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CHAPITRE IV

Le choléra. — Une tarentule. — Scènes plus affreuses à voir que faciles à décrire. — Un remède de cheval. — Rodriguez et ses fils. — La loi de Lynch. — Une querelle à propos d'une poule. — Une chute.

— Comment les chemins les plus longs sont souvent les plus courts.

— Tristesse. — Une partie de pêche et une promenade en bateau.

— Le fou de la Médina. — Un fantôme.

Cette vie de voyages était douce et tranquille, comparée aux épreuves terribles que nous apporta le choléra. A San-Antonio comme à Gastroville, l'épidémie faisait d'affreux ravages. Je courais d'un lit à l'autre etdeTéglise au cimetière; je ne voyais plus qu'agonie, mort, enterrement. A peine avais-je le temps de manger. J'étais sans cesse appelé^ portant sans cesse des remèdes, des consolations ou des prières. Le jeune Français dontj'ai parlé, Charles M. . . , se chargeait heureusement de tuer à la chasse de quoi nous nourrir, et il pourvoyait à nos besoins matériels. Je n'aurais pu suffire à tout, car j'étais seul; l'abbé Dubuis n'étant pas encore de retour des missions du nord et de l'est, où l'épidémie sévissait également. Je faisais aussi les fonctions de garde-malade, exécutant les ordonnances du docteur, donnant les potions, frictionnant, m'occupantà la fois du corps et de l'âme.

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Je ne fus pas toujours heureux dans la guérison du corps ; mais souvent un moribond, révolté d'abord contre la souffrance et se débattant violemment dans ses tortures, se calma au son de ma voix, m'écouta, et, au milieu même des convulsions qui le secouaient et le défiguraient, me serra la main en signe de remercîment et d'adieu résigné. Puis, je le menais dans le champ de la mort, aussi horrible avoir que le choléra même, car les loups et les coyotes (espèce de renards), attirés par l'odeur des cadavres, fouillaient et violaient les tombes.

Un jour, je dis à Charles que j'irais le lendemain faire une courte visite aux cholériques de San-Antonio. Charles voulut profiter de mon absence pour chasser la panthère; mais, le lendemain, j'étais éveillé de bonne heure par une grande douleur à la gorge. J'avais le cou enflé. Deux petits points noirs me firent croire que j'avais été mordu par un insecte venimeux. La vue d'une grosse tarentule sur le plancher me confirma dans mon opinion. Je lavai la morsure avec de l'ammoniaque liquide ; néanmoins, lorsque je montai à cheval, j'avais déjà près de la moitié du corps paralysée. Alors Charles ne voulut pas me laisser partir seul, et il m'accompagna. Le cheval que je montais m'avait coûté quinze francs, et j'avais été indignement volé en le payant ce prix. Nous mîmes neuf heures pour arriver à San-x\ntonio, et encore, durant une partie du voyage, je fus obligé de chevaucher à rebours, et, armé d'un bâton, de frapper régulièrement sur la croupe de mon cheval pour le faire avan-

cer. Charles, également armé dîme branche d'arbre, m'aidait dans cette tâche pénible. Arrivé à San-Antonio, je pouvais à peine me remuer, tant je souffrais. Faute d'argent pour payer un chirurgien, je priai Charles de prendre un canif et de me faire des incisions dans le cou. L'opération me soulagea; elle fut renouvelée et accompagnée de cautérisations à l'ammoniaque liquide jusqu'à complète guérison.

San-Antonio, peu de jours avant si gai, si peuplé, si bruyant, était alors morne et silencieux : les rues étaient désertes, les cloches ne sonnaient plus, car elles auraient toujours sonné. Le curé n'avait plus le temps de dire la messe. Un tiers de la population s'était enfui et campait dans les bois, près des rivières et des cours d'eau ; un autre tiers s'enfermait dans les cabanes, d'oîi s'échappaient des cris, des pleurs, des prières; le dernier tiers mourait. On ne voyait dans les rues que ceux qui emportaient les morts, et ces morts, faute de cercueils, on les attachait souvent sur une peau de bœuf séchée, et on les traînait ainsi découverts, livides et violets, vers leur sépulture. Parfois, quelqu'un de ceux qui les traînaient tombait subitement frappé, se tordait un instant et mourait à côté du mort. Bientôt la maladie atteignit les fuyards sur le bord des rivières ou dans la profondeur des bois, et ces muettes retraites virent des scènes déchirantes, de navrantes agonies, le spectacle affreux d'un homme qui meurt abandonné dans de sohtaires convulsions. L'épidémie sévit, avec la même intensité, durant six semaines. L'existence du curé de

San-Antonio pendant ce temps-là était un phénomène, sinon un miracle. Comment a-t-il pu résister à six semaines d'insomnie, de fatigues continuelles, d'insuffisance de nourriture? La population étonnée, disait : « Dieu seul a pu le soutenir, » C'était vrai, et c'était aussi une récompense de son dévouement et de sa charité, car il fut le seul de tous les ministres des religions existant à San-Antonio, qui resta alors dans le danger pour secourir les cholériques.

Je repartis le même soir pour Castroville, sur mon cheval de quinze francs. 0 nuit mémorable 1 Le soleil était déjà levé, lorsque j'arrivai. L'abbé Dubuis revint le lendemain; il était parti de San-Antonio pour Castroville, seul, le soir, à pied, n'ayant pu trouver de cheval. Il marchait lentement dans l'obscurité, trempé par une pluie continue, lorsque deux cavaliers lui demandèrent s'ils étaient bien sur le chemin de Castroville et s'ils pourraient arriver cette nuit même.

« Sans doute, dit l'abbé, car vous êtes à cheval, et moi, qui suis à pied, je compte y être vers deux heures du matin.»

(( Un des deux voyageurs lui proposa de monter en croupe derrière lui ; l'abbé accepta, et, en échange, leur offrit l'hospitalité de notre maisonnette. C'était un vrai service à leur rendre, car il n'y avait pas d'auberge à Castroville, et la nuit, personne ne leur eût ouvert. Ces voyageurs étaient des Allemands de la secte de Ronge, qui venaient acheter des bœufs pour voiturer leur bagage jusqu'en Californie.

Il était deux heures du matin quand nous fûmes réveillés, Charles et moi, par Tabbé et ses deux compagnons. Nous fîmes un grand feu pour les sécher. Au jour, un des deux Allemands sortit, Tautre resta blotti contre le feu : il était taciturne et paraissait gêné; ses yeux étaient hagards et creusés, son teint olivâtre. Après le déjeuner, il sortit avec Charles; il revint bientôt, soutenu par celui-ci et le maçon que j'avais entendu chanter de ma lucarne, lors de mon arrivée à San-Antonio; ses joues étaient creuses, ses yeux noirs et vitreux, son regard vague et fixe : il avait le choléra. Je le mis sur mon lit et courus chercher le docteur.

(( Souffrez-vous? demanda le médecin, en arrivant.

— Non ! répondit le malade, pendant qu'une sueur froide coulait sur tout son corps,

— C'est un homme mort, me dit tout bas le docteur ; je vais ordonner quelques potions, vous ferez des frictions, mais tout sera inutile.»

Nous fîmes prévenir son ami, qui ne voulut pas venir. L'abbé, Charles et moi, nous nous succédions pour le soigner et le veiller autour de rôle, chacun pendant trois heures. Le soir, il demandait souvent l'heure et prononçait, à part lui, des mots entrecoupés et inintelligibles ; à minuit, il expira. La nuit était noire et la pluie tombait abondamment ; le cadavre répandait une odeur fétide et insupportable ; en vain, faisionsnous brûler de la poudre, du sucre et du papier; nous ne pouvions y tenir. Alors nous le transportâmes dans l'école et le couchâmes dans une grande caisse pour at-

tendre lematin ; puis, malgré l'infection de Tair, nous nous endormîmes, brisés par la fatigue et l'insomnie. Au matin, le corps fut enlevé ; mais, tous les trois, nous étions indisposés : les maux de tête et d'estomac, les nausées et les crampes ne pouvaient nous laisser de doute sur la nature du mal. Le médecin demeurait trop loin, pour que ses secours n'arrivassent pas trop tard, et nous résolûmes de nous traiter nous-mêmes. Un verre de table fut rempli d'alcool camphré, de laudanum, de poivre en grain et d'eau de Cologne ; ce mélange violent fut passé à travers un linge, puis divisé en trois parties égales : chacun but la sienne. Je ne conseille ce remède à personne. Je croyais avoir avalé des charbons ardents ; tout mon corps était en feu ; une transpiration considérable nous mouilla immédiatement ; puis, le sommeil s'empara de nous et nous tint sans mouvement pendant vingt-quatre heures. Au réveil, nous étions soulagés et remis. Une nouvelle médecine acheva la guérison, et, le lendemain, chacun reprit ses occupations accoutumées.

J'allai offrir le sacrifice de la messe en action de grâces pour notre guérison. Pendant la messe, un chœur de Mexicains chanta une hymne, lente, monotone, mais pleine de sentiments et d'harmonie. Quand je rentrai à la maison, les chanteurs, qui étaient au nombre de quatre, vinrent me voir : c'étaient Rodriguez et trois de ses enfants, venus à Gastroville chercher des bestiaux qui s'étaient égarés. Rodriguez est un vieillard d'une piété et d'une foi antiques ; il possède un caractère d'une égalité et d'une probité pro-

verbiales, pas de fortune, et douze grands garçons, qui semblent tous avoir vingt-cinq ans. Quand Rodriguez était dans une église, il ne manquait jamais pendant la m.esse d'entonner une de ces hymnes qu'il chantait d'une voix émue. A San-Antonio, ces chants devinrent populaires, et la voix du barde chrétien était généralement accompagnée, à l'église, par celle des fidèles.

Rodriguez avait, aux environs de San-Antonio, une ferme qu'il cultivait avec ses enfants, qui étaient les meilleurs dompteurs de mustangs de ces contrées. Un cheval, un bœuf, ou d'autres animaux s'étaient-ils égarés, on courait vers Rodriguez et ses enfants qui connaissaient le pays mieux que personne, et l'animal perdu était vite retrouvée Jamais ils ne réclamaient une obole pour le service rendu : on les payait, si on voulait. Ils n'attendaient leur récompense que du ciel. Comme les anachorètes de la Thébaïde, chaque année les enfants de Rodriguez passaient alternativement quelques jours dans les bois, priant, jeûnant, chantant avec les oiseaux et les voix de la nature, des cantiques de louanges et de reconnaissance en l'honneur du Créateur. Pendant ces jours de retraite, ils vivaient de plaquemines, de figues de Barbarie et de racines sauvages. Les douze garçons avaient été confirmés, le jour de mon ordination, par notre bon évêque. Je crois que leur souvenir méritait une place dans mon journal.

Enfin, Dieu merci, le choléra nous laissa respirer. Cet horrible fléau nous rendit pourtant un service

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inattendu : il éloigna les Indiens, qu'il avait décimés aussi cruellement que nous, et qui, se figurant peutêtre que le mal leur était apporté par les blancs, firent dès lors de plus rares apparitions dans le pays. Auparavant leur rencontre était un danger perpétuel, et ils faisaient de nombreuses victimes.

Notre cimetière, je l'ai déjà dit, ouvert aux bêtes fauves qui venaient le visiter fréquemment, était horrible à voir. Il était situé sur une petite élévation, à un kilomètre au plus de Castro ville. Sur la route, un peu à gauche, en se détournant, on voit un gros chêne ; vers ce chêne, une tombe ; dans cette tombe, il y a une histoire aussi hideuse que le cimetière. Je la raconte, car c'est une peinture des mœurs du nouveau monde.

Un soir, quatre hommes allaient à pied de Castroville à San-Antonio ; trois étaient des colons, le quatrième était l'abbé Dubuis : celui-ci laissa ses trois compagnons passer la nuit dans la plaine et continua sa route. Le lendemain matin, après une querelle, un des trois colons fut assassiné par les deux autres. Le plus coupable était un calviniste suisse. Comptant sur le manque d'organisation judiciaire, il se rendit à Castroville sans crainte. Mais son crime était déjà connu ; le shérif, aidé de quelques ivrognes, le prit, l'enchaîna et le condamna à mort, dans un cabaret où ils buvaient. Pourtant, par un reste de pudeur, ou pour atténuer la responsabilité des juges et des bourreaux en la déversant sur toute la population, on fit circuler dans la ville une liste pour approuver

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la sentence. En moins d'une demi-heure, la liste fut couverte de signatures, la population assemblée et le meurtrier conduit au pied de l'arbre près du cimetière. En route, on lui demanda « s'il voulait voir sa femme et ses enfants ». Il répondit que non, et demanda du whiskey pour boire. Arrivés sous l'arbre fatal, le boucher, faisant les fonctions d'exécuteur, lui mit la corde au cou et se préparait à le pendre, lorsque l'ancien maître d'école, le sacristain dont j'ai déjà parlé, arrêta le bras du boucher, et dit à la foule de se mettre à genoux et de prier Dieu pour le condamné. Donnant lui-même l'exemple, il récita à haute voix cinq Pater et cinq Ave^ auxquels la foule émue répondit. Lorsque ces prières furent achevées, le maître d'école reprit : « Maintenant ajoutons une prière à la sainte Vierge, afin qu'elle intercède auprès de Dieu pour le repos de l'âme de ce malheureux ! » A quoi celui-ci répondit d'un ton sarcastique:

c( Je voudrais bien savoir à quoi la sainte "Vierge me servira en ce moment.

— Ahl dit le boucher, si elle ne te sert de rien, nous te servirons à quelque chose* »

Et jetant la corde par-dessus une des branches de l'arbre, aidé d'autres individus de sa trempe, il lança le patient dans l'éternité. La foule se retira silencieuse, un peu impressionnée de cet acte de justice expéditive. Le corps du pendu fut enterré sous l'arbre. Je n'ai jamais passé près de cet arbre, sans éprouver un frisson d'horreur que me donnait le souvenir du drame dont il avait été témoin.

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Une nuit, pendant laquelle je dormais profondément, à la suite de longues fatigues, je fus réveillé en sursaut par quelqu'un qui frappait à notre porte à coups redoublés. Je me lève à la hâte, j'ouvre, et je vois un jeune homme de dix-huit ans et sa sœur, qui me prient de venir administrer un de leurs frères, assassiné par son aîné. Je leur dis :

c( Mais s'il est mort, il n'a plus besoin de mes secours.

— Non, il vit encore.

— Oii demeurez-vous ?

— Dans un rancho (ferme), près du San-Hieronymo. »

La perspective de faire dix-huit milles, aune heure du matin, dans un pays sillonné d'Indiens, de serpents à sonnettes et de bêtes fauves, ne me souriait pas du tout ; néanmoins, il n'y avait pas à balancer : il fallait partir. Je pris les saintes huiles pour les onctions, de l'élixir pour les blessures, mes pistolets que Charles me présenta, en me disant : « Ils ne seront pas de trop, croyez-moi ! » Je le crus et partis.

Deux chevaux avaient été amenés : l'un n'avait pas de bride et l'autre manquait de selle ; je choisis celui qui n'avait pas de bride et me mis au galop. Les deux frères, à ce que j'appris tout en galopant, s'étaient querellés, au sujet d'une poule dont chacun réclamait la propriété. L'aîné était fou ; un accès le prit, et il s'élança sur son frère, en lui assenant deux coups de hache. Celui des deux frères, qui venait d'être frappé avec tant de férocité, avait eu la main droite em-

portée à la chasse, l'année précédente. L'autre, qui était fou, s'était ouvert le ventre volontairement avec uncouteau, deux ans auparavant. J'arrivai au rancho, sans accident. Guidé par de larges traces de sang, j'entre dans la cabane où gisait l'infortuné jeune homme. Il était étendu sur un lit baigné de sang, respirant à peine et le front recouvert d'un mouchoir ensanglanté. Je lui demandai s'il me reconnaissait; ne pouvant parler, il me fit un signe de tête affirmatif. Alors, après avoir fait retirer les personnes présentes, je le confessai, selon la méthode usitée en pareille circonstance, et lui donnai le sacrement de l'extrême-onction.

Deux chandelles répandant une lueur douteuse dans la cabane, un mourant couché sur un grabat, un prêtre qui prie et console, voilà un tableau bien simple et qui s'est renouvelé bien souvent dans ma vie ; eh bien ! sous le chaume, dans les sohtudes, loin du monde et des cités, je l'ai toujours trouvé bien grand : il m'a toujours vivement impressionné. Les douleurs souvent égoïstes de la famille et des amis sont toujours inopportunes pour Thomme qui est sur le bord de la tombe : la religion, sa meilleure amie, sa consolation, son plus fort soutien, veille et l'encourage au lit de mort, tandis, que la nature ne sait que souffrir et pleurer. Voilà comment j'envisageais les choses en ce moment suprême, et bien des fois un serrement de main, un regard d'adieu et de remercîment, dans lequel le moribond mettait toute son âme, m'ont prouvé que j'avais raison.

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Jêîî aVais pas encore terminé les saintes onctions, lorsque je vis entrer le frère meurtrier, qui voulait achever sa victime ; je saisis vivement un de mes pistolets, et, le présentant à sa poitrine, je lui dis de se retirer; ce qu'il fît d'assez mauvaise grâce. Après la cérémonie, j'examinai la blessure de la tête, elle était très-large, mais facile à cicatriser. Je la pansai de mon mieux. Une oreille avait été coupée. J'enlevai ensuite le mouchoir qui recouvrait la blessure de la poitrine, mais un sentiment d'horreur me le fit lâcher aussitôt. Le malheureux avait reçu près du cœur un coup de hache, qui, après lui avoir cassé deux côtes, lui avait coupé le poumon en deux. La blessure avait cinq pouces de largeur, sur quatre au moins de profondeur. Je retournai promptement à Castroville avertir le docteur : il était absent et ne put donner au malade les soins de son art que trois jours plus tard. Six mois après, je retournai au même rancha: j'y vis un homme pâle, chancelant, se promenant dans la cour de la ferme. Je lui demandai son nom. C'était l'homme que j'avais administré et croyais mort depuis six mois ; il est vrai, c'était un Allemand : il avait la vie dure.

Mais les courses apostoliques du missionnaire ne finissent pas toujours sans accident. Avant mon arrivée à Gastroville, l'abbé Dubuis fut obligé d'aller à Dhanis pour visiter des malades et baptiser des enfants. Les Indiens étaient sur la route; il n'osa pas affronter, à pied, le danger d'une pareille rencontre. Il monta une mule mustang, qui, au miheu de la

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plaine, prit fantaisie de le désarçonner. Pendant une heure et demie, il lutta avec toute l'énergie possible, au milieu des broussailles et des troncs d'arbres, contre lesquels il brisa éperons et étriers. La mule s'emporta de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle eût rompu la bride ; alors quelques minutes suffirent pour envoyer rudement à terre le pauvre cavalier. Durant trois jours, il fut obligé de garder le lit, ou plutôt la couverture qui en tenait lieu. Une bonne vieille femme vint lui apporter un coussin de feuilles de maïs, pour soulager sa pauvre tête, et le docteur lui tira quatre bols de sang. Huit jours après, il n'était pas encore rétabli de sa chute.

Un matin (je revenais d'une course nocturne que j'avais faite pour administrer un mourant), je vis arriver à ma porte un dragon qui venait me chercher pour aller au camp de la Médina enterrer un de ses camarades, tué par accident. Ce camp est situé à environ quatorze milles de Gastroville, plus loin que le San-Hieronimo. Je remontai à cheval, pour faire une partie de la même route que j'avais parcourue quelques heures auparavant.

Le chemin est très-beau, mais, comme je l'ai dit, dangereux à cause des serpents^ des panthères et des Indien^qui viennent chasser auxeuA^irons. Après avoir traversé le San-Hieronimo et le San-Miguel, qui sont deux petits ruisseaux donnant à peine un filet d'eau, j'entrai dans une gorge étroite, qui se prolonge entre de belles collines boisées, d'un aspect gracieux et pittoresque. Cette gorge s'élargit ensuite,

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les collines s'éloignent, puis s'arrondissent autour d'une petite prairie parsemée de vieux mesquites décrépits. La nature, en cet endroit, semble avoir été faite exprès pour les Peaux-Rouges: sa sauvage bizarrerie de formes et de couleurs saisit le cœur, frappe l'imagination. Je m'attendais sans cesse à voir sortir, de l'herbe touffue, ou des taillis épais, la figure féroce d'un Indien, prêt à décocher ses flèches meurtrières.

Nous quittâmes la route dans un endroit oîi le terrain s'abaisse tout à coup ; c'était le lit de la Médina, au bord de laquelle se déployait le camp entièrement caché par des arbres énormes. Après la cérémonie funèbre, j'allai visiter, en compagnie du commandant et sous bonne escorte, les curiosités des alentours. Les principales étaient un arbre et une grotte. L'arbre était un sapin gigantesque, qui, à la hauteur de trois mètres au-dessus du sol, avait encore vingtsept pieds anglais de circonférence. La grotte me parut être une ancienne confédération de nombreuses républiques d'abeilles : la grande quantité de miel et de cire, qui s'y trouvait encore, était telle qu'on y enfonça presque éntièrement une lance sans toucher le fond. Cette ruche colossale paraissait abandonnée depuis longtemps.

Lorsque je retournai à Castroville, je résolus de couper tout droit à travers les montagnes, pour éviter cette longue plaine monotone que j'avais parcourue trois fois en moins de douze heures : je crus par là raccourcir mon chemin. Mais la route qui semble la

plus droite n'est pas toujours la plus courte. Je m'en aperçus bientôt. J'avais escaladé au galop la colline qui me parut la plus facile à gravir. Je me trouvai tout à coup, pour ainsi dire, sur la première marche d'un escalier gigantesque, formé par des monticules de quelques centaines de pieds de hauteur. J'avais un cheval mustang qui franchissait les obstacles comme un chamois. Nous fûmes bientôt sur le point le plus élevé : c'était un immense plateau dominant cette chaîne de montagnes, qui vont s'affaissant insensiblement du côté du golfe du Mexique, et qui s'élèvent graduellement vers le nord-ouest jusqu'à leur réunion aux montagnes Rocheuses. A quelques milles de là, est un petit lac, d'un accès très-difflcile, où viennent s'abreuver des troupeaux de chevaux mustangs, de bœufs et de chevreuils. C'est aussi le séjour favori des bestiaux domestiques, qui sont égarés : arrivés près du lac, ils ne s'en écartent plus et deviennent sauvages.

Ce plateau formait un observatoire magnifique ; la vue semblait s'étendre à l'infini. Il était couvert de fleurs, dont quelques-unes d'une grande beauté, surtout par l'éclat des couleurs. Les arbres étaient rares et petits ; le vent du nord, qui balaye continuellement ces sommets, empêchant la haute végétation : ceux qui avaient résisté à ce terrible vent étaient à moitié brisés et portaient des traces de la violence des ouragans.

Toutes ces collines et ces montagnes qui me séparaient de Castroville étaient sillonnées de ravins profonds, creusés par les pluies torrentielles; la plupart

infranchissables ou tellement périlleux, que je dus les contourner, ce qui me prit beaucoup de temps. Fatigué de ces retards, je devins plus impatient et plus téméraire ; plusieurs fois, je faillis rouler avec mon cheval dans des précipices énormes. Peu s'en fallut que mon insouciance du danger ne me coûtât la vie. Il s'agissait de descendre dans un ravin , d'une centaine de pieds de profondeur : craignant que mon chevaine roulât sur moi si je le conduisais par la bride, j'étais resté en selle, et je parvins au fond du précis pice, sans accident. Mais quant à escalader l'autre bord, qui s'élevait comme une muraille devant moi, mon cheval ne put y réussir, malgré plusieurs essais infructueux. Ne pouvant me résigner à rester indéfiniment dans ce ravin, je tentai un dernier effort. Je lâche la bride ; j'excite mon cheval de la voix, de l'éperon et du fouet : Tanimal furieux part, en se tenant presque tout droit contre ce talus perpendiculaire. Au moment même, je sentis dans la région de l'épigastre une douleur atroce : c'était le pommeau de la selle qui m'avait horriblement contusionné. Je crus mourir. Le sang coulait de ma bouche ; pour ne pas tomber, je fus obligé de me cramponner à la crinière de mon brave cheval, qui sortit enfin du précipice. Je souffrais beaucoup, et j'étais encore loin de Castroville; j'y arrivai mourant, et parfaitement convaincu que les chemins les plus longs sont souvent les meilleurs.

Un jour, nous mangions notre dernier morceau de porc fumé, que les chaleurs de l'été avaientgâté. Les

vers s'y étaient mis. Malgré la cuisson, la couleur et le goût étaient désagréables au dernier degré : j'avais une répugnance invincible à me nourrir de cette chair corrompue. L'abbé Dubuis, pour m'encourager, me disait qu'elle avait le goût de poire blette. Charles, de son côté, avait tiré une boîte d'allumettes vide, qu'il mit gravement près de son assiette. Je lui demandai ce qu'il voulait en faire ? — c( La remplir, me répondit-il, de ces petites créatures et les conserver pour la pêche. » J'essayai d'imiter mes compagnons dans leur stoïque indifférence; je ris de leurs propos, et, coupant ma part en petits morceaux, je les couvris de poivre selon mon habitude, puis je les trempai dans du vinaigre et les avalai tant bien que mal, en faisant des grimaces qui amusaient beaucoup mes deux compagnons.

Il y avait des jours où je me sentais triste, abattu, sinon découragé, quoique j'allasse puiser des forces aux pieds du crucifix de notre pauvre chapelle. La nature n'a que des forces limitées, et les épreuves semblent parfois augmenter, à chaque pas que l'on fait dans la vie. Je m'étendais alors dans mon hamac, les yeux tournés vers le ciel et regardant l'espace. Je me sentais porté vers une rêverie triste, mélancolique , indéfinissable et sans but ; mes yeux se mouillaient sans savoir pourquoi ; de nombreux soupirs oppressaient ma poitrine, à m'étouffer ; mon cœur se portait naturellement du côté où se levait le soleil, car c'était là que j'avais laissé mon pays et tous ceux que j'aimais.

A vingt-quatre ans, le cœur de l'homme est encore plein d'affections, même lorsqu'on est missionnaire. On dirait parfois que le prêtre, sur les plages lointaines, a deux individualités : l'une purement chrétienne et spirituelle, qui lui fait constamment lever son âme et ses yeux vers le ciel, pour en obtenir la force, les secours et le courage nécessaires à sa péfaible et laborieuse vocation : l'autre tout humaine et nible qui rend sa sensibilité plus grande à la voix de la nature, et qui lui fait bondir le cœur aux doux noms de patrie, de famille et d'amis. Quoique ces deux individualités ne soient autre chose que la lutte ordinaire entre l'homme et le chrétien, elles ne laissent pas néanmoins de nous jeter dans une grande lassitude de corps et d'esprit. Quelques-uns, ne craignant rien de cette lutte intérieure, se laissent mollement balancer par leurs pensées et leurs rêveries, qui ne sont pas toujours dépourvues d'un certain charme, et attendent avec résignation la fin de l'orage. D'autres, sans doute meilleurs, par la prière et la volonté, font cesser immédiatement ce combat qui pourrait bien être une tentation, après tout. Oh I combien doivent être heureux ceux qui des bras de leur mère ont passé sur les bancs de l'école et dans la cellule du séminaire, pour entrer dans le sacerdoce sans avoir fait aucune halte sur le chemin de la vie, sans avoir vu leur nacelle emportée par la tempête et battue par les flots amers du monde.

J'étais donc dans un de ces jours de lutte, de vague tristesse et de rêverie ; Charles s'en aperçut : pour me

distraire, il me montra sa boîte d'allumetles pleine de vers pour les poissons, et me proposa une partie de pêche. Quoique je n'aimasse guère plus cette occupation que la chasse, je lui sus gré de l'intention et j'acceptai. Chacun, muni d'une mauvaise ligne, nous allâmes sur le bord de la Médina. Après une heure et demie d'une complète immobilité, Charles avait pris un vieux soulier et un serpent noir ; moi, une tortue molle, espèce particulière à ces contrées, si je ne me trompe, et une grenouille à queue et à cornes, qui sautillait sur le sable de la rive. Notre partie de plaisir devenait monotone ; nous nous proposâmes une promenade sur l'eau. Une vieille barque, trouée, était près de nous : nous connaissions son propriétaire ; cette barque n'avait qu'une rame. Charles la prit pour diriger l'embarcation ; mon chapeau me servit à vider l'eau qui entrait par les trous, et nous voilà partis. La Médina, en cet endroit, formait un canal étroit, sous un énorme berceau de verdure; nous suivions lentement le fil de l'eau, en chantant :

Vogne^ vogue, oh! ma balancelle, etc.

La promenade était réellement préférable à la pêche. La Médina s'élargissait insensiblement : elle forma bientôt un vaste bassin, ovale et profond, que les grands pacaniers ombrageaient à peine. L'azur du ciel brillait à travers le feuillage des arbres ; sur les rives les tiges allongées des hautes herbes, et les palmes gracieuses des fougères s'inclinaient douce-

ment vers Teau comme pour admirer leur frêle beauté dans ce miroir naturel : une brise légère murmurait dans le feuillage, comme un écho lointain de nos chansons ; l'oiseau de paradis, le moqueur, le cardinal et l'oiseau bleu semblaient par leurs chants et leurs joyeux ébats remercier le Créateur de leur avoir donné l'existence ; des écureuils gris ou rouges, par leurs folles gambades, ajoutaient à l'animation de cette scène. Le bonheur semblait être répandu dans cette solitude avec le parfum des fleurs et l'air embaumé.

J'étais heureux ; j'avais le front serein, le cœur épanoui. En présence des grands spectacles de la nature, des imposants phénomènes de la création, l'homme se trouve trop petit ; tant de grandeur et de majesté le frappent, l'éblouissent; mais ses facultés semblent trop limitées pour contenir la multitude des émotions que ces tableaux grandioses traînent après eux. Il n'en est pas de même des chefs-d'œuvre pittoresques que la main de Dieu a semés avec profusion dans les lieux les plus isolés du globe ; l'homme se trouve plus à son aise, et jouit mieux des beautés de la création dans un beau coin de terre, silencieux, inconnu, qui semble être sa propriété : ces tableaux gracieuxd'une nature riche et poétique impressionnent, et l'on ne peut s'en détacher sans un regret, sans un soupir.

Nous voguions ainsi lentement ; nos chants étaient remplacés par le travail de la pensée. Tout à coup, une forte secousse imprimée à notre embarcation me fit chanceler ; peu s'en fallut que je ne tombasse

dans la rivière. Mes yeux, qui erraient vers le dôme de feuillage, s'abaissèrent vivement vers le bateau pour connaître la cause de cette secousse. J'étais seul. Charles avait disparu; son chapeau flottait sur Teau. Inquiet, je regardai de tous côtés ; enfin je vis sa tête surgir à la surface de l'eau, à quatre ou cinq pieds de la barque. Charles, en voyant mon air effrayé, se mit à rire : il me demanda comment je trouvais son plongeon et m'assura que l'eau n'était pas froide du tout. Comme il ne savait pas nager, je lui criai de ne pas bouger, de crainte qu'il ne tombât dans quelque trou. Je craignais aussi que le courant ne l'entraînât dans un endroit plus profond, oii il se serait noyé infailliblement. Charles, distrait comme moi par ce petit tableau enchanteur, ramait debout, quand un faux mouvement lui fit perdre l'équilibre : il était tombé dans la rivière, emportant la rame avec lui. La position était assez critique : je n'avais que mes mains pour diriger l'embarcation et la conduire près de Charles ; de plus, pendant que nous nous abandonnions l'un et l'autre à nos rêveries, j'avais oublié de vider l'eau qui entrait dans la barque, et celleci était à moitié remplie ; mes efforts pour avancer étaient inutiles : le courant m'entraînait vers un rapide à peine éloigné de vingt mètres. Je criai au secours. Par un hasard providentiel, le propriétaire de la barque se promenait à la portée de ma voix ; il m'entendit, accourut, se déshabilla à la hâte, se jeta à l'eau; il nageait comme un poisson : il eut bientôt saisi la rame, qui s'en allait à la dérive ; je la lui prends

des mains, et dirige le bateau vers Charles, qui s'y accroche d'un côté, tandis que le propriétaire s'y suspendait de l'autre. Je les conduisis à terre ; nous étions sauYés : un quart d'heure de plus, c'était trop tard.

La nuit qui suivit cette mésaventure, il y eut une scène étrange qui mérite d'être racontée. Comme d'habitude, j'étais couché dans mon hamac, respirant avec délices l'air embaumé du soir ; une brise douce et tiède jouait dans mes cheveux ; les étoiles brillaient au ciel, avec une splendeur inaccoutumée ; je m'endormis, réfléchissant que, si j'avais peu de beaux jours au Texas, j'y trouvais de belles nuits dont le calme, la tiédeur et la sérénité m'enchantaient et me reposaient singulièrement des fatigues de la journée.

Vers minuit, je fus réveillé par le tintement de la clochette de la chapelle, tintement régulier, sonore, argentin. Attentif et surpris, j'écoute : ce ne pouvait être la brise, elle était trop légère, elle aurait à peine remué la feuille du tremble. Qui pouvait ainsi sonner, à cette heure où tout repose et tout dort, dans les cabanes et dans les bois ? Tout à coup, derrière moi, du côté de la tombe de l'abbé Chazelle, j'entends, dans une langue que je ne pouvais comprendre, une voix mâle et belle chanter une mélodie triste, harmonieuse ; on aurait dit les modulations lentes, graves, d'un chant religieux. Un moment, je crus rêver, transporté à l'office de minuit dans un cloître de chartreux. Les vibrations de la clochette et de la voix étaient mollement portées dans l'espace, par le zéphir de la nuit, comme l'é-

manation d'un parfum suave. Ces accents mélodieux, mystérieux m'allaient au cœur. Quoique certain d'être éveilléj je n'osais me lever, de crainte de pénétrer ce mystère ; je savourais comme un fruit délicieux ces notes harmonieuses, mélancoliques, qui trouvaient dans mon âme un bienveillant écho. Au bout d'une heure, les chants avaient cessé, la clochette ne tintait plus, tout était rentré dans le silence.

Le lendemain, une femme de la ville vint me demander pourquoi j'avais fait un service pendant la nuit sur la tombe de l'abbé Ghazelle? Jelui demandai de s'expliquer. Elle me répondit que, réveillée par le son de la cloche^ elle s'était levée, et qu'elle avait vu des lumières sur la tombe et l'ombre d'un homme qui semblait prier à genoux. Quant aux chants, elle était trop éloignée pour les avoir entendus. La nuit suivante, àla même heure, je fus réveillé parle même tintement de la clochette : les chants ne différaient de ceux de la veille que par des modulations plus tristes encore et plus lentes. Ce ne fut qu'après avoir longuement écouté cette mélodie, que je me décidai à découvrir quel pouvait être ce mystérieux chanteur. Je me levai sans bruit ; j'allai doucement vers la tombe, aux quatre coins de laquelle était une bougie allumée. Au pied de la croix, se dessinait la silhouette d'un homme agenouillé. C'était le fou de la Médina, comme on l'appelait. Ce fou était un colon, d'une trentaine d'années, que l'exécution du Suisse pendu à l'arbre du cimetière avait tellement impressionné, qu'il en perdit la raison ; mais comme sa folie se bornait

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