CHAPITRE VII
Commerce de mania, — Carvajal. — Une guerre de marchands. — Commencement des hostilités. — Des soldats prudents — Je reçois un feu de peloton à vingt pas. — Fin du siège de Matamores. — Bataille de Gamargo. — Deux vainqueurs qui ne s'en doutaient pas. — Prisonniers de guerre. —Tentatives d'évasion. — Histoire d'un général prudent. — Condamnation. — La collation de la mort* — Le saint viatique. — Exécution. — Retour à Brownsville.
Le commerce de coton écru ou manta est de première importance sur les frontières mexicaines. Les rancheros font une énorme consommation de cette étoffe, pour linge de corps, vêtements légers et usages manuels. Le gouvernement mexicain, pour développer la fabrication de cet article, en avait concédé le monopole à cinquante-cinq négociants, la plupart anglais et espagnols. Le nombre de personnes qu'occupait cette industrie s'élevait à 21 4,509, et, depuis l'établissement du monopole jusqu'à 1880, c'est-à-dire pendant dix-sept ans, les fabriques avaient fourni plus de quinze millions de pièces de manta. Voulant protéger cette branche de l'industrie nationale, le gouvernement mexicain avait frappé les tissus étrangers de droits d'entrée si élevés, que ces droits équivalaient à une prohibition. C'eût été un coup mortel pour le commerce des frontières texiennes, si la contrebande n'avait pris des proportions colossales sur toute la ligne
JOURNAL d'un missionnaire AU TEXAS, ETC. 367
''du Rio-Grande, très-insuffisamment gardée par quelques douzaines de douaniers.
Cependant les négociants de Brownswille et ceux de Matamoros souffraient également de cet état de choses, parce que le commerce de transit, se faisant par contrebande, s'étendait le long des rives du fleuve, au lieu de se concentrer dans ces deux villes. Ils se concertèrent pour provoquer un mouvement populaire contre le monopole et chargèrent le général Gar- I vajal de révolutionner les États de Gohahuila, de Tamaulipas et de Nuevo-Leon.
Le général Garvajal était un Mexicain courageux et I entreprenant, bon soldat, je croîs, plutôt que bon capitaine. Il avait été élevé dans un collège de jésuites l| aux États-Unis. Sa taille était médiocre, mais bien 1; prise, ses traits réguliers, ses yeux vifs exprimaient à ' la fois la finesse et l'énergie. Durant la guerre entre jl le Mexique et les États-Unis, son rôle avait été équi- . voque. Depuis quelque temps, il nourrissait le projet i de soulever les États mexicains des frontières, soit pour forcer le gouvernement à des réformes administratives, soit pour former une petite république indépendante du Mexique, qui eût pris le nom de République de la Sierra-Madre.
Le général Avalos, commandant des forces mexi- 'caines de Nuevo-Leon, Tamaulipas et Gohahuila, eut vent de ce qui se préparait. Garvajal se trouvant à Camargo, il envoya une compagnie de lanciers pour l'arrêter; mais celui-ci, averti, s'échappa avant leur 'arrivée, et se rendit à Rio-Grande-Gity, d'oi^i il s'en-
tendit avec des négociants de Brownsville pour avoir de l'argent, des munilions, et organiser l'insurrection. On promit vingt-cinq piastres par mois à quiconque s'enrôlerait; une foule d'aventuriers américains, qui avaient guerroyé en 1846 et 1847, furent attirés par l'espoir du pillage et l'amour de l'inconnu : cent ou deux cents Mexicains mécontents se joignirent à cette troupe. Garvajal marcha sur Caniargo, qui, faute de soldats, fut prise sans coup férir; mais il perdit un temps précieux, attendant sans doute l'effet des promesses des négociants de Brownsville et de Matamoros.
Ceux-ci cependant changeaient de système : peutêtre craignaient-ils de fâcheuses conséquences, si Carvajal était vainqueur ; ils invitèrent Avalos à un grand déjeuner, oîi l'on discuta les mesures à prendre contre Garvajal. Il fut démontré que, les troupes du gouvernement étant trop peu nombreuses pour défendre Matamoros avec chance de succès, il fallait immédiatement mettre sur pied la garde nationale et se procurer des fusils et de l'argent. Les négociants, peu disposés à des contributions personnelles, conseillèrent au général de permettre l'entrée de la cotonnade américaine, en la grevant seulement d'un droit léger, dont une partie serait consacrée à la répression du mouvement insurrectionnel, et dont l'autre partie entrerait naturellement dans les poches mêmes d'Avalos. Cette perspective sourit au général, qui décréta d'urgence la réforme proposée, en dépit du directeur des douanes.
On amusait par des promesses Carvajal, qui s'arrêta à Reynosa, comme il avait fait à Gamargo, et,
l! pendant plus de huit jours, des balles de manta traversèrent le Rio-Grande en si grande quantité, qu'on en peut estimer la valeur à plus d'un demi-million de piastres. Gette transaction fut peu connue et par con-
I séquent peu critiquée. Les marchés mexicains étaient approvisionnés pour longtemps. Les petits marchés
I des frontières ne trouvaient plus de débouchés pour leurs marchandises ; ils étaient lésés dans leurs inté-
il rêts, et avertirent Garvajal; celui-cP, furieux, brûla
I quelques-uns des convois qui se rendaient dans l'intérieur. Malheureusement, les marchandises avaient
j été vendues au comptant par les négociants améri-
1 cains aux marchands de l'intérieur du Mexique, et ce furent ceux-ci qui perdirent.
Garvajal se porta enfin sur Matamoros. Les autorités de la ville, quoique ayant fait tous leurs préparatifs, se rendirent en députation auprès de lui pour connaître ses intentions particulières, et le prier de renvoyer ses soldats américains, en lui affirmant que tout s'arrangerait pour le mieux, si rien dans son entourage ne marquait une intervention étrangère, blessante pour l'amour-propre national. Garvajal refusa, prétextant qu'il ne pouvait se fier à leurs promesses, tant qu'Avalos, son mortel ennemi, resterait à Matamoros, et disant qu'il ne pouvait renvoyer les Américains, qui étaient ses meilleurs soldats.
Le lendemain au soir, il s'installa avec une cinquantaine d'hommes environ dans le fort Paredès,
Ce fort, très-rappro€hé de la ville, se composait de quelques talus élevés en 1846 pour protéger Matamoros contre l'armée du général Taylor. L'unique canon, possédé par les Américains, tonna immédiatement; mais un accident le mit hors de service au troisième coup. Le second jour, à dix heures du matin, Garvajal s'empara, on ne sait pourquoi, de la cabane des douaniers placée en face de Brownsville. C'était plutôt une promenade militaire qu'un mouvement stratégique. Les habitants de Matamoros lâchèrent sur lui quelques boulets mal dirigés, qui vinrent éclater sur l'autre bord, à Brownsville, et chassèrent les curieux. Garvajal se décida alors à pénétrer dans Matomoros. La colonne se dispersa dans les rues, et commença une guerre d'escarmouche, oij chacun tirait de son côté, sans ordre et sans ensemble. Bientôt la fusillade retentit dans toutes les rues de cette ville.
Peu après l'ouverture du feu, le général Avalos fut atteint à la jambe par une balle morte ; il se fit aussitôt transporter dans sa maison; quelques combattants et quelques curieux furent tués ou blessés. A ce moment, la panique était si grande, que Carvajal n'aurait eu qu'à pousser un peu ses soldats pour se rendre maître de la ville ; mais ceux-ci, au lieu de s'avancer vers la Piaza-Mayor, centre de la défense, prirent le parti plus prudent de se cacher dans les maisons, et de cheminer lentement en pratiquant des ouvertures dans les murs intérieurs. Les assiégés, se rassurant, braquèrent leurs canons sur les maisons oii étaient
les assiégeants, et les forcèrent de déguerpir. A la nuit, Garvajal ordonna à ses troupes de rentrer au fort Paredès. Ce fut une lourde faute. Les assiégés se hâtèrent d'établir de hautes barricades avec des balles de manta^ et de couvrir leurs toits de sacs de terre, derrière lesquels les soldats d'Avalos s'abritèrent pour tirer, soit dans les rues, soit dans les cours, quand Carvajal essayerait de rentrer. Ainsi la défense s'organisa sur un meilleur pied, et, dès ce moment, Ton eût pu prédire que l'hésitation, sinon l'incapacité des Américains leur laissait échapper la victoire qu'ils tenaient entre leurs mains.
J'avais passé une partie de la nuit à donner les soins de la religion aux blessés de l'armée de Carvajal, qu'on transportait du côté de Brovvnsville, dans un hôpital provisoire. Quand le jour parut, pensant qu'il y avait à Matamoros beaucoup de blessés des deux partis, et que le curé mexicain ne pouvait suffire à la tâche, je traversai le Rio-Grande, je m'emparai d'un mauvais cheval abandonné près de la cabane déserte des douaniers, et le mis au galop, espérant, par une allure rapide, échapper plus aisément aux balles des assiégeants et des assiégés, car je devais passer entre les deux feux.
Je pénétrai sans mésaventure dans la grande rue qui conduit à la place; mais je trouvai en face de moi une forte barricade, et des coups de fusils retentirent de tous côtés, sans que je visse personne; cependant, grâce à la maladresse des tireurs, j'arrivai, sans être atteint, à vingt pas de la barricade. Là, trente fusils
me couchèrent en joue; n'ayant pas le temps de me sauver, je tirai brusquement la bride de mon cheval, et deux violents coups d'éperon le firent se cabrer. Un feu de peloton retentit; quantité de balles sifflèrent autour de mes oreilles ; je ne fus pas blessé, mais le pauvre animal qui me servait de bouclier avait reçu trois balles, et il tomba avant que les fusils fussent rechargés. Je courus à la barricade; le capitaine qui la commandait me reconnut et fut trèsmortifié de ce qui était arrivé :
— Pourquoi diable venez-vous ici sans drapeau blanc? me dit-il.
— J'ignorais qu'on en eût besoin, quand on est seul et sans armes.
La barricade pouvait être attaquée d'un moment à l'autre, et ma position devenir plus critique. Ce n'était pas le moment de discuter. J'informai le commandant du but de ma visite.
— Je viens confesser les mourants. Où est le curé? — ■ Vous ne pouvez le voir ; on se bat dans sa rue.
— Où est rhopital ?
— Ici près.
J'y courus ; mais je fus bien étonné en n'y trouvant que quatre blessés. On s'était battu pendant vingt-quatre heures, on avait tiré plusieurs centaines de coups de canon et brûlé plus de vingt mille cartouches : la perte des deux côtés se bornait à quelques morts et à quelques blessés. Dieu merci ! les maisons avaient plus de mal que les hommes.
Lorsque je quittai 1 hôpital, un nègre, qui se trou-
vait là, je ne sais comment, me salua par mon nom. Voyant que je le regardais avec des yeux étonnés, il me dit :
— Comment, vous ne me connaissez pas ? J'ai un frère qui est attaché au service de votre évêque. J'en ai un second qui est domestique de Tarchevêque de Saint-Louis ; un troisième qui est avec l'archevêque de rOrégon ; un quatrième qui
Mais je l'interrompis en lui disant :
— Vous me ferez la nomenclature de vos frères une autre fois ; le lieu est mal choisi pour une conversation.
Jugeant ma présence à Matamoros peu nécessaire, je retournai à Brownsville^ oii l'on me croyait mort.
Le soir même, Carvajal me fit rappeler, pour me prier d'aller visiter à Matamoros, dans un endroit caché, les blessés qui ne pouvaient être transportés à Brownsville, soit que leurs blessures fussent trop graves, soit qu'ils fussent les déserteurs de l'armée des États-Unis. Je me rendis immédiatement au fort Paredès, oii je trouvai le général dînant à cheval avec des sardines et un morceau de pain. Je me mis à sa disposition. Le lendemain, il m'envoya un guide mexicain, et je partis à pied pour courir moins de dangers.
Arrivé à la rue du Commerce, au bout de laquelle se trouvaient une barricade et une batterie de gros calibre, j'entendis une forte détonation, un sifflement aigu ; une maison de briques s'écroula derrière nous. Mon guide tomba ; un boulet lui avait enlevé le ven-
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tre et la cuisse. Je portai mon malheureux guide dans une rue voisine ; je frappai aux portes des maisons pour trouver quelqu'un qui le soignât ; mais tous ceux qui ne se battaient pas avaient fui à Brownsville. Ma position devenait critique. Je ne savais plus que faire, ignorant l'endroit où Ton avait recueilli les blessés de l'armée de CarvajaL Heureusement, un officier américain qui passait me l'indiqua. Je trouvai une méchante cabane, oii gisaient six hommes mortellement blessés. Un docteur irlandais, homme capable et d'un dévouement admirable, les soignait. Je le priai d'aller voir mon pauvre guide ; j'exhortai les blessés et leur procurai les dernières consolations de la religion. Cinq de ces malheureux moururent peu de temps après.
En retournant au fort Paredès, je rencontrai cent cavaliers de Garvajal qui allaient se battre près du cimetière, dans le champ des manœuvres, contre cent lanciers d'Avalos. Les deux partis se rencontrèrent, s'examinèrent à distance, et chacun rentra chez soi, tout fier de ce que l'autre n'avait osé l'attaquer.
Le siège dura douze jours : outre la fusillade, le seul événement fut l'incendie de plusieurs maisons, ce dont on accusa les Américains ; accusation trèsvraisemblable, car, en différentes fois, ils avaient menacé de mettre le feu à la ville s'ils ne la prenaient pas, et, lorsque les Mexicains cherchèrent à éteindre le feu et à sauver les marchandises, ils reçurent une fusillade bien nourrie, qui leur blessa quelques hommes. Les flammes de l'incendie jetaient une
lueur sinistre à une énorme distance. Cette nuit se passa encore pour moi dans l'insomnie, car j'avais à rassurer nombre de familles éplorées, qui avaient abandonné leurs maisons à Matamoros pour se réfugier à Brow^nsville, et qui venaient me faire part de leur douleur et de leurs craintes, que justifiait d'ailleurs l'explosion de quelques barils de poudre.
Garvajal se retira, à la nouvelle que Canalès venait au secours de Matamoros avec un millier d'hommes. Canalès avait été chef de bande dans la guerre de 1846 et 1847 ; on Taceusait d'avoir tantôt combattu, tantôt imité les guérilleros^ en pillant avec impartialité, à la tête de sa bande de voleurs et d'assassins, les convois mexicains et les convois américains. Il avait, dit-on, une fille qui maniait vaillamment la lance, et qui commanda quelques expéditions. Lors du traité de .Guadalupe-Hildago, la tète de Canalès avait été mise à prix par le gouvernement mexicain ; mais il parvint à se justifier, et même à se faire mettre dans le cadre des généraux mexicains en activité de service. Il détestait à la fois, pour des raisons personnelles, Garvajal et Avalos ; il aurait voulu trouver Avalos en fuite et mettre en fuite Garvajal. Aussi était-il venu fort doucement pour laisser à Avalos le temps d'être battu ; mais, le trouvant victorieux, il était de fort mauvaise humeur.
Le gouvernement mexicain gratifia la ville de Matamoros du titre de « ville héroïque», en récompense de sa courageuse défense. Les habitants de