MOIS DE JUILLET
Déclaration de M. de Gramont au Corps législatif. — € Nous n'avons de difficultés avec aucune nation ; « nous avons la paix, nous voulons la paix. » C'est en ces termes solennels, c'est par la voix de M. le ministre de la justice que le cabinet parlementaire français avait ainsi accentué depuis quelques jours sa politique pacifique, lorsque soudain, le 6 juillet, retentit à cette même tribune la déclaration de guerre de M. le duc de Gramont.
C'était bien une déclaration de guerre, car elle mettait l'une des deux puissances en cause dans l'alternative, ou de prendre immédiatement les armes,
OU de faire des concessions, et de paraître ainsi reculer devant sa rivale. Aussi nous semble-t-il nécessaire de commencer par ce fatal document le récit d'une lutte dont les conséquences sont incalculables :
c Je viens répondre, disait le ministre des affaires étrangères, à Tinterpellation qui a été déposée hier par l'honorable M. Cochery. Il est vrai que le maréchal Frim a offert au prince Léopold de HohenzoUern la couronne d'Espagne, et que ce dernier l'a acceptée. Mais le peuple espagnol ne s'est pas encore prononcé, et nous ne connaissons point encore les détails vrais d'une négociation, qui nous a été cachée. Aussi, une discussion ne sauraitelle aboutir maintenant à aucun résultat pratique. Nous vous prions, Messieurs, de l'ajourner.
< Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole, et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une immixtion quelconque dans les affaires intérieures d'une grande et noble nation, en plein exercice de sa souveraineté. Nous ne sommes pas sortis, à l'égard des divers prétendants au trône, de la plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux ni préférence, ni éloignement. Nous persisterons dans cette conduite. Mais, nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles- Quint, puisse déranger à notre détriment l'équilibre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France.
< Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, c ne se réalisera pas.
c Pour Tempêcher, nous comptons à la fois sur la c sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du « peuple espagnol. S*il en était autrement, forts de
< votre appui, Messieurs, et de celui de la nation,
< nous saurions remplir notre devoir sans hésita- « tion, et sans faiblesse. » (Longs applaudissements, acclamations répétées}.
De nombreux applaudissements, en effet, accueillent dans le Corps législatif cette espèce de défi, jeté à la Prusse du haut de la tribune française. Mais, après réflexion, chacun se demande si le cabinet, en agissant avec cet éclat, s'est bien conformé aux traditions parlementaires, qu'il prétend représenter ; s'il n'a pas eu tort de s'éloigner à ce point des formes habituelles de la diplomatie, qui seules peuvent sauvegarder la paix; et l'on est bien obligé de convenir qu'il a plutôt pris modèle sur le gouvernement personnel, adressant, le P' janvier 1859, à l'ambassadeur d'Autriche la célèbre mercuriale, qui précéda la guerre d'Italie.
Le public ne s'y trompe pas, car dès le soir môme : c C'est la guerre avec toute l'Allemagne , probablec ment avec l'Espagne, et peut-être avec l'Italie, à « cause de Rome, » dit-on de toutes parts, sans se faire illusion sur le résultat des efforts entrepris aussitôt par la diplomatie, pour conserver la paix à l'Europe.
Cependant, au milieu de ces négociations, le prince de Hohenzollem renonce tout à coup au trônç d'J^Q**
pagne, et la nouvelle nous en vient des Pyrénées. Le Roi de Prusse déclare alors à notre ambassadeur qu'il approuve cette résolutioft nouvelle de son parent, mais il refuse de prendre rengagement, qu'exige le cabinet des Tuileries, de s'opposer dans l'avenir à l'acceptation de la couronne d'Espagne par un prince de la maison de HohenzoUern ; puis, sur l'insistance de M. Benedetti, il fait répondre à notre ambassadeur que, n'ayant plus rien à lui dire, il ne le recevra plus désormais.
A la nouvelle de ce refus, que l'on considère comme une insulte, l'émotion e^ vive en France ; le ministre des affaires étrangères, qui, le 13, avait dû demander aux Chambres encore un peu de patience, vient, dans la séance du vendredi 15 juillet, exposer les faits, etdéclarer la guerreàla Prusse. Séance tenante, le Corps législatif la vote avec acclamations, et accorde au Cabinet tous les crédits jugés nécessaires.
Défauts de notre organisation militaire. — Il n'y a dès-lors plus de temps à perdre, car notre organisation militaire, chacun peut s'en rendre compte aujourd'hui, est tpès inférieure à celle de ^l'armée prussienne, surtout au point de vue de la mobilisation des réservés et de la concentration des forces constituées.
La mobilisation des réserves a bien été ordonnée dès le 14 au soir; mais c'est une opération, qui se fait chez nous avec la plus grande lenteur, parce que nos dépôts sont presque toujours éloignés de leurs régiments. Ilpeutarriver, par exemple, qu'un homme des Pyrénées orientales reçoive l'ordre de
rejoindre un de ces dépôts en Bretagne, et, qu'ainsi, obligé de traverser toute la France, pour s'y faire habiller, équiper et armer, il soit ensuite dirigé sur lafrontière, où se trouvent réunis les bataillons actifs de son corps. De là, des retards de toute espèce, qui ont été signalés bien souvent, mais toujours en vain.
Les Prussiens, au contraire, ayant sur un même point les soldats de réserve, les magasins des dépôts et les bataillons de guerre, exécutent, en neuf jours pour l'infanterie, cette importante réunion d'hommes, qui nous demande au moins deux fois plus de temps, pour les raisons que nous venons de dire. On n'ignore pas d'ailleurs que, chez nos voisins, le corps d'armée tout entier est prêt à entrer en ligne vingt à vingtdeux jours après Tordre de mobilisation.
Quant à notre concentration, elle ne peut s'opérer que lentement et fort mal, parce qu'on s'est toujours refusé à endivisionner nos troupes d'une manière permanente, n résulte de ce vice capital d'organisation que les généraux, les états-majors, les services administratifs, les régiments, l'artillerie et le génie des divisions actives et des corps d'armée sont obligés de s'acheminer, au dernier moment, de toutes les parties de la France sur les points indiqués pour la réunion des troupes. Us encombrent les chemins de fer, chargés ainsi à la fois de transporter les hommes de la réserve , les forces mobilisées, les isolés, les chevaux, le matériel, les subsistances. Tous arrivent pôle-môle, et dans le plus grand désordre, à la frontière, où rien d'ailleurs n'est préparé pour faciliter la réunion de tant d'éléments divers ; et l'onpeutse faire une idée du décousu de cette importante opération
par la lecture de la singulière dépêche télégraphique suivante, que tant d'autres auraient pu adresser éga- ' lement au ministre de la guerre : < 21 juillet, gé- € néral *** à guerre : — Suis arrivé à Belfort; pas € trouvé ma brigade ; pas trouvé général de divi-
< sion ; que dois-je faire? Sais pas où sont mes régi- « ments. »
Que l'on place en regard de ce désordre la marche régulière de corps d'armée, tout formés en paix, et prêts à se porter bien constitués vers l'ennemi, dès que la mobilisation est terminée, et l'on se convaincra enfin de la supériorité d'une organisation militaire permanente, dont tous les moindres détails sont réglés d'avance avec le plus grand soin ; on comprendra les difficultés sans nombre contre lesquelles nous aurons à lutter dès les premiers jours. Un auteur allemand, parlant de cette première période delà campagne, en fait le tableau suivant, qui me parait fort exact : « Pendant que la France, dit-il, jetait en € grande hâte sur ses frontières ses corps de troupes c mal armés, mal équipés, et paraissait prendre, de c cette façon, une certaine avance, les armements c suivaient en Prusse leur marche paisible , mais « sûre ; si bien qu'à la fin de cette période de prépac ration l'une des deux puissances, et ce n'était pas
< à coup sûr la France, était en état de prendre « vigoureusement l'offensive. »
D'après ce qui précède, les Prussiens^ ayant commencé leur mobilisation le 15, doivent être en mesure d^ ouvrir hs hostilités du ^ au 6 août, au moins avec les corps les plus voisins de la frontière ; c'est un
calcul presque mathématique pour cette armée , dans laquelle rien n'est abandonné au hasard ; c'est une base certaine, que tous ceux^ qui connaissent Torganisation prussienne, donnent au ministère de la guerre dès aujourd'hui, en indiquant que, pour s'assurer l'avantage de l'bflfensive, il faut que nous soyons en mesure de marcher dès le 2 ou le 3 août. Or, il nous paraît impossible, avec la vieille machine de guerre que nous possédons encore, de déterminer, dès aujourd'hui, à quelle date nous pourrons nous porter en avant ; on a bien calculé qu'il faudrait environ vingt jours pour faire arriver les réserves sous les drapeaux; mais, ce calcul fût-il exact, nous avons pensé, et nous pensons encore, qu'un si court délaine saurait suffire à l'entière constitution de forces éparpillées à plaisir dans les garnisons.
Forces des deux puissances. — Si notre mobilisation et notre concentration s'effectuent avec tant de lenteur, pouvons-nous du moins opposer à nos adversaires des forces égales en nombre, et en instruction militaire? Nous ne le croyons pas, et chacun peut s'en convaincre en consultant les chiffres donnés par les bureaux de la guerre.
La Confédération du Nord, tout le monde devrait le savoir, compte 945,000 soldats, dont 90,000 seulement ne sont pas exercés. Si l'on ajoute à cet effectif, déjà considérable, les contingents des Ëtats du Sud, on reconnaît que TAUemagne peut mettre sur pied plus de onze-cent-mille hommes, dont la moitié environ constitue, dans les dépôts et dans les garnisons, les troupes dites de remplacement (Ersatz-truppen),
et celles de défense du territoire, tandis que l'autre moitié, c'est à dire de 550,000 à 600,000 hommes, peut éfcre dirigée au bout de vingt à vingt-deux jours environ sur nos frontières ^
Notre armée, d'après les chiffres ministériels, pouvait comprendre aussi un million d'hommes sûr le papier j mais quelle différence dans l'organisation, dans l'instruction? Nous laisserons d'abord de côté les 3 ou 400,000 gardes mobiles, qui doivent, soidisant, remplacer nos troupes dans les places, et qui ne savent pas encore se servir d'un fusil. Nous n'avons cessé de dire que c'était une force nulle au début delà campagne, et qu'il fallait dès-lors, ou en modifier complètement l'organisation, ou abolir la loi de 1868.
Restent, d'après les calculs des bureaux, 642,000
1 D'après une brochure^ hautement inspirée, prétendent les feuiUes aUemandes, et qui vient de paraître sous ce titre : » Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan », le gouvernement Avançais n'ignorait pas tout ce qui précède. Mais, si Ton connaissait la supériorité numérique des armées allemandes, si l'on n'ignorait pas davantage que les hommes , réunis en arrière d'armées actives, aussi disproportionnées, étaient, d'un côté, de véritables soldats, aptes à rejoindre avant six semaines les corps en action, ou à constituer immédiatement des divisions nouvelles ; de l'autre, des gardes mobiles et des recrues sans instruction, sans organisation, incapables de former, avant plusiem*s mois, des armées de réserve, malgré toute leur bonne volonté et leur patriotisme, comment n'a-t-on pas hésité à Jeter notre pauvre France dans une lutte si inégale? La brochure indique que l'on espérait contrebalancer l'infériorité des effectifs par la hardiesse du plan de campagne ; on se serait porté entre le nord et le sud de l'Allemagne, pour les séparer, et rétablir ainsi l'équilibre des forces : <* Mais, pour cela, ajoute^-on, il H fallait gagner l'ennemi de vitesse, et malheureusement U y eut, K dans la concentration de l'armée, des lenteurs, qui tiennent en « grande partie aux vices de notre organisation militaire «* C'est le reconnaître un peu tard.
hommes pour Tarmée active ; mais, il faut en défalquer les 75,000 jeunes soldatsdu contingent de 1869, qui sont appelés en ce moment même, et qui ne seront incorporés que le 1" août. Nous n'avons donc plus que 567,000 combattants, qui se décomposent ainsi : 393,500 sous les drapeaux; 61,000 militaires de la réserve ;
et 112,500 jeunes soldats de la 2« portion , qui ont reçu une instruction fort incomplète de cinq mois dans les dépôts, et dont un certain nombre n'est nullement familiarisé avec le nouvel armement. Aussi, doit-on recommander , le 19, aux commandants des corps < de s'occuper de l'instruction de ces hommes, c dès leur arrivée dans les régiments, et de les faire c tirer à la cible, toutes les fois que cela sera pos- « sible^. »
Les seules forces, sur lesquelles nous pourrons
compter pendçmt plusieurs mois, s'élèveront donc au
chiffre de 567,000 hommes, mais encore doivent-ils
se répartir sur le territoire de la manière suivante :
36,800 non-valeurs réelles (compag»®» de disci-
Non-valeurs. . 74,500) plme de remonte,
' ^ hôpitaux, etc.).
13,700 troupes hors-rang.
24,000 gendarmerie.
Dépôts (minim). 28,000
Intérieur (forter.) 78,500 , la garde nationale mobile
n'étant pas prête.
Algérie . . . 80,000
Total. . . 231,000 pour l'intérieur, et l'Algérie,
^ La recommandation était bonne^ mais il y avait insuffisance de cartouches.
ce qui laisse 386,000 hommes pour tenir la campagne. Si ron déduit de ce chiffre le corps d'occupation de Civita-Vecchia, et les troupes que, par prudence, il faut conserver sur la frontière d'Espagne, pour la surveiller dans les premiers jours, on voit que nous ne pouvons disposer au maximum que de 300,000 soldats contre 600,000.
Eh bien ! nous n'atteindrons jamais ce chiffre de 300,000 hommes avec Tannée du Rhin, tandis que les Prussiens dépasseront même celui de 600,000, avec les treize corps de la Confédération du Nord, la division hessoise, les coptingents du Sud, cinq divisions de landwehr ou de réserve, et des régiments de landwehr échelonnés sur les lignes d'étapes et dans les villes occupées par eux en France^. Cela vient, nous le répéterons sans cesse, de ce que tout, dans leur armée, est établi avec le plus grand ordre, tandis que, chez nous, tout repose sur l'imprévu, et ne dépend que des têtes dirigeantes. Or, il ne s'en trouve pas toujours, il n'en est peut-être pas, qui puisse porter le poids de la formation et de la direction d'armées aussi considérables. Les chefs, auxquels incombe la responsabilité d'organisations de cette nature, qu'il faut effectuer dans un bref délai, doivent en effet penser à tout, puisque l'on n'a pas voulu prévoir pendant la paix ; ils en arrivent ainsi à produire des notes encyclopé*
^ Je n*ai pu éviter, en faisant ces extraits de mon journal, dlntercaler dans le texte des réflexions postérieures aux événements que je retrace. J'ai craint, en les consignant dans des notes trop nombreuses, de détourner Tattention du lecteur, et de noire ainsi à la rapidité de la narration.
diques, comme celle du 23 juillet^ notes qui prétendent tout créer, presque sous le feu de l'ennemi, qui n€ sont jamais exécutées, et qui figureraient bien mieux dans un cours d'art militaire que dans les archives d'une armée en campagne.
Nous n'avons pas (^alliances, — Ainsi donc, notre organisation militaire se prêtait moins que celle de la Prusse à une concentration rapide ; nos effectifs étaient très inférieurs à ceux de nos adversaires, et, nous ne le verrons que trop tout à l'heure, la préparation matérielle de la. guerre était à peu près nulle; mais, s'il dvait été commis tant de fautes militaires, ne pouvait-on pas espérer du moins qu'elles seraient compensées par l'habileté de notre diplomatie? Malheureusement, nos déceptions sur ce point devaient être également très grandes.
En effet, on n'avait pas craint d'indisposer l'Espagne par un langage imprudent, qui aurait pu la jeter dans la guerre à côté de nos adversaires, et immobilisp.r une partie de nos forces du côté des Pyrénées. En second h'eu, loin de s'être ménagé, par des négociations, l'utile concours de l'Italie, un peu irritée contre la Prusse depuis lamise au jour de la célèbre note de M. d'Usedom, on est obligé, pour s'assurer de sa neutralité, de lui faire des concessions, qui ne sont pas sans humiliation pour notre fierté. En outre, notre conduite dans toute cette affaire a été telle, que la Belgique alarmée s'empresse de réunir des troupes^ et que sa protectrice naturelle, l'Angle-
* Voit Supplément {note 1).
terre, a pris une attitude peu bienveillante pour notre cause.
Enfin, ce qui est plus grave, le Danemark et rAutriche, qu'il eût été si facile d'intéresser à une querelle, qui est aussi la leur, puisqu'elle est née de la grandeur démesurée de la Prusse, le Danemark et rAutriche sont irrités de nous voir entamer, sans nous être concertés avec eux, une lutte, à laquelle ils ne sont pas préparés, mais qu'ils attendaient certainement, pour pouvoir se venger un jour des défaites de 1864 et de 1866. •
Nous ne pourrons donc rien entreprendre d'important dans le Nord ; et, au Sud, l'Autriche restera, vis à vis de la Prusse, dans une neutralité, qui peut être comparée à ce que fut la nôtre en 1866. Or, à cette époque, malgré les préoccupations, que devait causer aux généraux prussiens la pensée de nous voir masser des troupes sur le Bhin, ils n'ont pVLS hésité, nous devons nous en souvenir, à réunir toutes leurs forces contre leurs ennemis. Nous croyons qu'ils agiront de la même façon à notre égard, et que, certains de ne pas avoir l'Autriche sur les bras dans les premières semaines , ou du moins de pouvoir lui opposer la Russie, si elle venait à se déclarer contre l'Allemagne, ses généraux procéderont comme en 1866, c'est à dire qu'ils dirigeront toutes leurs armées contre la France. Pour moi, je n'en fais pas de doute; les Prussiens ne montreront aucune hésitation ; ils masseront la totalité de leurs troupes sur les lignes d'invasion les plus courtes, courront sur Paris, et chercheront à nous frapper vite , aux yeux de l'Europe étonnée, afin de profiter de la bonne préparation à la
guerre, qui leur assure un avantage incontestable sur nous^
Composition de T armée du Rhin. Sa concentration ou plutôt sa dissémination sur la frontière^ . — La mobilisation ordonnée, on procède à l'organisation de nos forces; dans le principe, elles devaient être réparties en trois armées, savoir : une sous le maréchal de Mac-Mabon, en Alsace ; la seconde à Metz, avec le maréchal Bazaine; la troisième en réserve, à Nancy. Ainsi le veut la logique ; mais, au dernier moment, on se ravise malheureusement, et Ton détruit tout un travail déjà arrêté, pour ne constituer qu'une seule armée, dite du Rhin, nom qui, par la suite, nous a paru assez mal choisi.
Cette armée comprendra sept corps et la garde, savoir :
1" corps, maréchal de Mac-MaJion, à Strasbourg,
(troupes d'Afrique et de l'Est).
2« »• général Frossard, à St-Avold,
(troupes du camp de Châlons).
3* » maréchal JBazaine, à Metz,
(armée de Paris et div. mil. de Metz).
4" » général de Ladmiranlt, à Thionville,
(régiments du Nord).
5* » général deFailly, hBiicheetVliQlshouTg,
(divisions de l'armée de Lyon).
^ Ces appréciations sont teztueUement extraites d*un mémoire, que j'avais adressé, en 1869, à M. le maréchal Niel, en vue d'une guerre possible avec la Prusse.
s La composition de l'armée du Rhin, à la date du 13 août, se trouye ci-aprés dans le Supplément (note 11).
6* corps, maréchal Canrobert,axkcsmipieChk\ons,
(régiments de l'Ouest et du Centre).
7® > général Douay, à Colmar et Belfort,
(régiments du Sud-Est).
Garde, général JBotcrtakij à Nancy.
Cette simple énumération fait ressortir «la dissémination étrange de nos corps d'armée, s'étendant, en première ligne, le long de la frontière, de Belfort par Bitche à Thionville. Ajoutez à cela une division du général Douay à Lyon, et celles du maréchal Canrobert ainsi réparties: deux an c^mp de Châlons, la troisième à Soissons, et la quatrième à Paris. Et c'est avec des troupes ainsi éparpillées, que l'on ne craint pas de se présenter devant un ennemi, qui, tout récemment, a frappé le monde militaire par la concentration et la hardiesse de ses mouvements stratégiques ! Avons-nous donc tellement perdu le souvenir des fautes commises par l'Autriche, il y a quatre ans à peine, que nous y retombions nous-mêmes, après les avoir si sévèrement jugées^?
Les corps d'armée, commandés par les maréchaux, comprennent quatre divisions d'infanterie, une de cavalerie à trois brigades, et huit batteries de réserve;
1 On a surtout reproché deux grandes fautes à rAutriche, en 1866 : elle avait trop disséminé ses forces en Moravie et en Bohême au début -de la guerre, et elle les avait groupées en une armée unique de 8 corps d'infanterie et de 3 divisions de cavalerie, ce qui est contraire au principe, reconnu par tous les écrivains militaires, que quatre ou cinq unités suffisent à la constitution d'une armée. Comment, À peu d'années d'intervalle, pouvons-nous commettre les deux mêmes fautes ?
dans les quatre autres corps de la ligne, il n'y a que trois divisions d'infanterie , une de cavalerie à deux brigades, et six batteries de réserve. La garde est constituée, comme en temps de paix, avec ses deux divisions d'infanterie, une de cavalerie à trois brigades, et deux régiments d'artillerie, dont un à cheval. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est composée de trois divisions de cavalerie, avec deux batteries chacune, et de deux régiments d'artillerie.
Nous avons donc à l'armée du Rhin, avec nos huit corps :
Infanterie: 26 divisions ou 52 brigades; nos 21 bataillons de chasseurs à pied et 104 régiments, ce qui ne nous laisse de disponibles que les trois bataillons d'infanterie légère d'Afrique,' et 1 1 régiments d'infanterie, dont 4 à Toulouse, (faible ressource, si des complications surgissent du côté des Pyrénées), 2 à Civita-Vecchia, et 5 en Algérie, y compris le régiment étranger. Nous pouvons compter encore sur le^ quatrièmes bataillons, dont la formation est ordonnée dans les 115 dépôts de nos régiments d'infanterie, mais qui ne pourront être disponibles que lorsque la garde nationale mobile sera en état de les remplacer à l'intérieur.
Cavalerie : 11 divisions avec 26 brigades, dont trois à trois régiments , ce qui nous donne 55 régiments à l'armée. Il n'en reste donc plus à l'intérieur que 5 (non compris les trois régiments de spahis) , savoir : 2 à Agen et 3 en Algérie.
Artillerie : Chaque division d'infanterie a trois batteries, dont une de mitrailleuses, soit 72 batteries
pour les vingt-quatre divisions de ligne ; la réserve des sept corps d'armée en comprend , en outre , 48 ; les divisions de cavalerie de réserve, 6; la réserve générale d'artillerie, 16; c'est donc un total de 142 batteries, qui sont fournies par les 32 batteries des 4 régiments à cheval, et les batteries 5 à 12 de 14 régiments montés, moins les 10* et 12* batteries du 14" régiment. Ces deux dernières batteries, et les huit du 3' régiment, qui se trouvent en Algérie, sont, avec les cadres des 60 batteries à pied, tout ce qui nous reste d'artillerie, après l'organisation de nos forces.
Si Ton ajoute aux 142 batteries ci-dessus les 12 de la garde, on a 154 batteries (dont 38 à cheval), ou 924 pièces à la suite de l'armée du Rhin, soit un peu plus de trois pièces par 1,000 hommes. L'ennemi en compte de trois et demie à quatre ^
Oénie : Trois compagnies de mineurs sur six, trente-quatre compagnies de sapeurs sur qua^antedeux, et des détachements de sapeurs-conducteurs. Une des compagnies de sapeurs (2* du 1" régiment) est employée à la télégraphie de campagne; une
1 On ne se rendrait pas un compte exact de la supériorité numérique de rartiUerie prussienne, si l'on s'en tenait rigoureusement au calcul ci-dessus. Pour le compléter, il faut faire remarquer qu'il indique la proportion vraie de l'artillerie dans l'armée prussienne, car ses corps d'armée, mobilisant 25 h 30,000 hommes, avec les 96 pièces de leur régiment d'artillerie de campagne, ont bien do 3 1/2 à 4 pièces par 1,000 hommes. Chez nous, il n'en est pas ainsi; nous avions à l'armée du Rhin presque .toute notre artillerie, et seulement 262,000 hommes, c'est à dire la moitié de notre armée active, ce qui nous donne, pour l'ensemble de nos forces, moins de 2 pièces par mille hommes. Il est donc indispensable, après l'expérience de cette guerre, d'augmenter, en France, la proportion de cette arme.
autre (!'• du 3") est spécialement chargée des chemins de fer.
L'Empereur doit prendre le commandement général de toutes les troupes, avec le maréchal Le Bœuf, comme major-général, et les généraux Lehrun et Jarras comme aides-majors-généraux.
Premiers mouvements sur la frontière. — Les troupes du camp de Châlons commencent à arriver à Saint-Avold dès le 16 juillet, et le ministre de la guerre télégraphie Tordre suivant au général Frossard, qui les commande : c Que vos masses ne dé- « passent pas Saint-Avold, mais éclairez-vous mili- « tairement jusqu'à la frontière, sans compromettre < des détachements ; surtout, organisez l'espionnage ; c je vous allouerai des fonds spéciaux ; vous serez « l'œil de l'armée. » Ce même 16, Paris est vivement impressionné par la fausse nouvelle de l'entrée des Prussiens à Sierck ; l'émotion du public gagne à ce point le Sénat, que le ministre de la guerre se hâte c de faire connaître à M. Eouher l'inexactitude de ce bruit ; » et il ordonne quelques jours plus tard au maréchal Bazaine, qui commande à Metz jusqu'à l'arrivée de l'Empereur : t l'envoi d'une avant- « garde à Sierck, afin d'inquiéter l'ennemi sur nos € projets. »
Le 24 juillet, en vertu d'instructions émanées de Paris, les 2% 3", 4% 5* corps, la garde et la 3* division de cavalerie de réserve , exécutent des mouvements plus importants : le 3" corps se porte de Metz sur Boulay ; il occupe également Bouzonville et doit
-Sise relier aux 2* et 4" corps ; la garde quitte Nancy pour se rendre par étapes k Metz , où le quartiergénéral est transporté le 25. A la droite, le général de Failly se dirige, avec deux de ses divisions, de Bitche sur Sarreguemines; sa 3* division, appelée de Haguenau vers Bitche, cesse d'être sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon , qui doit faire occuper Haguenau par la 2* division du 1" corps, dès qu'elle sera formée.
J)es approvisionnements. — Il est impossible de se figurer les diflâcultés de toutes sortes, qui ont assailli l'armée pendant sa période de formation ; pour que Ton puisse en juger, il me paraît nécessaire de donner ici une série de dépêches , qui , malheureusement, témoignent toutes d'une grande négligence de la part de ceux qui ont pour mission de préparer la guerre :
18 juillet. — Général de Failly à guerre. — En- € voyez-nous argent, pour faire viv^e les troupes; c rien dans les caisses- publiques , rien dans celles « des corps. >
20 juillet. — Intendant général de l'armée à guerre. — « Il n'y a à Metz ni sucre, ni café, ni riz, « ni eau-de-vie, ni sel, peu de lard et de biscuit. « Envoyez de suite au moins un million de rations à « Thion ville. >
20 juillet. — Ministre au général Ducrot. — € Prenez le commandement du 1" corps, en atten- « dant l'arrivée du maréchal de Mac-Mahon, qui
« sera à Paris après-demain. Vous êtes pourvu en c biscuit, farine et avoine. L'intendant de Strasbourg € a dû passer aujourd'hui un marché pour le riz, le « sucre, le café et le vin. Les troupes recevront la € solde de rassemblement à dater d'aujourd'hui ; elles « n'ont pas encore droit aux vivres de campagne. « Un marché général va être passé pour la viande « de Tarmée. »
24 juillet. — Intendant du 3* corps à guerre. — € Le troisième corps quitte Metz demain ; je n'ai ni € infirmiers, ni voitures d'ambulance, ni employés « d'administration , ni fours de campagne , ni c train, etc. »
24 juillet. — Même dépêche de l'intendant du 4« corps.
24 juillet. — Intendant militaire de la 5* division militaire à guerre. — Metz, qui fournit les 2", 3*, 4* « et 5* corps n'a ni biscuit ni avoine. »
Dans cette détresse extrême, on expédie télégrammes sur télégrammes, on a recours à toutes les places voisines.
Le 25 , le sous-intendant militaire de Mézières , questionné à son tour , répond comme tous ses collègues : « Il n'existe, aujourd'hui, dans les places de c Mézières et de Sedan, ni biscuit, ni salaisons^. »
^ Il faut ajouter que, cinq semaines plus tard, Sedan était dans le même état, et ne pouvait pas délivrer de vivres à nos troupes réjetées sous ses murs I La proclamation du général de Wimpffen & ses troupes en fait malheureusement foi.
Je pourrais continuer ces citations; mais la lecture en serait monotone, douloureuse ; on y apprendrait encore que nos magasins ne renfermaient pas de tentes, pas de couvertures, pas d'ustensiles de campement, pas de ceintures de flanelle. On vient de constater quil n'y avait pas de vivres; nous découvrirons bientôt que munitions, armes même nous font défaut; nous verrons que les places ne sont pas armées , les ouvrages pas terminés , et Ton se disait prêt à faire la guerre ^ 1
Débrouillez-'cous, répond-on, comme jadis, à tous ceux qui envoient au ministère de la guerre ces télégrammes de détresse; débrouillez -vous, mots odieux, qui pouvaient avoir leur raison d'être en Afrique , quand, après de longues expéditions, tout venant à manquer dans les colonnes , on n'avait à la rigueur à s'en prendre à personne. Mais, au premier jour d'une guerre prévue depuis quatre ans , et déclarée avec tant de hauteur, après plusieurs années d'un budget de guerre si lourd, après une paix de longue durée, lorsque la prévoyance des gouvernants a fait défaut en tout, nous dire : Débrouillez -vous 1 Ah! c'est vraiment trop fort*!
^ L'intendant-général de Tarmée s'étant plaint de ne pas recevoir tout ce qull réclamait depuis rentrée en campagne, le ministre lui adressa, le 7 août, une dépêche qui se terminait ainsi : « Au sujet du transport des subsistances et des reproches « adressés au ministère de la guerre, je ne puis accorder trop <4 d* éloges à l'exactitude avec laquelle ce travail important a été u exécuté à Paris- dans ses détails les plus minutieux. L'irrégu- ** larité est venue de causes indépendantes, etc. **
2 On m*a conté, d'une façon un peu exagérée, Je Tespére, la préparation à la guerre d'une certaine division active. Le général réunit les officiers supérieurs, et, après avoir débuté par la
Aussi, rhîstoire qui nous retrace les prodigieuses combinaisons de Napoléon-le-Grand , qui le représente, organisant, après les désastres de la campagne de Russie , les ressources qui parurent à Lu tzen , à Dresde, à Bautzen, h Leipzig; l'histoire, qui nous le montre, vaincu en 1813, mais sachant encore retrouver la fortune à Montmirail, à Champaubert, et, prodige plus grand encore, créant l'héroïque armée de Waterloo à son retour de l'île d'Elbe ; l'histoire , dis-je , aura peine a comprendre qu'en pleine paix , après plusieurs années d'une prospérité inouïe , de dépenses budgétaires énormes, d'avertissements répétés, on se soit trouvé impuissant à réunir une armée de 300,000 hommes sur nos frontières, et à lui donner tous les moyens nécessaires pour engager une lutte, reconnue inévitable.
'^^ous ne sommes pas prêts à faire la guerre. — Il n'est que trop vrai cependant , nous ne sommes pas en mesure d'entrer en lice , bien que Ion ait dit et
phrase solenneUe : Messieurs, la guerre est déclarée, après avoir énoncé quelques prescriptions insignifiantes de détail, il termine brusquement son discours par ces mots : Enfin, messieurs, je compte sur vous, débrouillez-vous.
Les chefs de corps, ainsi renseignés sur les dispositions à prendre, s*inclinent et s*éloignent. L*un d*eux convoque aussitôt ses officiers, les forme en cercle autour de, lui, reproduit la brève allocution du général, et met fin à la réunion par la même péroraison : Enfin, messieurs, débrouillez-vous. Et la phrase infernale est redite dans plusieurs fractions des corps, dont les commandants ne se croient pas tenus à plus de prévoyance que leurs chefs directs ; elle arrive ainsi Jusqu^auz soldats, qui, malgré ces paternels avis, ont beaucoup de peine 4 se débrouiller ma, milieu du désordi'e ^néral,
répété depuis trois ans, sans que personne dans les Chambres se soit occupé de vérifier cette assertion : Nous sommes prêts. Prêts, avec des voitures de transport amoncelées à Vernon et à Chàteauroux, voitures, qu'au rapport même d'un intendant il est impossible d'en faire sortir en moins de trois mois ; prêts, avec des docks de campement à Paris, à Versailles, pour la plus grande joie des visiteurs étrangers, mais pour le plus grand dommage de l'armée, qui, grâce à l'encombrement forcé des chemins de fer, ne peut recevoir, en temps utile, toutes les richesses renfermées dans ces beaux magasins ; prêts, avec une voie ferrée interrompue à Verdun, quand on aurait dû se hâter de la terminer pour la guerre, afin de ménager une ligne de communication' directe entre Metz et Paris; prêts, avec les ouvrages de Metz non revêtus, non armés , ouverts à la gorge ; avec les autres places non approvisionnées, avec les gardes mobiles dans leurs foyers, longtemps après la déclaration de guerre, etc.
n est bien difficile de comprendre comment tant .d'erreurs graves ont été commises. On ne peut se l'expliquer qu'en se reportant au déplorable système adopté depuis vingt ans, système en vertu duquel les agents du pouvoir ont perdu tout esprit d'initiative et tout sentiment de la responsabilité.
Et cependant, n'était-il pas bien simple de se dire que, la guerre prochaine devant avoir lieu contre l'Allemagne, Thionville, Metz et Strasbourg seraient certainement les lieux de concentration, d'un corps d'armée de 30 à 40,000 hommes pour la première de ces places,'de 150à200,000 soldats pour chacune des
deux autres? N'était-il pas dès-lors élémentaire de former dans chacune de ces trois villes, des magasins de vivres, d'habillement, d'armement, de munitions pour ces armées ; de faire surtout 'vérifier par des agents spéciaux si Us ordres étaient bien exécutés^ ce dont nous ne nous inquiétons jamais! Or, le corps envoyé à Thion ville ne trouvait rien , absolument rien dans cette place pour organiser et alimenter les troupes. Les hommes des réserves y rejoignaient souvent les bataillons actifs sans leurs effets de campement , ce qui était assurément une faute de la part des dépôts; mais comment s*imaginer que, dans une place de guerre de première ligne, on ne pourrait remédier h de semblables erreurs 1 Et cependant, il n'est que trop vrai que, dans les magasins de Thionville, on ne put leur distribuer ni marmites , ni bidons , ni gamelles, ni tentes -abris, ni ceintures de flanelle, ni couvertures. De même à Meti, de même à Strasbourg.
Premières escarmouches en A Isace. — Wissembourg et Lauterbourg sont abandonnés, et laissés à la merci de leanemi. D'autres points sont également dégarnis, sans qu'on y pare le moins du monde, et le général Ducrot doit signaler le danger par la dépêche suivante :
20 juillet. — Au ministre de la guerre. « Demain, « il y aura à peine 50 hommes pour garder la place f de Neu-Brisach , et le fort Mortier ; la place de « Schlestadt, la Petite-Pierre et Lichtenberg sont « également dégarnis. C'est la conséquence des « ordres, que nous exécutons ; il serait facile de créer
« des ressources dans la garde nationale mobile et c dans la garde nationale sédentaire, mais je ne me « trouve pas autorisé à le faire, puisque Votre Ex- € cellence ne m'a donné aucun pouvoir. »
Par contre, depuis le 15, Tarmée prussienne s'organise avec méthode, avec rapidité, et sans attendre ces délégations de pouvoirs, qui existent en Prusse en tout temps, et qui sont réglementées d'avance ; chacun dans sa sphère concourt activement à la formation des troupes de campagne, de remplacement, de défense, et Ion peut garantir que les commandants des forteresses n'ont pas à adresser à leur gouvernement des dépêches semblables à celle qui précède.
De la cavalerie. — Le 26 juillet, quelques cavaliers ennemis, profitant du peu de surveillance exercé sur notre frontière, franchissent la Lauter ; ils s'avancent jusqu'à Wœrth pour y faire une reconnaissance et couper la voie ferrée de Bitche ; nos patrouilles les rencontrent et font prisonniers deux oflB.ciers. Le major-général , frappé de la hardiesse de cette entreprise, ordonne à notre cavalerie de pousser plus avant, de mieux nous éclairer. Déjà, le 22, il avait fait écrire aux commandants de corps : « exercez vos € troupes à se garder avec le plus grand soin, à faire « des patrouilles, des reconnaissances, etc. Elles « auront bientôt devant elles un ennemi, qui, de « longue main, s'est appliqué toilt particulièrement à a pratiquer en temps de paix le service de sûreté des « camps, bivouacs et cantonnements. Que Ton fasse • des théories dans^ tous les corps à ce sujets et des \ c exercices autant que possible. » Le maréchal re-
nouvelle ses recommandations à la snite de Taffaire de Wœrth : « Montrez votre cavalerie ; il faut qu'elle « s'éclaire au loin sur toute la lignô de la Sarre ; « qu'elle ne craigne pas de s'avancer partout, au- € delà de la frontière, en prenant les précautions de « prudence nécessaires. Que ses commandants vous « adressent des rapports sur ce qu'ils auront reconnu, f Rendez-moi compte. »
Les circulaires n y font rien, et Ton peut dire que les renseignements fournis par la cavalerie ont été à peu près nuls. Celle de l'ennemi, au contraire, est certainement plus entreprenante ; partout on voit des ulans, comme jadis en France on signalait des cosaques. Chaque corps d'armée prussien est précédé, à une très grande distance, d'un régiment chargé de Téclairer ; ce régiment envoie en avant de lui deux escadrons, qui détachent eux-mêmes des cavaliers pour faire des reconnaissances.
Nous avons pris, dans les premiers jours d'août,^ prèsdeRemilly, une de ces patrouilles, composée d'un sous-officier et de deux ulans; elle était allée jusqu'à Verny, sur la route de Metz à Pont-à-Mousson, et revenait à Remilly , ayant fait 25 kilomètres en quatre heures ; elle n'en avait plus que huit à parcourir pour rentrer à l'escadron, lorsqu'elle tomba dans une reconnaissance de dragons français. Mais qu'importe cette perte de quelques hommes? D*autres tentatives réussissent ; des cavaliers parviennent à s'échapper, et le corps darmée qui veut un renseignement, est sûr de l'obtenir; il est au moins averti du voisinage de l'ennemi, et n'est pas exposé à desalertes ou à des surprises continuelles. Des relais sont
chargés de la transmission des rapports entre le corps d'armée et les reconnaissances avancées, et tout cela n'est pas la conséquence d ordres particuliers de tel ou tel général habile , c'est le résultat d'une éducation raisonnée, que l'on donne à toute l'armée pendant la paix.
A ce propos, je crois utile de citer ici une réflexion fort juste, que je trouve sous la plume d'un écrivain allemand : « Un des plus grands enseignements de « cette guerre, dit-il, sera certainement la manière « dont la cavalerie peut éclairer et couvrir les mar- « ches. Après cette campagne, il ne sera plus permis € d'ignorer les moyens de protéger la marche d'une « armée; on peut s'avancer impunément sur un front € aussi étendu que possible , et cela est nécessaire « pour faire vivre les armées modernes, si considé- « râbles, et ne pas trop allonger les colonnes ; mais « on ne le peut qu'à la condition d'être bien couvert,
• et d'être à l'abri de toute surprise; on ne saurait « admettre, en effet, qu'un ennemi, assez nombreux
• pour être dangereux, puisse, sans être signalé, « percer sur un point quelconque le formidable cercle « d'éclaireurs que 60,000 cavaliers formaient autour « des arlnées prussiennes. »
Quelques-uns de nos régiments cependant , les chasseurs d'Afrique entre autres, ont paru comprendre le rôle important de leur arme ; ainsi , le colonel d'un de ces derniers régiments, envoyé ces jours-ci à Nomény, adresse par le télégraphe d'utiles indications sur la marche des colonnes ennemies; mais il les fait suivre de cette épigramme assez
vive : c Les habitants, qui n'ont jamais vu une pac trouille de cavalerie française , nous prennent < pour des Prussiens. »
Je pense qu'on eût obtenu de vrais services de notre cavalerie, en affectant un régiment de cette arme h chaque division d'infanterie ; on le fit accidentellement et l'on n eut qu'à s'en louer; nous pourrions môme citer l'exemple de tel régiment, qui, après avoir fait merveilleusement le service d'éclaireurs, tant qu'il a été attaché à une division d'infanterie, n'a plus fourni une seule reconnaissance, dès qu'on l'a renvoyé h sa brigade.
Malheureusement, dans notre armée, avec beaucou]vde règlements, nous n'en avons aucun de fixe, aucun, du moins, qui soit exactement suivi; ainsi, on a fait paraître, il y a deux ans h peine, une brochure intitulée : • Observations sur la cavalerie, > dans laquelle on déclarait, qu'à l'avenir il serait toujours détaché un régiment à cheval dans chaque division d'infanterie ; vient la guerre ; on ne tient plus aucun compte de cette excellente prescription, et l'on ne forme que des divisions de cavalerie. Nos adversaires en ont également créé dans leurs armées, mais ils n'en ont pas moins affecté un régiment de troupes à cheval à chacune des divisions d'infanterie. Leurs ressources sont, il est vrai, plus considérables que les nôtres, puisqu'ils ont pu mettre en ligne les 76 régiments de cavalerie de la Confédération du Nord, les 17 des États du Sud, et des régiments de landwehr, réunis au moment de la guerre.
Fin de juillet. — La fin du mois se passe» de notre
côté, en préparatifs fébriles, et au milieu d'illusions assez grandes. Le 27, le major-général télégraphie de Metz à l'Empereur : < Les quatre divisions de c Mac-Mahon doivent être à peu près formées, à
< Strasbourg et à Haguenau. Le maréchal dispose c donc déjà àe/orces considérables dans le Bas-Rhin. « Il peut appeler à lui la division Conseil-Duc mesnil du corps Douay, qui est à Colmar. Mais je
< considère comme essentiel, que la voie ferrée de «Lyon à Strasbourg soit bien gardée. La garde € mobile n* étant encore qu'en voie déformation^ on c ne peut la charger de cette surveillance. »
Les forces réunies en Alsace étaient loin d'être considérables ; elles étaient surtout bien loin d'être prêtes; les dépêches suivantes le prouveront suffisamment :
27 juillet. — Major-général aux commandants des 5* et 6* divisions militaires. — « Le ^départ des
officiers d'artillerie et des gardes pour l'armée compromet le service des directions de Metz et de Strasbourg. Mettre les commandants d'artillerie de la garde mobile à la disposition des directeurs, pour l'armement de la place et tes travaux; affecter les fusils 1867 transformés h la garnison des ouvrages ; rechercher les anciens officiers de îarme en retraite ; requérir du train auxiliaire. Organiser la commission de remonte en permanence; àdéfaut d'officiers, faire appel aux officiers de troupes à cheval en retraite. »
28 juillet. — Major-général au 7* corps, à Belfort. — « Il n'y a à Metz aucun détachement du traio.
c aucune ressource en effets de campement, qui « puisse être mise à votre disposition. Vous avez c bien fait de vous adresser à Paris; renouvelez c votre demande. »
28 juillet. — Major-général à guerre. — « Le bisc cuit manque pour se porter en avant. Dirigez sans « retard sur les places de Strasbourg et de Metz tout < ce que vous avez dans les places de rintérieur. »
29 juillet. — Major-général à guerre. — « Des c majors annoncent à leurs corps qu*ils ont des « hommes de la réserve prêts, mais qu'ils ne reçoi- « vent pas d'instructions pour les diriger sur les • bataillons de guerre. Il est urgent de rappeler les « ordres à. ce sujet aux commandants territoriaux. »
n serait urgent surtout de songer à éviter de pareilles fautes et des retards aussi dangereux, en organisant tous ces services dans le calme de la paix. Ni le biscuit de Tintérieur, ni les hommes de la ré^rve n'arriveront à temps, car, dans moins de huit jours, nous serons aux prises avec un ennemi, qui ne nous lâchera plus, qui viendra vivre chez nous, enlever toutes nos ressources, arrêter l'armement de nos places, et rendre impossible l'organisation delà garde nationale mobile dans nos provinces de l'Est.
On était donc loin d'avoir des forces considérables en Alsace, et l'on dut même écrire au maréchal de Mac-Mahon, le 29, que « l'Empereur n'avait pas l'in- € tention de lui faire exécuter de mouvement avant € huit jours. » Huit jours plus tard, les troupes, rassemblées en Alsace, avaient été attaquées deux fois»
avaient perdu une grande bataille et repassaient en désordre les Vosges, pour se retirer sur le camp de Châlons!
Comme toujours, du reste, nous étions mal renseignés sur les mouvements de Ténnemi. Ainsi, le 20 juillet, le maréchal Bazaine avait écrit de Metz : « Les Prussiens paraissent vouloir attendre une ba-
< taille dans les environs de Mayence ; ils concen- « trent des troupes enûre cette place et Coblenz ; elles f s'y nourrissent difficilement ; on pense générale- « ment qu'une guerre, qui durerait deux ou trois
< mois, ruinerait et désorganiserait le pays. On ne
< laisse que les infirmes dans les administrations, et c l'on fait marcher tous les hommes valides de 18 Jt c 36 ans. »
Voilà nos illusions, voilà nos renseignements. Cependant, nous apprenions; à la fin de juillet, que des rassemblements nombreux se formaient à Mayence, à Winden, à Maxau, à Carlsruhe, mais nous ne pouvions pas parvenir à démêler la composition des armées prussiennes, et à deviner leurs projets.
Nous sommes très novices dans cet art de l'espionnagç, qui est une branche de l'organisation des armées en campagne, tandis que nos adversaires ont établi ce service d'avance, comme ils savent ordonner toutes choses. Nous avons appris ainsi par un de leurs principaux agents, le nommé SchuU, que l'on a arrêté, jugé et exécuté à Metz, que tous les espions sont sous la direction d'un colonel prussien, qu'ils correspondent au moyen de chiffres, de fusées de différentes couleurs, et qu'ils portent tous un signe de reconnaissance. C'est une pièce en or, de la gros-
sear d'un napoléon, mais avec un anneau, qui permet de la suspendre au cou ; sur l'une àës faces est l'effigie du Roi Guillaume; sur l'autre, cette inscription : 2 1/2 groschen^ 1870.
n faut reconnaître que ce service est plus facile pour les Allemands que pour nous-mêmes. Sur nos frontières, en effet, leur accent n'a rien d'étrange, et bon nombre d'entre eux, d'ailleurs, parlent très bien le français ; ils peuvent donc avoir des espions partout, et ils en ont, tandis que, sauf de rares exceptions, nous n'employons jamais que de pitoyables agents ^ Nous aurions dû, ce me semble, en établir d'excellents, dès le début de la guerre, aux différents points de passage du Rhin, à Germersheim, Mannheim, Mayence, Coblenz, Cologne et Dusseldorf, pour y faire noter chaque jour les numéros des régiments arrivant de l'intérieur, et, autant que possible, ^ l'indication du point, sur lequel ils étaient dirigés. On aurait eu ainsi, en peu de temps, les indications les plus certaines sur la formation et le Heu de concentration des armées prussiennes.
Le 30 juillet, un mouvement est ordonné aux
^ Ajoutons encore que nous prenons des mesures insuffisantes pour nous opposer au service d'espionnage de Tennemi, tandis que celui-ci entrave le nôtre par tous les moyens ; c'est ce qui ressort de la dépêche suivante, par laquelle le ministre des affaires étrangères adresse au major-général des renseignements recueillis par un de ses^ agents, à la fin de juillet : « Notre M envoyé, dit>il en terminant, est rentré sans difficulté en « France, car nul ne s'est occupé de lui ; il lui a été fort difficile, M au contraire, de pénétrer en Allemagne, où la surveillance ft sur les étrangers est des plus grandes. »
troupes en ayant de Metz, en vue d'une opération sur Sarrebruck ; le 2* corps s'avance jusqu'à Bening, le 3* le remplace à Saint-A vold ; le 4' vient à Boulay ; il est ebligé de laisser à Thionville son trésor et son ambulance faute d'attelages, et d'abandonner la défense de la place au bataillon de chasseurs à pied de la garde, que l'on fait venir de Metz, la garde nationale mobile n'étant pas encore en mesure de se charger de ce service; le 5* corps ne bouge pas; la 3* division de cavalerie de réserve doit aller de Pontà»Mousson à Faulquemont, mais elle reçoit contreordre le lendemain, parce qu'elle n'est pas encore organisée; la garde reste à Metz; la division de Soissons va rejoindre le 6* corps au camp de Châlons; et la 2'' division de cavalerie de réserve se dirige , par étapes , de Lunéville sur Brumath , où elle se réunira au l** corps.
Ces dispositions prises, le maréchal Bazaine reçoit Tordre confidentiel de franchir la Sarre le 2 août, et de prendre possession de Sarrebruck; on lui donne le commandement des corps voisins, la direction de l'opération et le soin d'en régler tous les détails; il les arrête, le 31 , dans une conférence avec les généraux commandants les 2" et 5" corps, l'artillerie et le génie de l'armée ; et ces mesures sont approuvées par une lettre du major-général du même jour. Nous verrons comment tout cela fut exécuté 48 heures plus tard ; ce qu'il importe de signaler pour l'enseignement de cette campagne, c'est la négligence avec laquelle tout avait été combiné dans une entreprise, qui devait être, ce semble, l'ouverture des opérations : € Vous n'avez pas, sans doute, pu faire venir encore
c votre équipage de ponts? » écrivait-on la 31 au général Frossard, c mais celui du 3' corps vous est € expédié de Metz jusqu'à Forbach par voie ferrée.
< Il doit être attelé provisoirement par une partie des € chevaux de la réserve d'artillerie du 3' corps, >ou, « s'ils étaient trop loin, par ceux de votre réserve, ou
< par tous autres attelages, que vous aurez sous la c main. »
Quelle entrée en campagne !