avions fait durant notre séparation, et i combinions ensemble la prompte érection de notre i future église. Le troisième jour, l'abbé vint en soui; riant m'annoncer qu'il allait me procurer une vraie partie de plaisir ; une excellente occasion, disait-il, pour retourner à San-Antonio sans qu'il nous en coûtât un centime. J'acceptai aveuglément, et ne lui demandai pas quelle était cette occasion agréable et économique. A cinq heures du soir, nous avions terminé nos affaires ecclésiastiques à Braunfels. L'abbé Dubuis me dit qu'il lui restait deux baptêmes à faire dans une cabane, sur la route de San-Antonio, à trois milles de là; qu'il irait à pied et qu'il nous rejoindrait en passant. Moi, je devais partir avec une famille alsacienne, qui conduisait une charrette chargée de volailles ; la charrette me transporterait ainsi avec les poulets.
L'abbé Dubuis partit le premier.
Un peu avant le coucher du soleil, je vis arriver la charrette. C'était un misérable véhicule, tout disloqué, traîné par un cheval d'une telle maigreur, qu'il pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Cette vue me fit regretter ma trop grande confiance dans les surprises que me ménageait mon confrère; je trouvais cette occasion-lh fort piteuse, et regrettais de n'avoir pas pris la poste pour m'en retourner; mais il était trop tard, et je me résignai à monter dans la charrette. La route était mauvaise; les chemins défoncés par les grandes pluies avaient été subitement durcis par les feux du soleil, et les ornières étaient comme pétrifiées; de sorte que chaque pas du cheval amenait un cahot insupportable. Ne pouvant y tenir, je descendis et marchai. Arrivés dans un bas-fond, cheval et charrette s'embourbèrent dans une fondrière, et nous fûmes obligés d'y entrer aussi, pour les en sortir, La femme tirait le cheval ; l'Alsacien et moi, nous poussions les roues. Cette opération accomplie, j'étais dans un état de malpropreté tel que j'aurais bien eu besoin d'un second tonneau d'eau pour me décrotter. Je continuai de marcher, en maugréant un peu contre les occasions de Tabbé Dubuis, et me promis bien de ne plus en profiter. L'abbé, son baptême fait, était reparti sans nous attendre. A minuit, j'aperçus en travers du chemin deux ombres qui ressemblaient à des cadavres.
(( Qui est là? m'écriai-je en anglais.
— Ami ! me répondit la voix bien connue de l'abbé.
— Eh bien! que faites-vous donc là, étendu de cette manière?
— Je dormais en vous attendant.
il — Eh bien I je vous remercie de votre occasion, elle I est belle 1 J'ai été obligé de venir à pied, cette rosse, I qui traîne les poulets, ne pouvant me traîner : c'est j ça que vous appelez une partie de plaisir. » I L'abbé écouta mes plaintes en riant aux éclats. Ne pouvant me fâcher, je l'imitai. Il y avait avec lui un I Allemand d'une longueur démesurée, qui se réveilla I au bruit de la charrette. Le cheval fut dételé, et nous campâmes. L'Alsacienne nous servit un souper de I viandes froides; puis, quoique privés de couvertures, nous nous endormîmes sur l'herbe.
Le lendemain, nous fîmes, sur le Gibolo, une halte pour déjeuner ; ensuite, l'abbé, l'Allemand et moi, nous continuâmes notre route à pied. Nous étions alors à la fin du mois d'août : la chaleur était excessive, et la sueur ruisselait abondamment sur tout mon corps. Il était environ midi, lorsque nous arrivâmes à San-Antonio. J'étais exténué de fatigue et j'avais les pieds tout écorchés. Une heure après, l'abbé Dubuis vint m'annoncer qu'il avait une autre occasion pour aller à Gastroville sans payer, et qu'il m'engageait à en profiter avec lui. Je le remerciai vivement, sachant à quoi m'en tenir sur ce qu'il appelait des parties de plaisir; je lui dis seulement qu'ayant un cheval à ma disposition, je partirais dès que je serais un peu reposé. A cinq heures, je me mis en route, tout seul, un peu contrarié de voyager encore de nuit ;
mais, à cause de notre écoleje n'aimais pas m'absenter de Castroville, lorsque l'abbé Dubuis n'y était pas, de sorte que je ne couchais presque jamais à San- Antonio.
Dans la plaine, je fus rejoint par mon confrère qui était dans une belle voiture emportée par deux magniiBques chevaux ; il passa devant moi comme un éclair, en me faisant signe de le rejoindre : je mis mon cheval au grand galop pour le suivre. En quelques minutes, nous arrivâmes au creek de la Leona. Dans la voiture, il y avait, avec l'abbé, un docteur européen et un colon de Vandenberg, qui, au moral comme au physique, ressemblait à don Quichotte de la Manche. Nous soupâmes tous les quatre, au bord de l'eau ; le docteur repartit pour San- Antonio avec sa voiture; l'abbé et le colon restèrent pour attendre un Alsacien qui devait passer avec une charrette traînée par des bœufs. L'Alsacien arriva, sa charrette était chargée de caisses et de sacs de maïs; l'abbé et le colon se mirent dessus, et je les accompagnai sur mon cheval. La nuit venue, on détela les bœufs pour les laisser paître, et, après avoir fait une légère collation avec des pastèques et du fromage, nous nous endormîmes jusqu'à minuit.
SarTinvitation de mon confrère, lorsque nous nous remîmes en route, mon cheval fut attaché derrière la charrette et je montai près d'eux sur une caisse de savon. Cette charrette était faite tout bonnement avec deux arbres attachés sur deux essieux ; les caisses et les sacs étaient entassés sans ordre les uns sur les
autres, de sorte qu'il me fut très-difficile de trouver une position, sinon commode, du moins supportable ; je ne rencontrai partout que des angles qui m'entraient dans les reins, ou qui me brisaient les membres à chaque cahot ; de plus, je sentais également que ma jambe droite était exposée à une température par trop fraîche.
(( Il y a des courants d'air dans cette voiture, dis-je à Tabbé Dubuis.
— Ce n'est pas étonnant, me répondit-il^ puis-
! Je me baissai alors pour savoir d'oîi provenait cette j fraîcheur inusitée, lorsque tout à coup je reçus une j bonne quantité d'eau sur la figure. C'était le mot de
l'énigme. Il y avait près de moi une barrique d'eau I bouchée avec de la paille ; le bouchon était parti, et j chaque cahot m'envoyait une petite douche sur la
jambe.
Enfin, nous arrivâmes à Castroville, et, le premier dimanche qui suivit notre retour, nous assemblâmes les colons, après la messe, pour leur faire promettre que chacun apporterait les matériaux nécessaires à la construction de l'église, et pour prendre de notre côté l'engagement de commencer la besogne, dès que les pierres et le bois seraient arrivés. C'était l'été, les colons travaillaient encore à leurs récoltes et ne poui valent s'occuper sérieusement des pierres de Téglise ; l'abbé Dubuis profita de ce moment de loisir forcé, pour aller chercher, à Gonzalès, petite ville de l'intérieur, où résidait un de nos confrères, un repos de
quelques jours, dont il avait un extrême besoin, et qu'il ne pouvait goûter à Castroville, oii il était sans cesse obsédé par les habitants. En l'attendant, je repris mes occupations ordinaires, c'est-à-dire l'instruction des enfants de l'école et l'administration des sacrements dans toutes les colonies de la mission, mangeant de la citrouille quatorze fois par semaine, faute d'autre nourriture, ne me laissant jamais décourager par les ennuis et les misères d'une existence précaire et nomade, faisant mon devoir avec zèle, mais sans enthousiasme, acceptant avec plaisir ou résignation le bien ou le mal qu'il plaisait à la divine Providence de m'envoyer.
Pendant l'absence de mon confrère, je fus mis dans une de ces positions pénibles et embarrassantes, où le prêtre, obligé de se conformer à la discipline ecclésiastique, montre une sévérité déjuge, lorsqu'il voudrait témoigner la condescendance d'un ami. Grâce à Dieu, j'en sortis assez bien. Un colon, du rite grec, et fort riche, voulut faire baptiser son enfant dans la religion catholique. Les parrain et marraine étant protestants, je n'avais ainsi aucune garantie pour m'assurer que l'enfant serait instruit et élevé dans le catholicisme»
Je dis aux parents que je ne pouvais faire le baptême sans avoir cette garantie, et que le parrain ou la marraine devait être catholique. Le père me répondit qu'il me forcerait bien, avec son fusil, à baptiser son enfant. Cette réponse n'était pas propre à me faire changer d'avis. C'eût été, d'ailleurs, manquer à mon devoir, que de céder à une pareille contrainte et de
causer ainsi un grand scandale, car la population aurait certainement attribuera la position élevée des parents de Tenfant toute infraction que j'aurais eu la faiblesse de faire à la discipline ecclésiastique. Je ne fis donc pas attention à la menace, et le lendemain j'allai à Dhanîs pour un mariage.
J'étais parti en compagnie d'un négociant suisse, que j'aimais beaucoup^ quoiqu'il fût protestant. Il allait au camp pour des motifs d'intérêt, et, comme je pouvais lui être utile dans ses démarches, il m'avait offert une place dans sa voiture. Arrivés dans le bois de Vandenberg, nous vîmes arriver au galop, derrière nous, le shérif, qui n'était autre que le parrain refusé la veille. Il allait également au camp de Dhanis, et, pour plus de sûreté, il voulut faire la route avec nous. Pour lui montrer que la rigueur de mon devoir n'avait rien à faire avec les personnes, en dehors de mon ministère, je lui présentai la main : il l'accepta, et nous déjeunâmes tous les trois dans le bois avec des provisions que nous avions apportées. Au camp, j'eus le bonheur d'être utile à mes deux compagnons, et nous allâmes ensemble à Dhanis pour la célébration du mariage ; le shérif était un des témoins. Malheureusement, le mari avait oublié de prendre à Castroville la licence civile, sans laquelle un prêtre ou un ministre ne peut célébrer un mariage, sous peine de prison et de cinq cents piastres d'amendé. De peur de me mettre en contravention avec la loi, je refusai mon ministère jusqu'à ce que la licence fût prise. Les époux et les parents
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étaient vivement contrariés de ce retard. Le shérif alors me pria de faire le mariage, en me promettant que, sitôt arrivé à Castroville, il irait prendre la licence et me la porterait lui-même. Je consentis à cet arrangement, non sans faire comprendre au shérif que je faisais preuve d'une grande confiance en sa loyauté. Il me sut gré de cette confiance, et depuis ce fut pour moi un ami dévoué.
A son retour, Tabbé Dubois nous trouva, Charles et moi, dans un complet dénûment ; nos paroissiens n'étaient pas devenus plus généreux. Nous avions mangé notre dernier morceau de porc fumé. Depuis ce triste repas, nous étions absolument réduits au café et au maïs. Un jour que je n'avais que quelques œufs, j'allai dans les bois chercher un fagot pour les cuire, et, en revenant, je frappai de porte en porte, demandant un peu de beurre pour les accommoder, un peu de maïs pour faire du pain. On me refusa le plus poliment possible, et ce ne fut qu'après de nombreuses visites, que j'obtins de la compassion d'une bonne vieille de quoi manger ce jour-là. Notre plus grande ressource était toujours les citrouilles de notre jardin. Nous accommodions à toutes les sauces ce légume fade et insipide, en employant toute sorte de ruses fort ingénieuses pour lui donner quelque goût, s'il était possible ; mais nous en étions rebutés à ce point que nous ne pouvions plus en manger que par un suprême effort. J'avais entre les mains l'argent recueilli pour la construction de l'église, mais c'était un dépôt sacré auquel personne ne devait toucher.
L'abbé Dubuis voulut mettre un terme à ce déplorable état de choses, et le dimanche suivant, après le sermon, il s'adressa à tous les fidèles, leur rappelant le bien moral et matériel que nous avions fait à la colonie : « Nous instruisons soixante-douze de vos enfants, et vous ne nous donnez rien, pas même pour leurs livres, que souvent nous fournissons gra- .tis. Nous allons bâtir une église qui ne vous coûtera presque rien, grâce à nos quêtes! et vous nous laissez mourir de faim. Rappelez-vous qu'un jour je ne pus prêcher, parce que je n'avais pas mangé depuis quarante-huit heures ; rappelez-vous que mon premier collègue, Tabbé Chazelle, est mort de misère plus encore que de tristesse. Or, comme nous sommes de chair et d'os et que nous ne pouvons vivre sans manger, nous vous prévenons que dès demain nous quitterons la colonie pour chercher une autre résidence où l'on ait plus d'égards pour nous, si, à partir d'aujourd'hui, vous ne nous donnez pas chaque mois et d'avance, soit en nature, soit en espèces, les moyens de vivre, plus une demi-piastre par élève allant à l'école ; nous n'excepterons de cette règle que les enfants des pauvres et des veuves. Si le premier versement n'est pas fait avant ce soir, demain vous ne nous verrez plus. » La population eut honte de son avarice : elle se cotisa sur-le-champ, et, depuis ce jour-là, nous n'avons plus souffert de la faim.
L'hiver arriva, c'est-à-dire le moment de construire une véritable église. Les matériaux commençaient
à venir, mais lentement, et ils ne s'amoncelèrent en quantité suffisante qu'après la fête de Noël. Voulant donner à cette solennité encore plus d'éclat que le jour de Pâques, j'allai à San-Antonio, afin de me procurer quelques étoffes pour orner notre petite église provisoire. Je revins à Castroville le même soir.
La nuit était tellement noire, que je voyais à peine la tête de mon cheval. Il tombait une pluie fine et glacée, qui rendait la route glissante et dangereuse. Mon manteau était roidi par une couche épaisse de verglas. Je souffrais horriblement de ce froid inusité; mes mains violacées ne pouvaient tenir la bride : je laissai mon cheval marcher à sa guise. Le temps que je restai dans le chaparal me parut si long, que je crus m'être égaré. Si je n'avais eu peur de mourir gelé, j'aurais attendu contre un arbre la clarté du jour. Me rappelant que des colons avec une charrette de provisions étaient partis une heure avant moi, je conclus qu'ils devaient être campés dans la plaine de la Leona, et que, si je n'étais pas égaré, j'apercevrais bientôt leurs feux. J'avançai, et, pour me réchauffer, je rne mis à mâcher du tabac ; ce moyen ne me réussit que trop : j'eus des maux de tête, une espèce de mal de mer et une chaleur fiévreuse, accompagnée de vertiges. Au bout d'une heure, je vis à l'horizon un feu qui semblait marcher en décrivant un cercle et qui s'approchait insensiblement de moi. Un moment, je crus que c'était le cheval de la mort des Indiens , cette poétique
superstition de la vieille Amérique ; puis, je songeai que ce devait être le feu du campement des colons, et mes vertiges lui donnaient une marche circulaire. Effectivement, lorsque le feu parut s'arrêter, je n'en étais plus qu'à dix pas. Sûr alors de ne point m'être égaré, j'échangeai des compliments avec mes paroissiens et continuai ma route. Dans la plaine de Castroville, j'entendis des loups hurler près de moi. Mon cheval eut peur, je le mis au galop ; les hurlements s'approchaient de plus en plus; l'obscurité m'empêchait de reconnaître le nombre de ces animaux qui nous poursuivaient ainsi. Enfin j'arrivai et promis de ne plus voyager de nuit ; malheureusement, nous n'étions pas souvent maîtres de choisir nos heures.
Notre église fut ornée cette fois avec un luxe extraordinaire, grâce aux cadeaux que j'avais reçus dans la Louisiane. Les colons étaient émerveillés et regrettaient que la nouvelle église ne fût pas encore faite. La veille de Noël, comme je devais chanter la messe de minuit, j'allai me coucher de bonne heure pour compenser un peu les fatigues de mon service nocturne. A onze heures du soir, je fus réveillé par les chants harmonieux d'un chœur de jeunes gens, qui chantaient un noël allemand en mon honneur, car le 2S décembre était ma fête. Je me levai pour les remercier, mais ils avaient déjà disparu. La température s'était adoucie, la nuit était étoilée, et notre maisonnette s'emplissait de colons qui venaient nous fêter et nous apportaient des gâteaux et de la viande
de porc. Au milieu de cette bruyante gaieté qui m'environnait, j'avais de la peine à me défaire d'une vague tristesse qui m'oppressait. Il y avait déjà quatre années que cette fête n'était plus pour moi une réjouissance de famille, et mon imagination me reportait à un autre temps, où caresses et amis ne manquaient pas à cette touchante solennité. Hélas! la vie semble n'être qu'un adieu continuel aux hommes et aux choses 1
Je secouai énergiquement, comme un vêtement embarrassant, ces souvenirs importuns, et j'allai à l'église, oîi j'avais préparé une surprise à mes paroissiens. En m'habiilant, je mis le feu, sans que personne s'en aperçût, à une flamme de Bengale rouge, cachée derrière une corbeille de fleurs. Au moment où, revêtu d'une chasuble de drap d'or, j'entonnai le Te Deuruy la flamme illumina tout à coup l'église comme une aurore boréale. L'or, les cristaux, les chandeliers, les tentures, les fleurs, tout éblouissait. Les assistants furent électrisés. L'hymne sacrée fut chantée avec un redoublement de courage ; mais, dit le proverbe, « il n'y a pas de feu sans fumée, » et j'avais compté sans elle. Avec la flamme s'échappaient des tourbillons de fumée qui ne tarda pas à nous suffoquer. Pendant cinq minutes, toute l'assistance toussa d'une manière eff'rayante. Heureusement, notre église était percée de tous côtés et la fumée se dissipa facilement.
Après la fête de Noël, nous pûmes enfin creuser les fondements de notre nouvelle église. L'architec-
ture devait être de style gothique et le monument assez spacieux pour contenir la population tout entière. Seulement, nos moyens étaient plus bornés que nos projets. Les machines manquaient; il fut impossible de trouver une seule poulie dans toute la colonie, et Ton était réduit à enlever les pierres et les poutres à la force des bras. Pour le salaire des maçons et des charpentiers, nous n'avions pas deux mille francs 1 Ne pouvant surmonter cet obstacle, nous résolûmes de le tourner. L'abbé Dubuis décida que nous ferions nous-mêmes presque toute la charpente, sous la direction des charpentiers, qui ne seraient que nos professeurs et dont nous serions les élèves. Ils n'avaient qu'à tracer sur les arbres couchés ce que nous devions couper ou scier ; nous leur épargnions le plus d'ouvrage possible, afin de ménager notre argent. L'abbé Dubuis était fort adroit; par son intelligence et son habile économie, il parvint à réduire nos frais dans des proportions extraordinaires.
Il ne suffisait pas que notre édifice fût élégant, il fallait aussi qu'il fût solide ; la pierre devait entrer pour la plus grande part dans la construction. Cependant, les journées d'un tailleur de pierres auraient été bien nombreuses et auraient absorbé une bien grosse somme. Nous allâmes, dans le bois, à la recherche de pierres toutes taillées ; nous découvrîmes à fleur de terre toute une carrière de blocs de rochers unis et carrés, mesurant environ huit à dix pouces d'épaisseur, et de grandeurs différentes. Quelques-
uns, ayant dix pieds de long sur quatre de large, servirent de marches pour Tescalier ; d'autres moins gros furent employés pour les soubassements et les fenêtres. En l'absence de machines pour charger ces poids peu ordinaires, il fallut recourir aux systèmes les plus ingénieux et les plus simples. Quand la charrette traînée par des bœufs avait été amenée le plus près possible de ces énormes pierres, nous enlevions les roues, et la caisse de la charrette tombait à terre ; alors, armés de leviers en chêne, nous faisions glisser sur des rouleaux de bois les blocs jusque dans la charrette. Cette tâche accomplie, nous nous cramponnions à l'un des essieux pour l'enlever, et nous mettions une pierre dessous ; puis, nous passions à l'autre essieu pour y faire la même opération ; ensuite nous retournions au premier pour l'enlever de nouveau et placer dessous une seconde pierre ; nous en faisions autant au second essieu, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les essieux se trouvassent à la hauteur voulue. Il était facile alors d'y faire entrer les roues et de diriger le tout sur la ville. Une pierre d'un gris verdâtre, tendre et facile à tailler, nous servit à sculpter un écusson et des croix pour orner le haut du portail. Pour avoir de la chaux, nous allâmes, à la tête de huit ou neuf colons, dans une espèce de carrière de pierres calcaires, d'oii il était aisé d'en extraire un grand nombre. On fit un amas de broussailles et d'arbres morts, on le couvrit d'une première couches de pierres calcaires, on accumula ensemble les branches et les pierres, de façon à former une
sorte de pyramide, puis on mit le feu au bois, et on s'en alla. Trois jours après, on revint, et Ton trouva I près de quatre-vingts barils d'une chaux excellente, ij Quant au sable, il se prenait à la rivière. I 11 était moins facile de se procurer du bois de ' construction. Dans ce pays, où les vents violents du nord sévissent chaque année, on trouve peu de grands arbres en bois dur, qui soient parfaitement droits. On en rencontrait bien sur les bords de la Médina, mais là ils étaient propriétés particulières et avaient une certaine valeur vénale. Quant à ceux qui n'appartenaient à personne, il n'en restait guère, les colons les abattaient pour en faire des planches, qu'ils allaient vendre à San-Antonio. Nous fûmes encore obligés de courir à la découverte dans les bois; nous y trouvâmes huit chênes énormes, parfaitement droits jusqu'à une hauteur de trente pieds, ce qui faisait merveilleusement notre affaire. Ils furent abattus et placés sur la charrette par les mêmes procédés que les blocs de rocher. Ils devaient devenir des piliers et des supports pour le toit de la nef centrale. Plusieurs mesquites, de venue magnifique, servirent à la charpente des fenêtres ; c'est un bois pareil à l'acajou et dur comme la pierre. Des colons inoccupés se chargèrent de nous apporter tous les matériaux nécessaires pour les soliveaux du toit et pour la couverture du clocher et des trois nefs.
Ces préparatifs terminés, il fallut façonner. L'abbé Dubuis et moi, nous nous mîmes à scier et à couper, comme de vrais charpentiers. J étais peu expert
en cette besogne, et même, quand je quittais la hache et la scie pour prendre le marteau ou le ciseau, et sculpter dans la pierre les croix et Técusson destinés à la façade, mes mains se remplissaient d'ampoules et de durillons douloureux qui me forçaient bientôt à quitter la partie. L'abbé Dubuis, au contraire, était infatigable. Nous ne donnions plus l'instruction aux enfants, que le matin jusqu'à midi.
Quoique l'enseignement ne me plût guère, je lepréférais, et de beaucoup, au métier de charpentier et de tailleur de pierres; aussi, je remplaçais à l'école mon confrère, qui me remplaçait sur le chantier. De la sorte, je ne hachais et ne taillais que dans l'aprèsmidi, ce qui m'allait mieux, et ce qui avançait aussi les travaux, car l'abbé Dubuis s'en tirait beaucoup plus habilement que moi. Rien ne le lassait; il se reposait, en allant chercher ça et là tout ce qui pouvait être utile à notre entreprise. Un jour, nous nous aperçûmes qu'il manquait des poutres pour la charpente du clocher; l'abbé courut jusqu'à ce qu'il eût découvert de beaux arbres sur le bord de la rivière, dans un terrain neutre. Il n'hésita pas à descendre dans l'eau jusqu'à la ceinture pour couper ces arbres à la racine; ce travail lui prit tout une journée; nous étions en janvier, et je ne comprends pas qu'il en soit revenu sans rapporter au moins un gros rhume.
Comme j'étais, un jour, occupé à arrondir, avec un couteau, des planchettes de sapin et à les tailler en écailles de poisson pour en revêtir les toits du
clocher, il m'arma une aventure qui m'obligea à un petit acte d'énergie.
Un de nos colons, qui n'avait jamais mis les pieds dans l'église, qui vivait dans un état d'ivresse perpétuelle, qui était un scandale et une honte pour la colonie, mourut ivre dans une rue, en plein midi. Je refusai d'assister à son enterrement, soit comme prêtre, soit comme simple habitant de Castroville. Ce refus était un exemple nécessaire, car la moindre faiblesse dans l'accomplissement des devoirs du prêtre, le moindre relâchement dans les justes et salutaires rigueurs de l'Église mettent le missionnaire h la merci du premier venu, en ces pays, où les lois sont insuffisantes pour la protection des particuliers. Si l'on croit qu'on peut avoir bon marché de vos résistances par un moyen quelconque^ vous êtes perdu. Aussi, les parents du mort me demandant impérieusement ma présence à la cérémonie funèbre, je déclarai nettement que je m'abstiendrais.
« Si vous ne l'enterrez pas de bon gré, nous vous
le ferons bien enterrer de force. »
Alors je quittai tranquillement ma soutane et leur dis :
c( Maintenant, vous n'avez plus affaire à un prêtre, mais à un Français qui saura faire respecter son domicile, et qui, si par malheur vous vous représentez avec des armes, aura deux pistolets pour vous répondre.
— Nous verrons bien 1 dirent-ils.
— 'Oui, nous verrons. »
Et je repris mon travail. xVyant plusieurs milliers de planchettes à façonner pour le clocher, je n'étais pas d'humeur à perdre mon temps. Une demi-heure après, ils revinrent au nombre de quatre, avec des fusils et des pistolets, voulant, sinon me tuer, du moins m'effrayer. En les voyant venir, je saisis mes pistolets, qui n'étaient pas chargés, j'ouvris la porte, et dirigeai mes armes inoÊfensives sur la poitrine des deux premiers.
(( N'avancez pas, leur dis-je, ou je fais feul » Ils s'arrêtèrent aussitôt, croyant peut-être à un danger sérieux, ou se laissant imposer par mon attitude.
(( Si le jeune curé menace de faire feu, dit l'un d'eux à ses compagnons, soyez sûrs qu'il fera feu. »
Ce mot les décida à battre en retraite, et je repris mes planchettes. Cette nécessité de se défendre soimême explique pourquoi tout le monde, dans l'ouest du Texas, est plus ou moins armé ; encore, faut-il que les armes soient très-apparentes ; autrement, vous risquez d'être insulté par les querelleurs avinés, race qui est fort nombreuse et fort redoutable en ce pays.
Cependant la construction de Téglise avançait rapidement : les murailles étaient faites, les maçons travaillaient au clocher, et, sans en attendre l'achèvement, nous élevâmes les huit piliers destinés à la nef centrale : opération difficile, car il fallait nonseulement ériger perpendiculairement des chênes énormes, mais encore les placer sur des assises en
pierres, de deux pieds de haut, et cela, sans machines ni poulie. Heureusement, nous comptions dans la ville un grand nombre d'habitants d'une force herculéenne ; nous les réunîmes^ et tous ces bras athlétiques installèrent les huit piliers sur leurs piédestaux, en une journée, et sans accident. Le progrès rapide de nos travaux éveillait la curiosité et l'intérêt de nos colons ; ils s'assemblaient souvent par groupes nombreux, pour admirer le nouvel édifice, et là, entraînés par notre exemple, ils nous prêtaient leurs bras, dès qu'ils pouvaient nous être utiles. Les enfants de l'école, dans l'après-midi, se chargeaient du mortier ; ils allaient chercher à la rivière l'eau et le sable nécessaires pour le composer.
Un jour, l'abbé Dubuis remuait la mortier, vêtu de son pantalon de cotonnade bleue; d'une chemise de flanelle rouge, d'un chapeau sans forme ni couleur, il était tout parsemé d'éclaboussures de chaux et de plâtre, lorsqu'un jeune négociant irlandais, du nom de Thomas Dowyer, qui passait à Castroville, vint lui demander où était l'abbé Dubuis. L'abbé alla près d'un seau d'eau, se débarbouilla vivement, et relevant la tête : . n^ni
« Le voici, lui répondit-il ; que lui demandez- vous?
— Ah! répondit le jeune homme en riant, comment pouvais-je vous reconnaître, avec votre figure barbouillée et votre costume multicolore? »
Et, en sa qualité d'Irlandais, c'est-à-dire de catholique pieux et généreux, il donna dix piastres pour notre église.
En dépit de ces dix piastres inespérées, à mesure que le monument s'élevait, notre bourse diminuait dans la même proportion. L'abbé et moi, nous étions forcés par économie de travailler sans ouvriers, et nous fîmes seujs la plus grande partie des toits et des fenêtres. Quand nous ne pouvions nous passer d'un manœuvre, nous le payions souvent avec un de nos habits, une de nos paires de souliers, un de nos pantalons ou une de nos chemises. Je vendis mon fameux cheval de quinze francs, qui était dans les bois depuis plusieurs mois, et cet argent paya quelques tournées d'ouvriers. Nous parvînmes ainsi à achever notre église au bout de trois mois, sans faire de dettes, ce qui est presque un miracle aux États-Unis, oii les souscriptions charitables sont aussi illusoires que nombreuses. Pour cacher à l'intérieur les soliveaux du toit, je les tapissai de manta^ coton écru trèsfort, et je peignis dessus des rosaces gothiques, dont l'effet était superbe. Pour comble de bonheur, nous trouvâmes plus tard, à Galveston, des vitraux représentant l'histoire de saint Louis et des portraits de quelques princes delà maison de Bourbon. Ils s'adaptaient merveilleusement aux dimensions de nos fenêtres, et comme notre église était dédiée à saint Louis, il était impossible de faire une rencontre plus heureuse.
Enfin, le jour de Pâques 18S0 arriva, c'était le cinquième que nous passions loin de la France ; notre église parut dans tout son éclat, entièrement achevée, et la messe y fut célébrée solennellement. Ce fut un
événement dans tout Je pays. Cette église nous avait coûté environ 3,300 francs, et elle en valait certainement plus de 40,000. Ausssi, à San-Antonio comme à Castroville, la modicité de la somme employée étonna tout le monde : on venait voir l'église par curiosité, et Ton ne comprenait pas qu'elle pût être aussi grande et aussi belle.
Ce succès dépassait toute espérance, mais il avait usé ce qui nous restait de forces. Les voyages continuels, les fatigues, les privations de toute sorte, la misère, avaient profondément altéré notre santé; la construction de l'église acheva de la ruiner. Nous crachions le sang : mon confrère, plus âgé, plus aguerri, plus robuste que moi, avait mieux résisté et pouvait encore faire sa besogne; mais j'étais tourmenté par une toux continuelle et par des rhumatismes aigus ; je ne pouvais rester cinq minutes à genoux sans défaillir, et des spasmes nerveux, revenant sans cesse, m'empêchaient de célébrer le saint sacrifice quotidiennement. Alors, pour ne pas tomber dans des langueurs incurables et traîner inutilement un corps embarrassant, comme avait fait le pauvre abbé Chanrion, nous résolûmes tous deux de retourner en France, pour demander au sol natal le repos et y retrouver la santé perdue. Ce n'était pas fortaiséjCarnousétions sans argent ; mais nous savions y suppléer, et, après tout, sans argent, un voyage n'est pas plus impraticable que la construction d'une église. Il ne restait plus qu'à obtenir le consentement de notre évêque, et nous croyions pou- . voir y compter. Le départ fut renvoyé à la semaine
qui suivait les fêtes de Pâques. Je devais me rendre le premier à San-Antonio, pour confesser et faire remplir le devoir pascal aux Allemands et aux Alsaciens de la ville et des environs ; je devais aussi vendre quelques effets qui me restaient afln de me procurer quelques ressources pour le voyage, et en attendant l'abbé Dubuis.
Mes préparatifs furent bientôt terminés, et je dis adieu à cette colonie, oii j'avais supporté tant de peines, où j'avais quelquefois versé des larmes secrètes, oii j'avais aussi éprouvé de grandes consolations et de grandes joies, à la vue du bien qui se faisait par mes mains. Ce bien n'était pas seulement religieux et moral : il était même matériel. Nous avions décidé Charles à établir à Castroville un vaste magasin qui contenait toutes sortes de marchandises et d'ustensiles à l'usage des colons : auparavant, ceux-ci allaient tout chercher à San-Antonio, oii ils payaient chaque chose beaucoup plus cher. La construction de l'église prouva aux colons qu'ils pouvaient à peu de frais remplacer leurs misérables cabanes par des maisons de pierres, bonnes et solides, et cet exemple les convainquit si bien, que la valeur des terres augmenta du triple, ce qui les enrichit presque tous, car presque tous possédaient des étendues de terrain assez considérables. Nos connaissances théoriques et nos conseils avaient été aussi très-utiles à l'agriculture; le maïs était mieux cultivé, chaque pied portait deux ou trois épis; chaque épi portaitSOO à 1,400 grains, ce qui faisait en moyenne deux ou trois mille pour un ; entre les sillons,
on récoltait des melons et des pastèques qui se vendaient, à San-x\ntonio, cinquante centimes la pièce, 1 On commençait à semer du froment, qui venait bien, !| et l'on plantait une grande variété de légumes aussi utiles que productifs. En revanche, les essais de plantation de la vigne n'avaient pas réussi : les grandes sécheresses la faisaient périr; mais des greffes de vigne européenne portées sur des ceps sauvages avaient donné d'heureux résultats. La confiance et la joie animaient les habitants, qui voyaient i leur bien-être s'accroître, la colonie prospérer et grandir.
En me séparant de ma pauvre cabane, qui, ouverte à tous les vents, laissait pénétrer la pluie, pousser les herbes, fourmiller les insectes, je ne pus retenir mes larmes des soupirs d'attendrissement oppressaient ma poitrine. En regardant une dernière fois le hamac qui pendait sous la galerie, ce hamac oîi je m'étais si souvent endormi sous un ciel étoilé, je pensai aux longues rêveries qui me rendaient si chère l'heure du silence, du repos et de l'obscurité, à la brise chargée de parfums forestiers qui venait rafraîchir mon front brûlant, à la voix plaintive de l'oiseau de paradis ou de la veuve^ comme l'appellent quelques habitants du pays, dont le cri monotone et mélaacoiïque dominait les longs murmures de la rivière et du feuillage. En disant adieu à la tombe solitaire de l'âbbé Chazelle, en m'agenouillant encore une fois sur les résédas touffus qui la couvraient et l'embaumaient, je pleurai
comme un enfant et je songeai que mes mains n'y
répandraient plus leurs soins assidus, ni ma bouche ses meilleures prières.
Je ne quittais pas, sans la regretter, cette nature vigoureuse, luxuriante et torride^ au sein de laquelle j'avais trouvé des scènes, des épisodes, des émotions et des sentiments, si divers, si rapides^ si nombreux, que chaque année me semblait avoir eu la durée d'un siècle, tant mes jours, mes heures, mes minutes avaient été remplis. Je dis même adieu aux animaux domestiques qui avaient vécu près de moi, à ces honnêtes compagnons de la vie quotidienne; j'embrassai tout ce qui m'entourait dans un regard suprême, où je mis tout mon cœur; puis, je montai à cheval, allant lentement, m'arrêtant à chaque endroit oii je rencontrais le souvenir d'une action, d'une chose, d'une pensée. Je traversai une dernière fois cette petite rivière de la Médina, gracieuse, pleine de caprices et de détours, coulant tantôt impétueusement et avec fracas sur un lit de rochers, tantôt nonchalamment et silencieusement sous un dôme de verdure. Je saluai encore ces vastes prairies et les chevreuils qui y prenaient leurs ébats; je crois que je regrettais même les serpents à sonnettes qui m'avaient si souvent effrayé.
J'étais devenu un véritable enfant des solitudes et des bois ;j'avaispris5dansle nouveau monde, des habitudes de vie nomade; je m'étais accoutumé à cette existence de grands labeurs; je n'étais plus l'homme de la société européenne, et la France m'allait apparaître comme un pays trop civilisé, trop prosaïque, trop con-
traire à mes goûts un peu sauvages. On dirait que la moitié de la vie de l'homme se passe à regretter Tautre moitié. Pourtant, mon cœur battait avec violence, quandjesongeais àmon pays^à ma famille, à mes amis.
L'abbé Dubuis vint, au bout de quelques jours, me rejoindre à San-Antonio, non sans avoir couru encore un danger. Un maçon de Castroville avait demandé en mariageune jeune fille qu'on lui avait refusée par la simple raison qu'elle était promise et fiancée à un autre. Il déclara à l'abbé, que, s'il célébrait le mariage de la jeune fille avec son rival, il nous tuerait, lui et moi. L'abbé eut beau lui faire remarquer que nous n'avions pas à régler les affaires de cœur; que nous ne pouvions pas refuser notre ministère à ceux qui le demandaient et qui n'en étaient pas indignes, cet homme ne voulut rien entendre. Le mariage se fit pourtant, et le lendemain matin, l'abbé Dubuis partit pour San-Antonio, escorté par quelques colons armés. Au gué de la Médina, il vit sur l'autre rive le maçon, armé aussi jusqu'aux dents, prêt à faire feu sur le premier qui avancerait. Pour éviter un accident, il résolut avec ses compagnons de traverser la rivière sur un autre point. Le maçon, comprenant la manœuvre, courut au galop vers un endroit de la route où l'abbé était obligé de passer. Les colons voulaient accompagner l'abbé jusqu'à San-Antonio; mais, au bout de quinze milles, celui-ci les congédia, jugeant leur secours inutile, ou craignant une collision sanglante. Cependant il plongeait ses regards dans chaque broussaille et dans chaque bouquet d'arbres.
Arrivé au rancho de la Leona, il pensa que le fourré qui borde ce petit creek était favorable au projet criminel de son ennemi, et par prudence il le traversa au grand galop. Il avait deviné juste : le maçon était dans le bois, mais, n'attendant pas sitôt l'abbé et le voyant tout à coup passer si vite, il n'eut pas le temps de l'ajuster.
Arrivé à San-Antonio, l'abbé me dit, en descendant de cheval :
(( Ne sortez pas, ou vous êtes un homme mort !
— Eh bien 1 qu'y a-t-il maintenant? lui demandai-je d'un air inquiet.
— Il y a que votre ami le maçon (le même que j'avais entendu chanter, peu de jpurs après mon arrivée, à San-Antonio) veut vous tuer, et que je l'ai échappé belle.
— Voilà une très-vilaine idée de la part d'un ancien ami. »
L'abbé me raconta son aventure ; par prudence, nous nous contentâmes de ne sortir que de jour seu- j lement et par nécessité.
Faute d'argent, nous dûmes gagner Lavaca à pied. Moyennant quelques piastres, deux Mexicains s'engagèrent à porter sur leurs lourdes charrettes nos malles et nos provisions. Un jeune Français, qui retournait en France, se joignit à nous ; il était enchanté de cette vie aventureuse et libre que nous allions mener, et qui avait pour lui le charme de la nouveauté et de l'imprévu. Je savais par expérience combien l'intempérie de l'air, les sables et les mau-
\aises routes rendent ces sortes de courses pénibles et fatigantes. J'étais mauvais marcheur et je redoutais de faire près de cent lieues à pied, sous un ciel I qui semble être de feu, même au mois de mars. Pour I Tabbé Dubuis, c'était une bagatelle.
I Le premier jour, nous campâmes sur la lisière I d'un bois, oii se trouvaient plusieurs mares d'eau |1 pleines de canards. J'en tuai cinq à coups de fusil. ] Nos Mexicains avaient eu soin d'apporter une mar- I mite ; chacun de nous s'ingénia de son mieux pour I préparer le dîner. L'un était chargé d'entretenir le ; feu; un autre, de plumer le canard; le soin de la i cuisine me fut dévolu, et nous fîmes un excellent dîner, qui^ joint à la gaieté et à la bonne humeur de mes compagnons, me permit d'oublier les fatigues du jour. Le lendemain, nous avions à traverser le creek de Calavera, qui coule dans un ravin profond et escarpé : notre compatriote, fatigué, était resté couché dans une de nos charrettes ; l'abbé et moi, arrivés sur l'autre bord, nous regardions avec anxiété les bœufs escalader péniblement la montée : tout à coup, la cheville qui retient le timon se casse, et la charrette est précipitée dans le ravin, tandis que les bœufs continuent tranquillement leur chemin. Notre compatriote, qui était étendu sur les malles, en fut quitte pour la peur. Nous campâmes près du San- Antonio. Nos Mexicains firent des lignes, je ne sais avec quoi, el; prirent trois énormes poissons, je ne sais comment. Nous avions ainsi de l'abondance et de la variété dans nos repas.
Le cinquième jour, au lever du soleil, nous étions dans un bois magnifique de cèdres odorants; l'air était frais et pur. L'abbé et moi, nous faisions, comme de coutume, notre méditation en marchant. Je vis sortir du milieu des broussailles un petit oiseau qui ne pouvait voler ; je le pris sans difficulté et le montrai à Tabbé Dubuis, qui l'examina et vit sur l'épiderme de sa langue une excroissance de peau dure qui l'empêchait de manger. L'abbé, faute d'épingle, prit une épine et lui enleva fort adroitement cette excroissance, lui fit avaler quelques gouttes d'eau et lui donna la liberté. Le pauvre petit oiseau se sentit immédiatement soulagé et se mit à voltiger aussitôt dans les bois, en poussant de petits cris de contentement.
Le sixième jour était un samedi. Nous avions une grande prairie à traverser, dans laquelle on ne voyait ni arbres ni broussailles ; avant d'y entrer, nous fûmes obligés de recueillir du bois pour le campement de la nuit. Nos provisions de bouche étaient à peu près épuisées, notre bonne humeur s'était un peu calmée, et la route nous parut d'une longueur horrible. L'eau nous manquait, et, pour souper, nous n'avions qu'une boîte de sardines et du fromage en guise de pain. Au moment de m'étendre sur l'herbe pour dormir, l'abbé Dubuis me dit :
« Fumez donc une pipe, cela vous désaltérera, et nous causerons. »
Je trouvai ce genre de rafraîchissement pitoyable, et je m'endormis.
A une heure du matin, Tabbé me réveilla, en me disant :
« Partons maintenant, afin de pouvoir dire la messe de bonne heure.
— Mais que vous prend-il donc? Vous êtes comme le Juif errant, vous ne pouvez jamais rester tranquille : à peine arrivé, vous voulez déjà partir.
— Non, mon cher, vous vous trompez; vous avez dormi au moins trois heures, il est une heure du matin et nous avons encore une dizaine de lieues à faire avant d'arriver à Victoria, et comme nous avons faim et que nous sommes dans un costume peu élégant, il est plus convenable d'arriver avant l'heure ordinaire de l'office. »
Je cédai à ces raisons et nous nous mîmes en route. Après deux heures de marche, nous atteignîmes le bois qui borde leColeto. Ce bois semble planté dans je sable: nous enfoncions jusqu'aux genoux, ce qui était un surcroît de fatigue. Le Goleto nous apparut peu après ; sa largeur était effrayante, et je craignais qu'il ne fût d'une profondeur proportionnée. L'abbé, sachant nager, passa le premier : Peau lui venait à peine au-dessus du genou. Les rivières au Texas sont fort trompeuses: en prenant une carte exacte et détaillée, on dirait que c'est le pays le mieux arrosé du monde ; je crois qu'il en est, au contraire, le plus sec. Je trouvai l'eau très- froide, et le sable me coupait les pieds. Enfln, aux premières lueurs du jour, nous entrâmes dans la plaine qui avoisine Victoria. Les poules de prairie, au vol pesant et bas, s'échappaient
à notre approche, en poussant un cri singulier; ce furent les seuls êtres vivants que nous aperçûmes.
A six heures du matin, nous arrivions à la forêt du Colorado; nous rencontrâmes des wagons américains ; leurs conducteurs parurent fort étonnés de voir à pareille heure deux prêtres voyageant à pied dans ces régions. Nous traversâmes le Colorado en bateau : en quelques minutes, nous étions à la chapelle de Victoria où nous célébrâmes la messe. Le curé était ce compatriote qui vint nous voir à Castroville et qui m'accompagna à Braunfels : nous passâmes la journée avec lui, et, le soir, Tabbé et moi, nous allâmes rejoindre nos Mexicains et nos bagages dans la plaine de Lavaca. En quittant Victoria, trois routes étaient devant nous ; nous étions embarrassés de savoir laquelle nous devions prendre ; le vent souf- j fiait avec une telle violence, qu'il balayait les chemins et effaçait les traces des roues. A tout hasard nous * nous engageâmes dans une de ces trois routes : au bout d'une heure, cette route s'enfonçait dans un bas-fond inacessible au vent ; elle était sillonnée de nombreuses traces de roues; mais nos voitures n'y tétaient pas. Nous en conclûmes que nous nous étions trompés de chemin, et, coupant à traversla prairie, nous allâmes à la recherche de nos compagnons de voyage. La nuit arrive ; un feu brille au loin, nous y allons, et nous trouvons notre jeune compatriote et les Mexicains occupés à faire une fricassée avec des poules de prairie qu'ils venaient de tuer. C'était la dernière nuit
que nous couchions dans la prairie, et cette idée augmenta notre bonne humeur.
Les pipes s'allument, les causeries s'animent ; enveloppés de nos couvertures, les yeux tournés vers le firmament, nous chantons en chœur les cantiques et les souvenirs d'enfance qui se présentent à notre esprit. A deux heures du matin, nous cessons nos chants pour continuer la route ; mais quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'on nous levant, nous vîmes autour de nous des Américains, des Irlandais et des Mexicains, qui s'étaient approchés pour nous entendre chanter ; près d'eux, nous aperçûmes un vrai troupeau de bœufs et de chevaux qui faisaient cercle et qui avaient été sans doute attirés également par nos chants. J'appris alors que nous avions campé près d'une mare d'eau, ou se reposaient ordinairement les voituriers pour abreuver leurs animaux. Vers dix heures du matin, nous arrivâmes près d'une autre mare d'eau noire, boueuse et infecte, appelée chocolata sans doute à cause de sa couleur ; c'est aussi un lieu ordinaire de campement. Nous nous y arrêtâmes; de toutes nos provisions, il ne nous restait qu'un peu de fromage qu'il nous fallut arroser de cette eau mauvaise pour nous désaltérer : elle nous servit pourtant à faire notre café. J'ai rarement fait un dîner plus désagréable que celui-là. Les quolibets n'y manquèrent pas. Le soir, nous soupions à Lavaca, et le lendemain, nous faisions voile pour Gal^ veston.
Notre évêque ne consentît pas à perdre à la fois
deux missionnaires, il avait plus que jamais besoin de monde, car plusieurs prêtres étaient morts, et le choléra venait encore d'en emporter un à Indian- Point. Il permit cependant à l'un de nous de partir et à l'autre de prendre du repos. Gomme j'étais le plus malade, le plus jeune et le moins nécessaire, que des raisons de famille m'appelaient d'ailleurs en Europe, et que je promettais de revenir bientôt, l'abbé Dubuis se résigna à rester, et s'en alla à la Nouvelle-Orléans collecter un peu d'argent pour avoir une cloche digne de notre nouvelle église. Le bon évêque, qui ne possédait que 2o piastres, m'en donna 15, et y ajouta un effet de 200 francs, pour mon voyage. Pauvre évêque I il devait faire lui-même un voyage dans l'intérieur du Texas, et il se privait du nécessaire pour aider un de ses prêtres à demander au pays natal une santé perdue sur le sol étranger.
J'allai à la Nouvelle-Orléans où je trouvai des secours parmi mes confrères. Je remontai le Mississipi jusqu'au Cairo; puis, l'Ohio jusqu'à Cincinnati. Je traversai le lac Érié, en compagnie de six cents méthodistes de tout âge et de tout sexe, qui revenaient d'un camp-meeting ^ et continuaient sur le bateau à vapeur leurs exercices religieux et leurs prédications. Je visitai les belles et imposantes cascades du Niagara, qui ne sont pas flattées dans les tableaux qu'on en a faits, car elles se refusent à toute description. Je mis le pied au Canada, et m'embarquai à New- York, pour l'Angleterre.
Après quatorze jours de traversée, j'étais à Soutliampton. Je vis Londres pour la première fois, mais n'eus pas envie de m'y arrêter. Je m'embarquai de nouveau, et le même soir, je saluais les côtes de France. Avec quel transport je débarquai à Boulognel Je foulais enfin avec bonheur cette terre chérie ! je me retins pour ne pas embrasser les douaniers ou les gendarmes, car c'étaient les premiers Français que je rencontrais. Je passai quelques heures au milieu d'une famille à qui j'étais recommandé, et qui me combla des soins les plus touchants, des attentions les plus délicates ; je ne m'attendais pas à cette bienveillante et cordiale hospitalité , j'en fus aussi surpris qu'ému. La France est le pays oîi le tact, la délicatesse et toutes les qualités du cœur atteignent leur apogée. J'étais étonné d'entendre tout le monde parler français ; ma langue maternelle était devenue presque étrangère à mes oreilles. Deux jours après, j'arrivai à Lyon. Il était dix heures du soir, quand je sonnai à la porte de ma mère : comme le cœur me battait I
«Qui est là?
— C'est moi.
— C'est Emmanuel 1 »
Et nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, avec des larmes de joie. Les baisers d'une mère sont doux à tout âge. Le lendemain, je me présentai à mes parents et à mes amis ; mais je fus obligé de leur dire mon nom et de leur affirmer mon identité, pour qu'ils se décidassent à voir, dans l'homme hâve,
jaune, aux joues creuses, aux tempes ridées, qui était devant eux, le jeune homme qui les avait quittés avec une figure fraîche et une mine passable : je n'avais été reconnu que par le cœur de ma mère !