‹ Journal d'un missionnaire au Texas et au MexiqueChapitre 15 sur 36 · JOURNAL B*UN MISSIONNAIRE · texte numérisé non relu

JOURNAL B*UN MISSIONNAIRE

La nouvelle de mon arrivée se répandit bientôt dans les ranchos voisins de Brownsville, et, comptant sur un nombreux auditoire pour le dimanche suivant, je fis traduire en espagnol ma lettre d'installation, à laquelle j'ajoutai quelques mots pour inviter mes paroissiens à venir me voir, afin de m'instruire plus rapidement des besoins spirituels des localités où ils se trouvaient. L'église effectivement fut pleine de Mexicains, d'Européens et d'Américains de toutes les religions ; la lecture de ma lettre leur plut, et, dès ce jour-là, les visites ne me manquèrent pas. Pendant la semaine, l'église ne recevait la visite que de M. et madame Garresché : la ferveur des catholiques n'allait pas si loin ; je sonnais ma messe, je la disais et me la servais la plupart du temps, étant entièrement seul. Pour essayer si les cérémonies religieuses attireraient la population, j'organisai à la hâte un chœur de chant et je voulus célébrer le mois de Marie avec les cérémonies usitées en France . Le mois de mai étantpresque fini, je réussis mal. Vingt-cinq personnes seulement firent leur devoir pascal cette année, quoique les catholiques fussent au nombre de dix ou douze mille dans le voisinage immédiat de Bro\Ynsville,mais aussi quelle population I

A Brownsville, comme sur toutes les frontières texiennes, comme dans tous les États nouveaux de l'Union, la population présente les mélanges les plus bizarres, les plus hétérogènes et les plus variables, que l'on rencontre dans les États-Unis. La société américaine se refuse à l'analyse et à la description,

tant sa physionomie est mobile et son caractère multiple; aussi, est-elle peu connue; les romanciers et les historiens en ont beaucoup parlé, mais toujours d'une manière insuffisante, car on ne saurait faire un tableau complet d'une société aussi diverse et aussi mobile ; la description sera vraie, à un certain moment^ et dans certaines localités; à quelque temps ou à quelques lieues de là, elle deviendra fausse.

Sans parler de cet immense pays dont tous les points diffèrent essentiellement entre eux, par leur physionomie, leur climat, leurs produits, leurs intérêts et leur politique intérieure, il y a une multitude d'émigrants européens répandus annuellement sur la surface de rUnion, qui est elle-même un assemblage confus d'hommes de toutes nations. Espagnols, Anglo-Saxons, Français, Mexicains. Les Américains proprement dits se ressemblent si peu, "par leur éducation, leurs goûts, leurs idées, que Ton dirait que ce n'est pas un même peuple, et, pour comprendre ces anomalies de caractères, on est obligé de se rappeler l'histoire de la formation de ces colonies, avant leur indépendance de la mère patrie. A côté de personnes qui se font remarquer par leurs connaissances, leur intelligence, leur caractère honorable et qui brilleraient dans nos meilleurs salons européens, se trouvent des individus d'une dépravation telle, que nos bagnes n'offrent rien de plus hideux dans ce genre, et dont les actions surpassent en atrocité et en barbarie tout ce que l'histoire a enregistré dans les annales du crime. Entre ces deux extrémités, il y a des

qualités et des vices qui offrent des détails curieux pour rtiistorien et qui se produisent par des faits bizarres et publics, non-seulement lorsque les grandes questions de politique et de parti sonten jeu, mais encore dans les questions secondaires et locales d'administration et de municipalité.

Les Américains des frontières texiennes sont, pour la plupart, l'écume de la société ; ce sont des banqueroutiers, des repris de justice, d'anciens volontaires, qui, après le traité de Guadalupe-Hidalgo, sont venus chercher des aventures et des profits illicites, dans un pays où n'existait, à proprement dire, aucun pouvoir judiciaire constitué. Les grandes villes de l'Union possèdent une police quelconque ; mais, sur les frontières des nouveaux États, la loi a peu d'empire ; on l'élude ou on lui résiste, et il n'y a pas de force armée pour la faire respecter.

Avant l'organisation municipale, la loi de Lynch était en pleine vigueur à Brownsville. Les habitants avaient été obligés d'en venir à cette extrémité, car c'était le seul moyen de pourvoir à leur sûreté. Les jugements du peuple avaient, sans doute, le mérite de l'impartialité dans la punition des coupables; mais ils avaient un défaut, la précipitation. On pendait l'homme qui en avait blessé un autre, sans s'informer si la blessure était grave ou légère.

Un soir, dans un fandango y un Américdim à moitié ivre se querella avec un Mexicain, l'attira en dehors de la danse et le frappa d'un coup de couteau dans le ventre. Le Mexicain cria au meurtre, et, tout couvert

de sang, se traîna jusqu'à la porte du bal. A la vue de ce malheureux, les danseurs se mirent à la poursuite de l'Américain, qui s'était sauvé vers le Rio- Grande et qui espérait le traverser à la nage, avant que l'on s'aperçût de son crime, mais il n'en eut pas le temps : il fut pris au moment où il se jetait dans le fleuve. On le garrotta. Il fut emprisonné dans une cabane de bois et gardé à vue toute la nuit.

Le lendemain, au bruit du tambour, on assembla la population dans un carrefour de la ville, pour prononcer le jugement. Un homme (le futur shérif) se mit un peu à l'écart, et, sans préambule ni préparation oratoire, cria : « Que ceux qui votent la mort du coupable passent de mon côté. Que les autres restent où ils se trouvent 1 » Un hourrah épouvantable accueillit cette allocution d'un laconisme sauvage : le prévenu fut condamné à l'unanimité. La foule se rendit immédiatement auprès de lui ; il fut placé sur une charrette, et le cortège de mort se mit en marche vers l'abattoir, car la potence n'était pas encore construite.

Ce lieu, infecté parle sang et les détritus des animaux que l'on égorgeait pour l'alimentation publique, était un petit espace découvert, sans toit et sans ombrage, brûlé par le soleil et fréquenté par les chiens qui se disputaient les ossements des animaux égorgés. Il était situé près de l'église. La charrette s'arrêta sous les poteaux qui servent à hisser les bœufs qu'on doit écorcher. Le futur shérif saisit la corde et se mit en devoir de faire le nœud fatal. Il paraît qu'il s'y prenait mal-

adroitementjCarle condamné, quin'avaitpluslesmains liéeSjluidit : c(Laissez-moifaire;vousneconnaissezpas votre métier. » Il fit le nœud coulant, et se le passa luimême autour du cou. Lorsqu'il eut fini, il s'adressa à la foule en ces termes : «Messieurs, écoutez un bon con- « seil : Si vous désirez n'avoir jamais la corde au cou, « ne vous enivrez pas : c'est l'ivresse qui m'a mis sur c( cette charrette. Maintenant, j'ai une dernière grâce « à vous demander : ne mettez pas mon nom dans ce les journaux, afin que ma mère puisse ignorer le ce plus longtemps possible le sort de son fils. » Puis, après ces quelques paroles qui firent une vive impression sur son auditoire, il cria aux chevaux démarcher, et son corps resta suspendu aux poteaux et se balança pendant quelques minutes dans le vide.

Le Mexicain, qui avait été frappé d'un coup de couteau, ne mourut que dans la journée qui suivit cette exécution.

Plus tard, ces exécutions, qui continuaient à être assez fréquentes, prirent un caractère plus solennel : le condamné était assisté par un ministre de sa religion .La barbarie pourtant ne perdit pas tousses droits. Un jour, on pendit à la fois et sur la même potence deux Mexicains et un Américain. Celui-ci, dans une querelle de jeu, avait tiré son revolver et fait feu sur son adversaire; quelqu'un, derrière lui, voulutretenirson bras, mais le coup partit et la balle alla frapper un des assistants.

Le jour de l'exécution, les amis de l'Américain avaient enivré ce malheureux pour adoucir ses der-

iiiers moments, et il marcha à Téchafaud, en chancelant, en chantonnant, un cigare à la bouche. Il était accompagné d'un ministre presbytérien ; un prêtre catholique assistait les Mexicains. Les cordes furent arrangées, et lescondamnésplacés sur la planche fatale. Alors le prêtre catholique se mit à genoux sur l'échafaud et invita l'assemblée à prier pour les patients. La prière finie, le ministre presbytérien fit un long discours, dont les condamnés durent attendre la fin, avant que la planche fatale, en faisant la bascule, les jetât dans l'éternité. Pour moi, je ne pouvais supporter qu'on prolongeât de la sorte ces horribles tortures morales. Je me contentais d'accompagner les condamnés jusqu'au lieu du supplice et à les exhorter en route à mourir chrétiennement.

En Europe, ces procédés de la justice mexicaine seraient jugés avec sévérité; néanmoins, les mœurs de ces pays sont si différentes des nôtres, que ce qui paraît souvent atroce, ici, est trouvé, là-bas, fort humain. Ce qui choque nos habitudes, notre raison, nos susceptibihtés, semble quelquefois, dans les solitudes du nouveau monde^ non-seulement naturel, mais même nécessaire, caries solitudes aussi ont leurs exigences aussi bien que leur civilisation.

Sur les frontières du Texas, où la vie d'un homme était considérée comme une chose de peu d'importance, les habitants n'avaient, pour toute sécurité personnelle, que leurs armes ; aussi, marchaient-ils toujours armés. Pour réprimer les malfaiteurs qui ne voulaient pas se soumettre aForganisation régulière de

la justice, les habitants n'avaient pas hésité à confier la direction de cette justice expéditive à des gens de sae et de corde, dont les antécédents étaient de nature à intimider les plus récalcitrants ; si Ton avait pendu tous ceux qui méritaient la potence, on aurait commencé par les autorités, en les faisant suivre d'un bon nombre déjuges, d'avocats, de docteurs ; le shérif de Brownsville eût été pendu le premier.

C'était un homme d'une haute stature, aux proportions herculéennes; sa figure animée était impassible et sauvage. Portant toujours à sa ceinture un pistolet à six coups [revolver)^ et dans sa main un fouet en nerf de bœuf, il faisait un fréquent usage de Tun et de l'autre. Lorsqu'il était envoyé à la poursuite d'un malfaiteur quelconque, on n'était pas sûr qu'il le ramènerait, mais on était sûr que le malfaiteur ne reviendrait pas. Un jour qu'il avait couru après un voleur, le marchand volé lui demanda j à son retour, s'il l'avait trouvé.

ce Oui, répondit froidement le shérif. Je n'ai pu l'amener; mais c'est égal : il ne volera plus, y)

Bientôt après, on découvrit dans un chaparal le cadavre du voleur avec une balle dans le cœur et à moitié recouvert de broussailles et de mousse. Les honnêtes gens ne pouvaient trouver un justicier plus énergique. Comme on le voit, le shérif ne cachait pas ses exploits ; ils étaient connus, et, chaque semaine, on apprenait quelques traits de ce genre, qui, vrais ou faux, augmentaient sa réputation et le faisaient craindre des malfaiteurs.

La prison de Brownsville était une petite cabane de planches, construite en face de l'église et entourée d'une haie de broussailles. Quoique tous les prisonniers fussent enchaînés, beaucoup brisaient leurs fers; les évasions n'étaient pas rares. Pour les rendre moins nombreuses, le shérif confia la garde des prisonniers à deux blood-hounds^ espèce de hulUdogs d'une férocité proverbiale, qui chassent les nègres marrons et dont les Américains se servirent contre les Indiens dans la guerre de la Floride. La nuit, ces féroces gardiens étaient mis en liberté dans l'enceinte de la prison.

Plusieurs fois, comme je revenais de visiter les malades et que je passais en face de la prison, ces chiens franchirent la haie, me poursuivirent, et je ne dus mon salut qu'à la rapidité de ma fuite. J'allai trouver le shérif, pour l'avertir du danger continuel dont me menaçaient ses chiens, et je le priai de les attacher, la nuit, ou du moins de les empêcher de s'échapper sur la voie publique. Il rit beaucoup de mes plaintes. Alors je lui dis :

ce Mon cher shérif, je ne m'enfuirai plus, la première fois que vos chiens m'attaqueront: je les tuerai tout net. Lorsque je trouve sur ma route une tarentule, ou un serpent qui veut me mordre, je l'écrase sans hésiter. Tenez-vous donc pour averti,

— Ah! ah! vraiment! »

Et il s'éloigna d'un air incrédule et narquois. L'occasion de lui prouver que je parlais sérieusement ne tarda pas se présenter. Quelques jours après, j'étais

appelé, vers onze heures du soir, au chevet d'un moribond. J'y allai, ayant, comme de coutume, mou pistolet dans ma poche, ainsi que mon assommoir (/e/e préserve!^) à la main, et prêt à toute éventualité. En passant près de la prison, je vis les chiens se frayer un passage à travers la haie de clôture et se diriger sur moi ; mais j'étais résolu d'en finir avec eux. Un magnifique clair de lune mepermettait dediriger mes coups ; en deux secondes, j'avais brisé le crâne de l'un, qui mourut sur le coup, et la mâchoire de l'autre, qui s'ènfuit en hurlant. Désormais tranquille sur les suites de mes voyages nocturnes, j'allai visiter mon malade, satisfait que j'étais de ne plus courir la chance d'être mis en pièces à mon retour. Le lendemain matin, le shérif arriva chez moi, furieux, avec son fouet, qu'il n'avait peut-être pas l'intention de laisser inutile; mais je le surveillai de près, car j'attendais sa visite, c.

— C'est vous qui avez tué mes chiens ? me difc-il.

— Oui, répondis-je tranquillement; vous étiez averti : vous n'avez tenu nul compte de mes avertissements, vous n'avez fait qu'en rire, et comme dit le proverbe : J'ai préféré tuer le diable, que me laisser tuer par lui.

Sa colère ne connut plus de bornes ; il leva son fouet pour m'en frapper ; mais, tirant aussitôt mon pistolet de ma poche, je le lui appliquai sur la poitrine, et lui dis froidement :

— Shérif, je ne suis pas un Mexicain, et si vous tenez à votre vie, traitez-moi en gentleman. »

Ma résolution produisit l'effet que j'en attendais: il devint pâle comme la mort ; son fouet lui tomba des mains, sa colère s'apaisa ; il essaya de sourire.

— Voyons, shérif, lui dis-je ; touchez-moi la main, et restons amis.

— De grand cœur, répondit-il en me serrant vigoureusement la main. Ah! vous êtes un homme... Je suis content de vous. Si quelqu'un, par hasard, vous manquait de respect, il aurait affaire à moi, soyez-en sûr. Diable! dit- il ensuite d'un air moitié sérieux, moitié comique, vous êtes plus décidé que je ne pensais. Avant de vous chercher querelle, il faut prendre ses précautions.

— Ah! cher shérif, répliquai-je sur le même ton, votre courage, soit dit entre nous, est très-grand devant les poltrons; mais, pour votre sûreté personnelle, ne me rangez pas dans cette catégorie, car

' lorsqu'il s'agit de mon honneur et de mes droits comme citoyen et comme ministre de religion, je vous assure que je ne m.e laisserai jamais intimider par personne, et soyez persuadé que pour me faire

[respecter, j'aurai toujours Ja main ferme et l'œil sûr. I Le shérif tint sa parole; depuis ce jour- là, il fut

[ipour moi un ami dévoué.

' Les Américains, pour obliger un étranger à faire leur volonté, recourent facilement à la violence, mais iils cèdent avec la même facilité, lorsque, ne se lais- 'isant pas intimider, on répond à leurs menaces par '{l'énergie du langage et de l'action.

I Voici un exemple qui m'est encore personnel. Un

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vieil Irlandais, qui vivait aux États-Unis avec sa fille unique, vint au Texas vendre des terres qu'il possédait sur les frontières du Rio-Grande. Après avoir réalisé deux ou trois mille piastres par la vente de ces terres, il se disposait à retourner aux États-Unis, lorsqu'il tomba malade à Brownsville et mourut peu de jours après. Avant sa mort, un de ses neveux m'avertit de ^ la maladie de son oncle et me pria d'aller le voir, j J'y allai immédiatement. Le moribond était franc- i maçon ; mais, désirant recevoir les secours de la reli- I gion, il abandonna la franc-maçonnerie devant deux témoins, et reçut les derniers sacrements. Le neveu, voyant que les soi-disant amis de son oncle ne quittaient pas les abords de son lit, eut peur d'un détournement de fonds (car l'argent était dans la malle de l'Irlandais) et resta près du corps du défunt. Mais, i sous prétexte qu'il s'adonnait à la boisson, le neveu fut mis aux fers dans la prison.

Le môme jour, quatre des principaux personnages ; de la ville, chefs de la loge maçonnique, vinrent me trouver et me dirent que le défunt étant catholique, i ils désiraient que je fisse l'enterrement avec le plus de \ solennité possible, vu la richesse du défunt, et que laî loge entière, avec tous ses insignes, assisterait à la cé-f rémonie. Ne désirant entrer dans aucune question' d'intérêt profane qui ne me regardait pas, je répondis que j'étais prêt à donner à l'enterrement toute la solennité possible en pareille circonstance, mais que je ne pouvais recevoir la loge dans mon église, si les membres portaient les insignes d'une société réprou-]|

vée par la législation ecclésiastique. J'ajoutai que cette détermination de la loge n'était ni logique, ni convenable, puisque le défunt avait renoncé à la franc-maçonnerie devant témoins. Mais ces messieurs m'objectèrent qu'ils étaient seulsjuges compétents pour savoir ce qui était convenable ou non, dans cette affaire, et que de gré ou de force l'enterrement se ferait comme ils le demandaient. Voyant que la conversation tournait à la menace, je répliquai sur le même ton :

— Vous savez, Messieurs, par l'histoire du shérif et de ses chiens, que je ne me laisse pas facilement intimider : je suis maître chez moi, l'église est mon domaine et non une propriété publique ; personne n'a le droit d'y entrer sans mon bon vouloir ; en matière de droit et de devoir, je ne céderai jamais, à la force surtout, et je vous assure qu'aucun franc-maçon avec ses insignes n'entrera dans l'église sans qu'il n'en coûte la vie à l'un de nous deux. Je connais assez les mœurs du pays, pour ignorer que le jour où je fléchirais dans l'accomplissement de mes devoirs, serait le commencement d'une série d'abus dont je ne recueill lerais que le mépris et l'outrage, et je respecte trop i l'habit que je porte pour le déshonorer par une lâ- I cheté.

I Mais alors que faire ? me répondirent-ils, sur un ton

1 plus adouci.

— Écoutez, je ne vois que deux moyens d'accorder

\ vo:- désirs avec les exigences de notre discipline ecclé-

!j siastique, et soyez convamcus que je n agis pas par

I caprice, mais bien par devoir; car, si je fais ce que

VOUS voulez, je m'attirerai peut-être votre amitié et recevrai, en tous cas, la rémunération attachée à cette cérémonie ; tandis que, si je refuse, je me fais des ennemis des personnes les plus influentes de la ville et me prive d'un secours pécuniaire dont j'ai grand besoin. Or, voici ce que vous pouvez faire : venez à l'église sans vos insignes et je vous laisserai entrer, car je ne suis pas obligé de demander aux individus ce qu'ils sont, avant de leur permettre l'entrée du temple. Le diable lui-même peut y venir, si bon lui semble; je ne suis pas tenu de le connaître, pour l'en empêcher. Si ce moyen ne vous plaît pas, allez en procession comme vous l'entendrez, de la maison du défunt au cimetière public, oîi je me rendrai également de mon côté pour bénir la tombe : de cette manière, ma conscience sera tranquille, et le défunt ne sera pas privé des prières de l'Eglise.

Ce dernier parti fut approuvé comme étant le plus conciliant, et nous nous séparâmes amis comme auparavant.

Aux États-Unis, comme en Europe, chaque individu est libre de choisir la profession qui lui plaît, mais les examens, les diplômes, les certificats de capacité sont inconnus. Chacun peut, à tout moment, quitter le commerce, pour devenir juge, médecin, avocat, administrateur, ou même ministre de religion. Si sa nouvelle profession n'est pas assez lucrative ou lui déplaît, il l'abandonne pour une autre ; quelquefois il en exerce plusieurs à la fois, surtout dans les Etats nouveaux de l'Union, La conséquence de cet état de

choses est que juges, avocats, médecins, représentants et ministres de religion sont pour la plupart d'une ignorance incroyable. Lorsqu'ils entrent en fonctions, ils étudient tant bien que mal quelque ouvrage élémentaire et facile, et ils se croient suffisamment instruits, illusion qui est, certes, plus dangereuse qu'une naïve ignorance. Aussi, les individus qui sont obligés de se mettre entre de telles mains pour un intérêt quelconque, ne le font qu'à leur corps dé-^ fendant.

La magistrature est loin de donner des garanties suffisantes à la sécurité publique. En matière criminelle, la partialité des juges est d^un cynisme révoltant. Si l'inculpé est Américain, on Tincarcère rarement ; quand ce serait le plus mauvais garnement de la ville, on le laisse libre, sans lui demander d'autre caution qu'une somme d'argent, qu'il lui suffit de promettre, et qu'il ne paye jamais. Si le crime a eu trop d'éclat pour rester impuni, on condamne l'auteur du vol ou du meurtre à un emprisonnement dont la durée est dérisoire, et souvent même on lui donne les moyens d'éluder la condamnation et de quitter la ville où le crime a été commis. Cette impudente partialité des juges américains est la meilleure justification de la loi de Lynch ; c'est par ces motifs que cette loi draconienne a été mise en vigueur dans tous les États nouveaux de l'Union. Quant aux Allemands, aux Irlandais et aux Mexicains, la loi civile leur était appliquée dans toute sa rigueur. Souvent même, dans le cas oii la faute était plus probable que prouvée, on

commençait par incarcérer le prévenu ; il était mis aux fers, en attendant son jugement ou plutôt sa condamnation , car la procédure finissait presque toujours parla.

Envers les Irlandais et les Mexicains, on usait généralement d'un surcroît de rigueurs, qui flairait d'une manière palpable la haine de caste et de religion, excitée encore par un sentiment de lâche cruauté contre les faibles, contre des individus pour qui les représailles étaient impossibles. J'ai vu, à Brownsville, des Mexicains que le shérif meurtrissait à coups de nerf de bœuf : ils étaient attachés, à moitié nus, avec des cordes, les bras tendus contre les portes de la prison, puis frappés sur les reins avec une violence inouïe. On ne voulait pas se donner la peine de les mettre en prison et s'imposer la dépense de les nourrir jusqu'au jugement; on les renvoyait, sans les juger, le corps meurtri de coups ; quelques-uns moururent des suites de ces traitements barbares. De pareils actes n'ont pas besoin d'être qualifiés; ils parlent d'eux-mêmes.

Je n'aurais jamais pu comprendre la résignation du Mexicain, supportant à la fois la cruauté et le mépris d'une nation qu'il abhorre souverainement, si je n'avais été si souvent témoin de sa nonchalance inconcevable et de sa mansuétude à toute épreuve. Dans ce pays de mœurs relâchées, le Mexicain pourrait facilement se venger de ses persécuteurs, qui sont en grande minorité sur les frontières texiennes ; mais la vengeance n'est ni dans sa nature, ni dans son cœur;

AU TEXAS ET AU MEXIQUE. 2Cl

il préfère oublier une injure, plutôt que de se donner la peine de la punir.

Les tribunaux, cependant, ne manquent pas au Texas. Les uns sont à demeure et à époques fixes; d'autres sont ambulatoires et servent de cours d'appel aux premiers. Tout village, décoré du nom de ville, a sa magistrature et ses tribunaux pour les matières civiles et criminelles. Au-dessus d'eux, se trouve un tribunal plus important, qui envoie tous les ans un juge suprême dans les chefs-lieux de comté du Texas. Celui qui venait à Brownsville était un grand bel homme Yankee.^ ni trop malhonnête, ni trop déraisonnable; il jugeait même assez convenablement, dans les rares instants où il n'était pas ivre. Je le rencontrai un jour dans une buvette, entouré d'Américains qui célébraient sa bienvenue, le verre en main, et je l'entendis porter ce toast, d'une langue épaissie : « A la santé delà justice modifiée selon les circonstances ! » L'auditoire aviné couvrit sa voix d'applaudissements frénétiques. Après ce succès, il alla, comme il put, au prétoire pour rendre sa justice ce modifiée selon les circonstances.

Avec de pareils juges, on ne peut guère attendre une juste justice; voilà pourquoi on se la rend soimême si souvent. Lorsque l'ivresse est le seul défaut des juges, vous pouvez espérer, selon l'adage in vino veritas^ que sur plusieurs sentences, il y en i aura quelques-unes raisonnables, et la vôtre peut 1 être du nombre; mais lorsque à l'ivrognerie se joint l'ignorance des lois, de la nature des contrats, des

règles générales qui garantissent la propriété et régissent la société; quand à l'ivrognerie et à cette ignorance se joignent encore la vénalité, la crainte du plus fort, la cupidité et l'esprit de parti, alors il n'y a guère que les Mexicains, les niais et les timides qui aient la simplicité de s'adresser à un tribunal pour obtenir justice ; les Américains et les Européens, qui connaissaient la nature des choses dans ces contrées encore sauvages, se passent de l'intervention des magistrats, et les officiers de justice ne les dérangent pas dans leurs disputes, oii ils seraient assez mal reçus.

Les questions de propriété étaient à Bi^ownsville, comme dans la plus grande partie du Texas, une source féconde de querelles et de procès. Au Texas, surtout vers les frontières, quand on veut acquérir un terrain, le parti le plus court et le plus simple, est d'en choisir un à sa guise, près d'une rivière ou d'un cours d'eau, et de s'y installer sans aucune formalité. On peut courir la chance d'avoir le droit de prescription par la suite. La plupart des Américains du Kentucky et de l'Est des États-Unis, qui viennent s'établir au Texas, n ont pas d'autre façon de devenir propriétaires. Au besoin, le pistolet, le howie-knife (couteau) et la carabine feront valoir leurs droits de propriété.

Le titre de premier occupant a une valeur terrible dans ces contrées. Il faut avouer, du reste^ que rien ne serait plus difficile que de se procurer des titres dont le mérite ne fût pas contestable. Ceux dont

l'origine est espagnole sont les meilleurs, mais ils ne sont guère respectés. Après l'annexion du Texas aux États-Unis, des spéculateurs se procurèrent des titres espagnols vrais ou factices, pour vendre, soit aux États-Unis, soit même en Europe, d'imm.enses terrains qu'ils n'avaient pas même vus, et dont quelques-uns étaient depuis longtemps occupés. De plus, le gouvernement américain distribua trois cent vingt acres de terre aux émigrants et six cent quarante aux maîtres d'école, ministres de religion et colons mariés établis au Texas avant 1847. Après la guerre contre le Mexique, il fit une nouvelle distribution de terre aux volontaires et aux soldats; mais, comme les registres de l'état civil avaient toujours été fort mal tenus, il arriva que, parmi ces terres distribuées et considérées comme vagues, un grand nombre avaient déjà de ligitimes possesseurs, et que d'autres étaient situées en des endroits inhabitables. Alors les nouveaux venus se répandirent dans tout le pays, s'établissant où bon leur semblait, et de là une multitude de procès^ embrouillés et interminables, laissés à la discrétion des juges, qui rendaient leur sentence, plutôt selon la qualité des plaideurs, que selon la justice de la cause.

Quand on voit la façon dont les juges texiens sont élus, on ne s'étonne pas que l'équité ne soit guère considérée comme un devoir. Vers la fin de mon séjour, I un grand procès éclata : il ne s'agissait de rien moins que de savoir à qui appartenait le terrain sur lequel la ville est bâtie. Ce procès devait venir au tribunal

après rélection des nouveaux juges. La validité des titres était une question secondaire dans une affaire si importante; tout dépendait du nombre d'hommes déclarés pour ou contre l'une des deux parties qui seraient nommées juges; aussiydepart etd'autre, tous les moyens furent-ils employés pour obtenir des votes, et nous vîmes se renouveler les scènes curieuses et tragicomiques qui excitent la population des États-Unis, à l'époque des élections importantes. La liberté du vote existe, pourtant, dans les nouveaux comme dans les anciens États de l'Union, mais partout elle est annulée et rendue dérisoire par la force, la menace, la pression et la corruption.

On dressa des tables dans les rues; on les couvrit de bouteilles; on servait un verre de whiskey à quiconque voulait prendre un bulletin portant le nom de tel ou tel candidat. Ceux qui n'avaient pas leur opinion faite prenaient des billets et buvaient dans les deux camps. Les deux partis adoptèrent chacun une couleur: l'un, le rouge; l'autre, le bleu. Tout le monde portait au chapeau ou à la boutonnière un ruban bleu ou rouge ; on en attachait à la crinière des chevaux et à la queue des chiens ; on en distribuait même à ceux qui venaient du Mexique pour leur commerce, et qui se souciaient aussi peu des uns que des autres. On alla jusqu'à faire venir une immense quantité de chapeaux en feuilles de palmier, que l'on ornait des couleurs caractéristiques, et que l'on donnait gratuitement à ceux qui acceptaient des bulletins. Puis, vinrent les processions bleues et rouges. C'était à qui, des deux

partiSj promènerait par la ville la procession la plus longue et la plus belle. Comme résultat, on rencontrait chaque soir, dans les rues, bon nombre d'électeurs ivres ou meurtris, et souvent on reconnaissait parmi eux les futurs magistrats, pour lesquels tant de bruit se faisait et tant de bouteilles se vidaient.

La science médicale, dans les nouveaux États de l'Union n'est guère mieuxreprésentéequelamagistrature. Le docteur, qui avait le plus de vogue à Brovvnsville, était un Yankee., qui, à l'époque de la guerre contre le Mexique, eut à faire l'amputation d'une jambe. Il ne savait comment s'y prendre et n'avait aucun instrument de chirurgie. Il alla chercher la scie d'un boucher, et, avec une ingénuité horrible, il se mit à scier cette jambe comme un morceau de bois. Il n'avait jamais assisté à une amputation. Le patient mourut au milieu même de cet atroce supplice. Quand Brovvnsville fut fondée, notre docteur avait trouvé bon de se faire portefaix, métier lucratif alors, mais très-fatigant; aussi, reprit-il bientôt sa profession de médecin. Il tua tant de monde et si vite, qu'il dut y renoncer encore. k force d'intrigues et d'audace, il réussit à se faire nommer représentant au congrès d'Austin. La session finie, il revint à Brownsville, et, ne pouvant vaincre son funeste penchant pour son premier état, il se refit docteur, après avoir lu rapidement quelques livres de médecine. Ses connaissances thérapeutiques étaient telles, que, pour une femme qui mourait de phthisie, il ordonna une forte dose d'acide sulfurique, afin de brûler les tubercules pulmonaires. Deux jours après,

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j'enterrai la pauvre femme. Pour une maladie d'intestins, il ordonna des injections de cire d'Espagne fondue! On riait de ses remèdes, comme on riait des exploits du shérif; les pauvres malades seuls n'en riaient pas; malgré tout, il était à la mode; aussi, lui prit-il fantaisie d'accumuler titres et bénéfices, et à la prochaine élection, il se porta candidat pour la place vacante de juge de paix.

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