CHAPITRE PREMIER
Une visite au Saint-Père. — Retour en Amérique. — Un voyage très^accidenté. — Descriptions et impressions de voyage. — Sermons à Lord. — Un naufragé imaginaire. — Le Brazos. — Point-Isabella.— Brownsvilie. — Nouveau procédé municipal pour l'alignement des rues, — Opinion de mes paroissiens sur les missionnaires.
Après un séjour de trois semaines à Lyon, je me mis en route pour aller voir le Saint-Père à Rome, afin de lui parler de ma mission, et de lui offrir une paire de mocassins magnifiques brodés par nos Indiens. Pour toute fortune, j'avais cinq francs dans ma bourse, et la permission du ministre de la marine pour voyager gratis sur les navires de l'État. J'arrivai à Toulon, le 14 octobre, après avoir parcouru une partie du midi de la France, tantôt à pied, tantôt en diligence, selon mes ressources et la nécessité. Je m'embarquai, le 15, sur le Véloce, avec plusieurs officiers d'infanterie qui accompagnaient un détachement de soldats à Rome. Le temps était beau, la mer calme : le voyage fut charmant.
Le soir, au clair de lune, je me mêlais aux soldats,
avec lesquels j'avais de longues causeries pleines d'entrain et de cordialité. Arrivé à Civita-Vecchia, j'avais encore cinq francs en poche, mais ce n'était pas assez pour aller à Rome, et je savais déjà, par expérience, qu'il est beaucoup plus difficile de voyager sans argent dans un pays civilisé que dans un pays sauvage; néanmoins, je ne me laissai pas décourager pour si peu et je résolus d'aller à Rome, à pied et par étapes, comme font les militaires. Dans la ville éternelle, je cherchai en vain une hospitalité gratuite. Je me mis entièrement entre les mains delà Providence, pour payer mes dépenses, et je demandai une audience du Saint-Père, ce qui me fut immédiatement accordé.
J'étais fort mal vêtu, mais, au Vatican, on ne juge pas l'homme par l'habit. Sa Sainteté m'accueillit avec sa bienveillance accoutumée : elle m'empêcha de lui baiser sa mule et me donna sa main. De ma vie, je n'avais vu une figure aussi sympathique, aussi bonne, aussi vénérable. Notre conversation fut longue et roula naturellement sur les missions, sur les Indiens en général, et sur mes affaires en particulier. Je fis un court récit de mes aventures. Le Saint-Père me répondit :
c( Je vois, cher enfant, que vous êtes bien accoutumé à la misère.
— Je le suis tellement, répliquai-je, qu'elle ne me quitte pas même à Rome.
— Gomment cela ? »
Alors j'avouai franchement mon embarras pécu-
niaire, car mes cinq francs avaient absolument disparu. Sa Sainteté sourit, en voyant ma conflanceen Dieu, et me dit :
(( Puisque vous voyagez pour le compte de la Providence, son vicaire fera les frais du voyage. »
Et^ joignant l'action aux paroles, Sa Sainteté me donna une poignée d'or. De mon côté, je tirai de ma poche les mocassins qui étaient enveloppés d'un morceau de papier déchiré, et je les présentai au Saint- Père qui examina les broderies et loua le talent des Indiens. La noble simplicité et la touchante bienveillance du pape Pie IX sont trop connues, pour que je m'arrête sur la profonde impression que me fit éprouver ce tête-à-tête, dont le souvenir est encore une douce consolation pour moi.
Le novembre, je quittai l'Italie pour la France, que je parcourus dans tous les sens. La révolution de février avait effrayé les esprits et resserré les bourses. J'échouai à peu près complètement dans mon entreprise de rassembler de l'argent pour notre pauvre et intéressante mission du Texas. Je fus plus heureux dans mes recherches pour trouver de jeunes séminaristes prêts à partager nos travaux et nos épreuves; mais la plupart étaient pauvres, et leur zèle fut inutile : ils ne pouvaient aller au Texas à leurs frais. J'étais encore maladif et faible de santé, mes forces revenaient lentement; cependant les pays lointains où j'avais couru tant d'aventures et supporté tant de fatigues conservaient leur attrait à mes yeux. Dans les solitudes du nouveau monde, j'avais contracté i'ha-
bitude de vivre toujours près d'un danger ; les grandes scènes de la nature, les grandes émotions du cœur étaient devenues pour moi des besoins impérieux ; l'Europe, avec ses petits préjugés, ses intérêts mesquins, sa bourgeoise monotonie me paraissait inhabitable.
Je perdais chaque jour une illusion, dont mon cœur de vingt-cinq ans s'était bercé. En voyant le monde de près et avec des idées plus larges et moins casanières, j'y découvrais à chaque instant des misères, et des plaies morales et physiques qui me répugnaient. D'un autre côté, les missions n'avaient plus pour moi le charme de l'inconnu, qui aurait pu du moins contre-balancer l'amertume des épreuves à venir. Je savais combien sont durs, dans ces contrées lointaines, la souffrance et l'isolement, et quelle puissance d'énergie il faut mettre en action, pour se tenir constamment uni avec Dieu et ne pas s'arrêter, à moitié chemin, fatigué et découragé. Néanmoins, je ne pouvais songer à ces pauvres colons du Texas, avec lesquels j'avais vécu trois ans, que j'avais guidés par mes exhortations, éclairés et soutenus par les secours de la religion, et à qui j'avais la conscience de m'être rendu utile dans la mesure de mes forces, je ne pouvais, dis-je, songer à eux sans éprouver une grande envie d'aller les rejoindre au plus tôt pour achever une tâche que je regardais comme sacrée. Je me décidai à repartir et quittai la France le 7 mars 1831. Mon départ fut triste; le voyage devait être fabuleusement accidenté.
J étais sur le Franklin qui faisait son premier ou second voyage ; nous allâmes d'abord à Cows oii nous attendîmes la reine d'Angleterre qui désirait voir ce beau navire. Le lendemain, nous voguions sur FOcéan : le vent soufflait avec violence dans les cordages ; les vagues hautes comme des collines nous ballottaient de telle manière, qu'il nous était impossible de rester assis ou debout. Bientôt l'orage fait place à la tempête ; les flots passent sur le pont à chaque ins'tant et balayent tout ce qu'ils rencontrent; les mâts sont abaissés, les tambours des roues brisés, le gaillard d'avant enfoncé. On a bouché toutes les ouvertures qui donnent sur le pont^ et, malgré cela, nous avons quatorze pieds d'eau dans la cale ! Pendant ce temps, je lisais dans ma cabine inondée, et j'entendais les marins jurer, les passagers pleurer, prier ou se lamenter : durant quarante-huit heures que dura celte tempête je crus que c'était la dernière que je verrais.
Le septième jour de notre navigation, le vent devint moins violent ; je m'aventurai sur le pont : il était couvert de glace, et d'énormes stalactites brillantes pendaient aux cordages et près des roues. Le charpentier du Franklin^ suspendu sur Tabîme par des cordes, réparait les avaries. Le soir, nous vîmes d'énormes montagnes de glaces flottant au gré des courants. Sur le banc de Terre-Neuve, la mer était couverte de mihions de canards qui se reposaient et se balançaient sur les flots. Enfin, nous arrivâmes dans la magnifique baie d'Hudson; le ciel était serein, le
soleil était chaud, la mer calme et huileuse n'était ridée par aucune brise : nous admirions à notre aise les rivages enchantés de cette baie, une des plus belles du monde, ornée de villas mignonnes et coquettes, d'habitations de plaisance gracieuses et belles, éparpillées sur les collines vertes et bleues de Long-Island et de New-Jersey.
Le lac Érié étant gelé, je fus obligé de m'arrêter quinze jours à New- York. Je m'embarquai ensuite sur un des steamers monstres, qui remontent l'Hudson jusqu'à Albany. Grâce à une concurrence active, nous devions parcourir cette distance, qui est d'environ cent cinquante-six milles, en quelques heures et pour la bagatelle d'une piastre. Les deux bateaux concurrents partirent ensemble rivalisant de vitesse. Nous faisions vingt-cinq et même vingt-sept milles àl'heure, en remontant le courant; néanmoins, notre capitaine, trouvant que ce n'était pas encore suffisant, fit jeter des barils de graisse dans les fourneaux. Le feu prit au navire deux fois. Lorsque la rivière formait un coude, les deux concurrents cherchaient àcouper tout droit, afin de prendre la ligne la plus courte, et pendant cette manœuvre, les deux steamers s'entre-choquaient au risque de se couler mutuellement. Nous étions environ sept à huit cents passagers à bord. La lutte devenait sérieuse : notre vie était menacée par la vapeur, le feu et l'eau ; on s'assemble, on discute, une députation est envoyée au capitaine, pour faire cesser cette course dangereuse ; le capitaine répondit poliment à la députation :
(( Que Dieu vous damne ! pour ce que vous payez, vous pouvez bien aller tous en enfer. )) Et il cria aux chauffeurs :
« Feu, feu, 1 mettez du lard dans les fourneaux. » Notre position devenait intolérable, un passager y mit fin, il prit un fusil et tira sur le pilote de notre concurrent : le malheureux fut sinon tué, du moins blessé grièvement, carillâcha la roue du gouvernail et tomba sur le pont.
Arrivé à Albany, je pris le chemin de fer qui allait à Buffalo. Nous fîmes ces trois cent quarante- cinq milles en douze heures, mais non sans accident; le train qui nous précédait avait déraillé ; lorsque nous arrivâmes sur le lieu du désastre, le chemin n'était pas encore libre, et malgré les efforts du mécanicien, nous heurtâmes un wagon : le choc blessa grièvement trois personnes de notre convoi. A Buffalo, malgré un vent violent qui nous présageait une tempête sur le lac, je m'embarquai pour Sandusky, où nous n'arrivâmes qu'après quarante-huit heures d'une navigation horrible et après avoir échoué deux fois sur des bancs de sable. Durant tout ce temps, les passagers, armés chacun d'une chaise ou de life-preserver^ s'attendaient à chaque minute à être jetés dans le lac. De Sandusky à Cincinnati, il y a deux cent vingt-cinq milles. Je fis ce trajet en chemin de fer. Il y a peu de routes aux.États-Unis aussi accidentées et aussi merveilleusement pittoresques que celle-ci. Lorsque j'étais à Cincinnati, on y voyait encore la femme du premier colon qui était venu défricher ces belles collines. C'est
certainement une des plus belles villes de TUnion ; les Allemands en ont fait une des plus riches. La vigne y produit de très-beau raisin ; c'est le seul pays des États-Unis où cette culture se fasse sur une grande échelle.
Je descendis TOhio dans un magnifique steamer. Le surlendemain de notre départ, nous heurtâmes un bateau qui remontait la rivière et qui coula presque instantanément; nous eûmes néanmoins le temps de sauver seize passagers. Nous étions au mois d'avril, le temps était triste et portait à la rêverie : un vent froid mugissait dans l'espace. Je montai sur le sommet du bateau et m'étendis à terre contre la cabine du pilote : je préférais cette solitude glaciale du dehors au tumulte des passagers qui causaient bruyamment dans le salon, autour d'énormes poêles rougis, dans une atmosphère enfumée. Je voyais se dérouler devant moi un de ces panoramas d'une beauté sauvage, qui avaient toujours pour moi un charme nouveau et plein de suave mélancolie.
Debelles collines boisées, mais uniformes, bordaient rOhio, et formaient une double rangée de vastes et monotones ondulations, qui, semblables à de gigantesques digues, resserraient la rivière dans un lit moins large et entravaient sa marche : les eaux jaunâtres de rOhio coulaient lentement et serpentaient en formant mille gracieux contours. Un léger duvet de verdure ornait à peine la cime des arbres jetés avec profusion par la nature sur ces collines : on aurait dit deux armées de géants campées dans une vallée
antédiluvienne. De distance en distance l'œil apercevait, du côté du Kentucky ou de TOhio, des clairières où était planté le germe de quelques villes américaines : on distinguait des maisons de bois ou de briques, isolées ou agglomérées de chaque côté d'une ou de plusieurs rues boueuses, dans lesquelles se vautraient une multitude de porcs. Rien ne me parut plus triste que ces quelques maisons rouges ou blanches, assises sur les bords du fleuve, attendant une destinée, un avenir. Parfois ces embryons de ville, ces germes miniatures d'une cilé absente sont joints ensemble par un cordon de cabanes en planches ou en troncs d'arbres, et offrent quelque intérêt à cause du site qu'ils commandent. En face de ces différents tableaux de la nature et des hommes, mon imagination errait dans le vague d'une tristesse indéfinie, car, en Am^érique comme partout, je trouvais toujours les hommes détruisant la poésie de la création et de la nature primitive, par des œuvres de spéculation qui peuventavoirdu mérite sous le pointde vuedu progrès et du commerce, mais qui, pour le voyageur intelligent et le touriste, seront toujours comme un linceul jeté sur les suaves pensées que fait naître dans l'âme la vue des magnifiques scènes des solitudes.
Je restai bien des heures ainsi couché et rêvant ; lorsque je songeai à redescendre dans le bateau, le soleil disparaissait derrière les collines ; les branches des arbres et leurs touffes légères de verdure se dessinaient en silhouettes noires sur un ciel d'un bleu
verdâtre ; la rivière s'élargissait et formait un grand lac, encadré dans une ceinture de couleur sombre, qui devenait de plus en plus informe. Une île gracieuse se voyait au milieu du fleuve sur l'horizon ; une vapeur blanche et légère, ressemblant à une écharpe de gaze, enveloppait dans ses plis moelleux l'île lointaine : à mesure qu'elle s'élevait au-dessus des arbres, elle se colorait mystérieusement des dernières lueurs du jour. Ce caprice de la nature vint ajouter un sentiment de plus à ce chaos d'impressions diverses qui faisaient depuis plusieurs heures vibrer en moi toutes les cordes poétiques de mon âme : le froid était vif pourtant, et tandis que mes yeux et ma pensée couraient à l'aventure, mes dents claquaient, et je ne m'apercevais pas que j'étais transi et gelé.
En rentrant dans dans le salon, je vis mes compagnons de voyage^ entourant un évêque épiscopalien qui développait une thèse assez curieuse : il cherchait à prouver que, puisqu'il n'y avait pas d'eau dans la lune, il ne pouvait y avoir des hommes, car les hommes ne pouvaient vivre sans eau. J'aurais bien désiré qu'il prouvât qu'il n'y avait pas d'eau dans la lune, mais je craignais que ma demande ne fût trouvée indiscrète par le prédicateur ; je dis prédicateur^ car ce discours avait la forme d'un sermon. Après lui, deux ministres presbytériens prêchèrent sur l'infériorité de la race indienne camparativement à la race blanche, et sur l'impossibilité de civiliser les Indiens. Ces deux ministres avaient habité un des forts amé-
rîcains de la Rivière-Rouge, et ils avaient eu Foccasion de prêcher à quelques Indiens, lorsque ceux-ci allaient au fort pour recevoir le prix de leurs terres. On sait que le gouvernement américain a exproprié des tribus indiennes de leur territoire, moyennant une redevance annuelle plus ou moins insignifiante. Les deux ministres nous dirent que les Indiens étaient abrutis par les boissons alcooliques et que la prédication religieuse n'avait aucune influence salutaire sur leurs mœurs. Et, pour preuve, ils nous racontèrent qu'ils avaient été témoins des paiements que le gouvernement américain leur faisait : au lieu d'acheter des habits ou des couvertures, les Indiens, qui étaient complètement nus, achetèrent des parapluies, des chapeaux et de l'eau-de-vie. Lorsqu'un ministre protestant se trouve sur un steamer, il est rare qu'il ne soit pas invité à prêcher n'importe quoi ; ces sermons de circonstance servent de distraction aux passagers, mais généralement ils sont dépourvus d'intérêt sérieux comme d'utilité morale.
A mesure que nous descendions le fleuve, nous passions rapidement de l'hiver au printemps ; les arbres se couvraient de verdure, et les buissons de fleurs ; les touffes légères, qui verdissaient à 'peine sur les bords de l'Ohio, se changèrent le long du Mississipi en un feuillage épais et parfumé. La température devenait égalementplus chaude. En face de Wicksburg, le feu prit à une trentaine de balles de foin qui étaient imprudemment placées près des fourneaux du steamer. Afin de n'être pas rôtis au milieu de l'eau, tous
les passagers coururent aux pompes, et nous maîtrisâmes la flamme.
Arrivé dans la Louisiane, je me sentis renaître à la vie brûlante des tropiques : les peupliers, les sycomores, les lianes et les plantes étaient dans toute la pompe de leur riche beauté ; Tair était embaumé des parfums des fleurs et des forêts, et pourtant, nous n'étions encore qu'au mois d'avril. Enfin nous arrivâmes à la Nouvelle-Orléans ; n'ayant pas assez d'argent pour aller jusqu'au Texas, je retournai au bayou Lafourche, pour collecter parmi mes amis. Le bon archevêque de la Nouvelle-Orléans augmenta mes ressources par un don considérable, et, le 5 mai, je continuai mon voyage.' J'arrivai à Galveston, deux jours après, grâce à un temps magnifique.
L'évêque de Galveston m'annonça qu'au lieu de me faire retourner à Gastroville, il me donnait une nouvelle mission sur les frontières occidentales du Texas, tracées par le cours du Rio-del-Norte, appelé plus communément Rio-Grande, qui prend sa source au pied de la Sierra- Verde et va se jeter dans le golfe du Mexique. Cette nouvelle destination me contrariait beaucoup, car non-seulement elle me séparait pour toujours de mon excellent ami et confrère l'abbé Dubuis, mais encore elle me privait entièrement de toutes mes anciennes connaissances; je n'aimais pas à être seul, car l'isolement dans ces contrées, plutôt barbares que civihsées, offre une multitude de dangers et d'ennuis, que la volonté la plus énergique ne pourrait supporter, sans les secours puissants de
la grâce. J'objectai mon ignorance de la langue espagnole que parlent la plupart des catholiques de ces contrées ; mais je dus céder aux pieuses exigences du vénérable évêque, qui me promit de m'envoyer un prêtre pour collaborateur, dès qu'il le pourrait, et, le f 11 mai, je m'embarquai, malgré une tempête affreuse qui faillit nous faire périr, une heure après notre départ. J'avoue que, connaissant le peu de solidité de notre navire, la tempête était sans charmes pour moi, et puis j'en avais déjà tant vu 1 Aussi le courroux des vagues me paraissait-il monotone.
La première nuit de notre navigation nous eûmes une scène dont le burlesque est plus facile à comprendre qu'à écrire. Le commis du steamer s'était endormi sur un sofadu salon ; un domestique, n'ayant point de lit, vint s^'étendre près du sofa, et le sommeil ne tarda pas à clore ses paupières. L'orage qui grondait toujours eut, sans doute, une certaine influence sur les songes du commis, car il rêvait que le navire était brisé par la tempête et qu'il s'était jeté au milieu des flots, n'ayant pour se sauver qu'une planche qu'il voyait devant lui et à laquelle il s'accrochait de toutes ses forces. En ce moment, une vague énorme prit notre navire par tribord et nous jeta tous en bas de nos couchettes. Le commis, sans s'éveiller, tomba natureiïement sur le domestique, et, le prenant pour la planche de salut de son rêve, il le saisit à la gorge, en criant à haute voix : ce — Ah ! Dieu merci, je la tiens, elle ne m'échappera pas. »
Le domestique, éveillé en sursaut par cette vigou-
reuse étreinte, cria au secours^à l'assassin. Attirés par les cris des deux antagonistes, nous allâmes aussitôt porter secours au malheureux, mais nous avions compté sans le roulis qui ne nous permit pas de rester debout, et la plupart d'entre nous allèrent tomber sur le commis et le domestique. Le comble fut misa cette confusion par l'arrivée d'une dame, dans un costume aussi étrange que désordonné ; éplorée et effrayée par l'orage, elle se jeta aux genoux du commis, en pleurant et criant :
— Capitaine, capitaine, sauvez-moi, mettez-moi à terre, et je vous donne dix mille piastres.
Le commis, complètement éveillé, rit de sa méprise, et, voyant cette dame, il lui répondit brusquement :
— Je ne suis pas le capitaine, et, pour tout lor du monde, nous ne pouvons vous débarquer, car nous sommes très-éloignés de terre.
Enfin, nous arrivâmes au Brazos-Santiago. Un étranger, qui ne serait pas habitué à entendre prodidiguer, aux États-Unis, le nom de ville chercherait en vain les traces de celle-ci dans quelques cabanes éparpillées sur la plage. Je crois avoir dit que les côtes du Texas sont protégées, sur presque toute leur étendue, par une ceinture d'îles sablonneuses, très-étroites et de longueur inégale : les espaces qu'elles laissent entre elles sont nommées "passe ou har : les baies, formées par ces îles et le continent, sont si peu profondes, que les navires ne peuvent aborder ; le transport des passagers et des marchandises se fait par le moyen de chaloupes et de bateaux plats et légers. Le
Brazos est situé à Textrémité orientale d'une de ces îles et à quatre milles seulement de l'embouchure du Rio-Grande. A part les quelques cabanes dont j'ai déjà parlé, il y a encore, dans cette ville, de larges constructions en planches, faites à l'époque de la guerre contre le Mexique, et qui servaient alors de dépôt pour le matériel de l'armée américaine. Ces constructions sont maintenant désertes et à peu près inhabitées. En été, la chaleur est suffocante au Brazos ; le manque d'arbres, l'absence de verdure et la réverbération du soleil sur le sable rendraient cette ville inhabitable, si la brise de la mer ne venait, soir et matin, rafraîchir l'atmosphère embrasée.
Une chaloupe nous conduisit du Brazos à Point-Isabella ; c'est la première ville que l'on rencontre sur le continent, dans ces parages ; elle sert d'entrepôt aux marchandises qui viennent des États-Unis et vont ensuite se répandre sur les frontières du Texas et dans l'intérieur du Mexique. Cette ville est aussi maussade et misérable que le Brazos ; elle est habitée principalement par des Mexicains, dont les cabanes sont mal assises dans le sable de la grève ; on y rencontre toujours une quantité à'arrieros ou charretiers mexicains, dont les grossiers véhicules, traînés par des bœufs, attendent les marchandises pour les transporter à Brownsville. La plage de Point- Isabella est élevée de quelques mètres au-dessus de la baie et forme un amphithéâtre de sable et de terre jaunâtre sur laquelle végètent çà et là quelques touffes d'herbes et des nopals rabougris, brûlés par le soleil. A l'ho-
rizon, les yeux ne rencontrent rien qui puisse les reposer ; partout l'image du désert dans toute son aride sécheresse.
Deux voitures, attelées de quatre chevaux, étaient destinées aux voyageurs. A peine assis dans ces voitures, nous partons au galop. J'avais près de moi le directeur de la banque de Brovvnsville ; c'était en même temps un naturaliste américain, nommé Gouthway, homme d'un esprit remarquable et de manières distinguées, à qui je m'étais sincèrement attaché durant notre voyage de Galveston au Brazos. Quoique épiscopalien fervent, et sachant que j'étais un missionnaire catholique, il se lia avec moi d'une amitié qui ne s'est jamais démentie. Il me ménagea, par de chaudes recommandations, un excellent accueil dans la société aisée des frontières; il parlait à tous ses amis et à toutes ses connaissances de ce qu'il appelait la libéralité de mon caractère, qui n'était autre chose que la charité chrétienne et la mise en pratique de l'esprit de l'Évangile. Aussi, je dois l'avouer, cet excellent protecteur aplanit, plus tard, bien des difficultés pour moi^ en m'attirant la confiance et l'estime de la plupart des habitants avec lesquels je devais me trouver journellement en contact.
En quitttant Point-Isabella, la route qui conduit à Bronwsville longe, pendant quelque temps, la baie ; puis, elle oblique à gauche et entre dans une grande plaine marécageuse, coupée par des saUnes naturelles et dans laquelle le phénomène du mirage est trèsfréquent : cette plaine, au nord-ouest, se joint à celle
\ de Palo-Alto où eut lieu la première bataille entre j les Américains commandés par le général Taylor, et j les Mexicains commandés par le général Arista. Ce ' fut par un grand succès, dû en grande partie à la , supériorité de leur artillerie, que les Américains déf butèrent dans cette campagne qui dura près de deux années. La route passe au milieu du champ de bail taille.
Après la plaine de Palo-Alto, nous entrâmes dans un c^a/)^ra/ très-épais, autrefois fréquenté par les Indiens qui y massacrèrent toute une famille irlan- I daise : on voit encore, à gauche de la route, les ruines de l'habitation de cette famille. Au seizième et au dix-septième siècle, cette partie du Texas était appelée Costa déserta^ par les historiens espagnols : elle paraît n'avoir jamais été bien peuplée même par les Indiens. Nous passâmes ensuite par la resaca délia Palma^ également célèbre par un combat sanglant qui eut lieu, le lendemain de la bataille de Palo^Alto. Les Mexicains donnent le nom de resaca au lit desséché d'une rivière qui a disparu. Les resacas sont nombreuses sur les bords du Rio-Grande. Enfin, nous arrivâmes à Brownsville, qui devait être ma résidence.
Pendant la guerre de l'intervention, le colonel américain Brown construisit un fort en face de Matamocas^ ville mexicaine ; il fut tué et enterré dans ce fort qui portait son nom. Autour de ce formidable tombeau, s'étabhrent des marchands français et américains, ainsi que grand nombre de familles mexi-
caines, et Brownsville fut fondée. Quand j'arrivai, la ville comptait à peine quatre années d'existence, et déjà sa population s'élevait de cinq à sixmille âmes, la plupart Mexicains.
La position de Brownsville est excellente pour le commerce de transit; placée sur la limite du Texas, elle expédie les marchandises pour toutes les villes mexicaines de l'Est et du Nord. Elle est située vers le quatre-vingt-dix-huitième degré de longitude ouest, méridien de Greenwich, et le vingt-sixième degré de latitude nord, à trente-cinq milles environ du golfe du Mexique. Les eaux jaunâtres et sablonneuses du Rio-Grande baignent les jardins de la ville et son quai en amphithéâtre. Le sol est formé d'un sable fin et blanc, qui, par le vent du nord, s'élève en tourbillons si épais, que l'atmosphère devient obscure et la circulation, dans les rues, impraticable. En revanche, la pluie, qui dans ces régions fait tomber brusquement d'énormes masses d'eau, change en quelques instants les rues en rivières où se plongent vaillamment les pieds des passants, des chevaux et du bétail. Aux environs, la terre est fertile et la végétation d'une richesse tropicale. On ne trouve ni pacaniers ni sapins; les chênes même sont rares ; mais partout le dattier, le palmier éventail, l'ébénier, Taloès, le cocus mauritia^ les fougères colossales, les cactus de toutes sortes abondent ; dans les bois, des lianes, des plantes odorantes, mille fleurs aux couleurs brillantes, aux formes singulières, aux parfums enivrants, et audessus de cette magnifique fécondité, un ciel éter-
I nellement pur, un soleil éternellement éclatant.
L'église de Brownsville s'élevait en face du fort Brown, au milieu d'un vaste terrain inculte et sans clôture. Elle était en planches et formait un carré long, capable de contenir deux ou trois cents personnes ; le clocher ressemblait assez à une cage surmontée d'une croix. L'irrégularité des murailles et du toit était dissimulée à l'intérieur par des tentures de coton que je fis peindre par la suite. La cure faisait corps avec l'église et formait un carré, divisé en quatre petites chambres, dont une servait de sacristie. Je n'y trouvai pas trace de meubles et fus forcé, la première nuit, de coucher sur le plancher. Le lendemain, un jeune officier de la garnison me donna un pliant, des draps, une couverture et des chaises, en m'ofifrant sa table et sa bourse. J'avais grand besoin de ces bons offices, car j'étais à peu près dénué d'argent. J'acceptai avec reconnaissance, et cette oiïve diminua singuhèrement les épreuves et les privations inséparables d'un premier établissement. Cet officier s'appelait M. Garresché; il était d'origine française et excellent catholique.
L'aspect de la ville est assez agréable et riant. Quelques établissements sont en briques ; la plupart des maisons sont en planches, mais de forme élégante, et entourées de jardins. Les façades regardent la voie publique ; elles se cachent à demi derrière les lilas de Chine, les saules et les acacias qui donnent de l'ombrage et de la fraîcheur aux maisons. Les rues sont larges et tracées à angle droit. Il n'en a pas tou-
jours été ainsi. Dans le principe, chaque colon^ chaque marchand plantait sa cabane où bon lui semblait. Quand le développement de la ville nécessita l'organisation d'une municipalité, celle-ci signala son entrée en fonctions en ordonnant l'alignement des rues ; le shérif, homme d'action, fort brutal, peu accommodant et dont je parlerai plus amplement par la suite, fut chargé de l'exécution du décret. Il publia que, sous huit jours, toutes les maisons devraient être sur l'alignement tracé par l'arpenteur municipal ; celles qui ne seraient pas alignées assez vite, seraient détruites sans rémission. On connaissait le caractère du shérif; on savait que sa menace n'était pas vaine, et pendant une semaine, toutes les maisons furent en branle ; les unes avançant, les autres reculant, au moyen de grands rouleaux sur lesquels on les faisait glisser. Le terrain étaitinégal et sablonneux ; à chaque instant, des maisons, allant ou venant, se rencontraient; arrêtées dans leur acheminement, elles s'accumulaient sur le môme point, la circulation était obstruée, et comme le shérif ne plaisantait pas et qu'il fallait arriver à temps, il s'ensuivait des cris, des disputes et des collisions sérieuses. Cependant presque toutes les maisons en planches furent alignées au terme fixé. Quant aux cabanes de roseaux et de branches d'arbres, elles n'avaient pu bouger, et elles furent abattues impitoyablement par le shérif, accompagné d'une vingtaine d'hommes armés de haches.
La mission que je venais d'accepter était très-étendue. Autour de Brownsville, sur un rayon de soixante
milles, résidait une population très-compacte, et jusqu'à trois cents milles, au nord, il y avait plusieurs villes, échelonnées sur les bords du Rio-Grande, et plusieurs établissements considérables que je devais visiter : je n'avais pas à m'écarter du fleuve, mais je devais le remonter aussi loin que possible. Ce n'étaient plus, comme dans ma première mission, les Allemands et les Alsaciens qui formaient la majorité des catholiques confiés à mes soins ; j'avais surtout affaire aux Mexicains, qui composent le fond de la population sur ce sol annexé récemment aux États de l'Union.
Dans ma première mission, les vices que l'abbé Dubuis et moi nous avions eu à combattre étaient principalement la cupidité, la méchanceté, l'ivrognerie ; dans la seconde, j'allais me trouver seul au milieu d'hommes ignorants, superstitieux, nonchalants, enclins à l'immoralité. Je n'avais plus l'indigence et la famine pour compagnes inséparables ; mais, à chaque instant, mon cœur devait se briser à la vue des vices et de l'indifférence incurable de mes nouveaux paroissiens. En outre, j'ignorais complètement la langue espagnole, qui m'était indispensable.
Malgré ce dernier inconvénient, je commençai mes visites de reconnaissance le lendemain de mon arrivée. Partout je fus reçu avec empressement et cordialité. Le fait est que l'arrivée d'un prêtre est un événement important dans ces nouvelles missions, et, je le répète, les bons offices de M. Gouthway entrèrent pour beaucoup dans cette bienveillante réception : catholiques, protestants et juifs me souhaitèrent la
bienvenue et m'offrirent leurs services. Je ne me laissai pas éblouir par ces amicales démonstrations, qui, généralement, sont personnelles, et disparaissent avec la même facilité qu'on vous les témoigne, dès que Thomme se retire pour faire place au prêtre : néanmoins, j'acceptai ces marques d'intérêt avec satisfaction et promis d'en profiter, lorsque l'occasion le demanderait.
La presque totalité de mes nouveaux paroissiens n'avait aucune idée du dévouement des missionnaires et ne pouvait comprendre l'unique mobile qui nous fait agir. Il est vrai que chez des hommes qui n'estiment et ne recherchent ici-bas que l'argent, comme moyen de se procurer les jouissances matérielles de la vie, leur cœur et leur âme sont fermés aux sentiments intellectuels si pleins de joies secrètes; la vie apostolique, avec ses sacrifices, ses soufi'rances, ses dévouements, est un livre fermé pour eux; aussi, ne pouvaient-ils croire que je venais de faire pour la seconde fois plus de trois mille lieues, en m'exposant à toutes sortes de dangers et de fatigues, uniquement pour améliorer leurs mœurs et les instruire de leurs devoirs religieux : ils trouvaient que pour tant de peines, c'était une chétive compensation. Plusieurs d'entre eux, qui, je ne sais pourquoi, me montrèrent immédiatement de la sympathie et un intérêt réel, me dirent :
— Mais qu'avez-vous fait pour être envoyé ici ?
— Personne ne m'a envoyé, je suis venu de mon plein gré.
— Comment, vous n'avez pas été obligé de quitter la France pour quelque raison grave?
— Pas le moins du monde ; je suis venu pour vous instruire. Si un prêtre se conduit mal, l'Église l'interdit, c'est-à-dire qu'elle lui retire la faculté d'exercer ses pouvoirs ecclésiastiques, mais elle ne l'envoie nulle part.
— Alors vous venez ici, comme les soldats vont à la guerre, afin d'avoir de l'avancement et de devenir évêque?
— Encore moins; Tépiscopat est un fardeau trop lourd et une charge trop dangereuse pour l'ambitionner; les bons prêtres ne le désirent jamais.
Alors, comme les disciples de Jésus-Christ, ils branlaient la tête en signe d'incrédulité, et pensaient : Ce discours est difficile à comprendre.
Par le moyen de ces visites, je recevais de précieux renseignements sur le pays et la population. Je fus bientôtfîxésurle compte de ma nouvelle mission ; malheureusement, les choses étaient loin d'être couleur de rose. Je fus effrayé, je l'avouerai, du travail qui se présentait devant moi. Que de peine il me faudrait pour jeter dans ces âmes, je ne dirai pas des éléments religieux, mais seulement un peu d'ordre, de raison et de morale ! Je savais cependant que les Mexicains étaient doux, débonnaires, faciles à persuader, et j'entrepris ma tâche avec courage, sachant que les secours du ciel ne me manqueraient pas et que, si j'échouais dans ma pieuse entreprise. Dieu me saurait gré de mes efforts et de mon labeur.